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La mondialisation paléolithique et nomade

"Traité de civilisations comparées" (extraits).

mardi 13 novembre 2012, par Bernard NADOULEK

Mondialisation paléolithique et nomade, de 2,5 millions d’années à 8 000 ans avant notre ère.

Cette période est la plus longue de l’histoire humaine. L’humanité se dissocie du règne animal et inaugure une phase capitale de développement en se donnant les outils et les armes qui vont lui permettre de s’adapter aux milieux et aux climats les plus divers. C’est l’émergence du premier modèle civilisateur des chasseurs-cueilleurs nomades. Le fait capital de cette période est la dissémination de l’humanité sur les cinq continents. Conquête qui s’achèvera par l’occupation des Amériques et de l’Australie, pendant les dernières 25 000 années du paléolithique supérieur. Cette conquête suppose qu’il y a environ 55 000 ans, certains groupes humains avaient atteint une maîtrise remarquable de la navigation puisqu’il fallait effectuer une traversée d’au moins 100 km en haute mer pour atteindre l’Australie. Ainsi, pendant la première étape de la mondialisation, les avancées remarquables des chasseurs-cueilleurs nomades et leur dissémination permettent l’adaptation de l’humanité à l’ensemble des écosystèmes de la planète. Cette conquête du monde n’est pas dictée par les nécessités de la survie, mais plutôt par un esprit d’aventure et de découverte, une curiosité sans limite, qui sont des traits spécifiquement humains (E. Anati, 1999).


Homo habilis et ses outils. Le paléolithique est caractérisé par un mode de vie en petits groupes de chasseurs-cueilleurs nomades, qui suivent les déplacements de leurs proies et les cycles de reproduction des espèces végétales. De -2,5 à -1,8 million d’années, Homo habilis, "l’homme habile", va inaugurer la préhistoire en Afrique. Il vit dans un habitat de branchages. Habilis cueille des plantes, des fruits, des racines et dispute des charognes aux grands prédateurs. Son habileté s’exprime dans le travail de la pierre, il est le premier créateur d’outils. Il lui faudra un million d’années pour passer de galets tranchants, rudimentaires, à des outils bifaces élaborés, symétriques et multitâches, formés d’une base arrondie permettant la prise en main et la percussion, d’une lame de pierre aux côtés tranchants et d’une pointe. La production d’outils témoigne de l’invention de la causalité et des facultés d’anticipation qu’elle rend possibles. L’humanité s’achemine vers un type de logique fondé sur des causes qui permettent d’anticiper des effets (la lance, pour tuer une proie, la pierre taillée pour couper la viande, etc.) et sur une tournure de pensée qui permet la préméditation et l’organisation, par exemple, de campagnes de chasse réunissant plusieurs groupes. Cette logique de la causalité va devenir le propre de l’humanité.

Homo erectus et la dispersion des cultures. Entre -1,8 million d’années et -300 000 ans, Homo erectus, "l’homme debout", continue de cueillir, de se nourrir de charognes, mais il chasse aussi des petits animaux et progressivement des grands, jusqu’à l’éléphant. Ses techniques ont progressé : il taille des pierres bifaces, des hachereaux, et sa panoplie s’est enrichie d’un outillage étendu de bois et de bambou. Il utilise un langage articulé, complété par des gestes. Entre -450 et -380 000 ans, il apprend à utiliser le feu : une révolution, qui permet la cuisson des aliments, la défense contre les prédateurs, la chaleur du feu de bois à la veillée comme élément de sociabilité, les méthodes de façonnage des outils et des armes, la cuisson de l’argile pour la poterie, etc. Si on tient compte des connaissances techniques, botaniques, zoologiques indispensables pour survivre dans tous les écosystèmes de la planète, y compris les plus hostiles, on voit que le paléolithique reposait sur une culture et des acquis considérables. Ce qui remet en cause les idées reçues sur les "primitifs". Nous serions incapables d’approcher le niveau de survie d’Erectus dans les environnements hostiles. Il aura eu la plus grande longévité : 1,5 million d’années. Il sortira de l’Afrique par le Moyen Orient pour se répandre en Europe et en Asie.

Neandertal et Sapiens. Entre -250 000 et -28 000 ans, Neandertal succède à ses devanciers. Il est très robuste et s’adapte au climat hostile de la dernière vague de glaciation. Il soigne ses blessés et invente les sépultures. Entre -100 000 et -40 000 ans, Homo sapiens, "l’humain sage", apparaît. Il va beaucoup plus loin dans l’innovation. Il développe des langues propres à chacune de ses zones d’implantation. Sapiens élargit progressivement ses connaissances, ses techniques, il commence à domestiquer des espèces végétales et animales. Il améliore son habitat, crée des modes vestimentaires et des objets artistiques. Il crée des rites, des croyances, des tabous, des coutumes et, progressivement des traditions. Il achève la conquête des cinq continents. En 2 500 000 ans, le paléolithique a produit plus des 90% de notre richesse culturelle. Par opposition, l’agriculture ne représente que 2% de l’histoire de l’humanité et la révolution scientifique et industrielle de l’Occident ne constitue qu’un demi-millième ! Le monde du paléolithique n’est donc pas celui de sociétés primitives engluées dans des traditions immémoriales mais, tout au contraire, celui d’un progrès acharné qui, partant du dénuement complet, à travers des millions de générations, forme le socle civilisateur de notre humanité.

