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La mondialisation spatiale et politique

"Traité de civilisations comparées" (extraits).

mercredi 26 décembre 2012, par Bernard NADOULEK

La mondialisation spatiale et politique, depuis 1945.

A Yalta, en 1945, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les puissances victorieuses de la Seconde Guerre Mondiale, vont prendre des décisions qui changeront globalement le monde et seront suivies d’effets massifs et rapides sur tous les peuples de la planète. Il y a déjà eu un précédent de partage du monde avec le Traité de Tordesillas qui, en 1594, sous l’égide du Pape Alexandre VI, avait divisé le monde en zones espagnole et portugaise. Mais ni les Espagnols, ni les Portugais, ne connaissaient le monde qu’ils se partageaient et ne pouvaient anticiper les effets de ce partage qui se fera à travers plusieurs siècles de colonisation. A Yalta, Roosevelt, Churchill et Staline ont une conscience globale du monde et des effets du traité qui le partage en blocs capitaliste et communiste. Les effets sont immédiats : rivalité USA-URSS, guerre froide entre le camp occidental et le