Civilisation et culture : sens générique commun. En appliquant les concepts de civilisation et de culture à cette première période de l’histoire humaine, on distingue un sens générique commun aux deux concepts. Civilisation et culture désignent un ensemble complexe de phénomènes collectifs, transmissibles, évolutifs, à la fois matériels (alimentation, outils, armes, vêtements, habitat, etc.) et intellectuels (symboles, langue, coutumes, croyances, valeurs, etc.), qui permettent aux individus de coopérer et de communiquer. C’est un savoir-faire qui inclut tous les éléments permettant une maîtrise du milieu géographique, climatique et des ressources disponibles. En ce sens, le concept de civilisation est universel, et ne l’a jamais été autant qu’aux origines de l’histoire où il s’appliquait : à un savoir-faire encore homogène, à des groupes humains encore peu différenciés et, enfin, à un espace-temps qui évoluait très lentement. A ce premier stade, les deux concepts se distinguent a minima sur une échelle spatio-temporelle. Le concept de civilisation est englobant, il désigne l’état général d’avancement de l’histoire humaine. Le concept de culture est différenciant, il désigne les formes particulières de maîtrise du milieu, de coopération et de communication, qui s’établissent dans chaque zone géo-climatique.

Civilisation, définition générale. La notion de civilisation, appliquée à cette première phase de l’épopée humaine, est globale et universelle. Elle désigne le modèle de société des chasseurs-cueilleurs nomades, qui permet à tous les groupes humains de s’adapter à l’ensemble des écosystèmes rencontrés sur les cinq continents. La civilisation, c’est l’état de la technique et des réalisations matérielles qu’elles permettent à travers la coopération, c’est-à-dire la maîtrise de l’homme sur la nature. Les outils, qui permettent d’assurer le vêtement et l’habitat ; les armes qui permettent de développer la chasse ; le feu qui assure la cuisson et l’absorption de protéines animales qui augmentent la taille du cerveau. Ce qui va permettre à l’humanité de passer du statut de proie à celui de premier prédateur dans la chaîne alimentaire. La civilisation, c’est aussi l’état des mœurs et de leur régulation par le langage qui permet de communiquer ; les croyances qui servent à communier ; les interdits qui permettent de se maîtriser ; les traditions qui se transmettent, c’est-à-dire la maîtrise de l’homme sur sa propre nature. Enfin, la civilisation c’est l’esprit d’aventure, le besoin de découverte et la soif de connaissance, qui vont permettre au genre humain de s’adapter à toutes les niches géo-climatiques de la planète.

Culture, définition générale. L’idée s’applique à des groupes humains différenciés, pris à une époque donnée, en un lieu donné et dans un contexte donné. La civilisation se subdivise en cultures dont les spécificités permettent aux groupes humains de s’adapter aux particularités des différents écosystèmes, à leur flore et à leur faune, grâce à la création de technologies différenciées. Par opposition à l’universalisme de la civilisation, les cultures sont particularistes et se déploient dans les dimensions spécifiques de la vie de chaque groupe. Plus l’échelle spatio-temporelle est réduite, plus il est facile d’analyser la culture d’un groupe et ses mécanismes opérationnels. Par opposition à la civilisation, fondée sur le savoir-faire, les cultures se cristallisent sur l’identité, le faire-savoir qui permet de reconnaître un membre du groupe et de le différencier d’un étranger pour adapter son comportement dans la dynamique de coopération et de conflit qui règne à l’intérieur des groupes et entre les groupes. Au-delà des différences techniques, ce sont les modes vestimentaires, les formes de l’habitat, les objets artistiques, les croyances et les rites, qui forment l’essentiel de nos identités culturelles. Là où la civilisation englobe, la culture différencie, depuis la culture individuelle jusqu’à l’identité collective des groupes structurés.

Différences culturelles. Bien que les cultures se développent par imitation, chaque groupe humain n’a eu de cesse de revendiquer une origine "pure". Lévi-Strauss explique que, dans la plupart des sociétés primitives, les membres se désignent entre eux par des termes tels que "les hommes, les vrais ou les complets". Les autres, les étrangers, sont désignés comme "les mauvais, les méchants, les ombres" ; on les prive même parfois de réalité en les considérant comme des fantômes. Celui qui considère les membres d’une culture étrangère comme des sauvages ou des barbares ne fait donc qu’adopter une attitude primitive des plus typiques. Et Lévi-Strauss de conclure, "le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie". Malgré la parenté des groupes humains, il semble y avoir une nécessité pour chaque groupe d’affirmer la négation de l’autre, de son humanité. Plus les ressemblances entre des groupes humains semblent évidentes, plus l’identité de chaque groupe semble menacée par le manque de différence et plus la négation de l’autre apparaît comme le seul recours de l’affirmation de soi. Selon cette hypothèse, par analogie, il est plus facile de comprendre que, dans notre période actuelle de mondialisation, un mode de vie qui s’universalise provoque des réactions identitaires de conflit et de xénophobie.

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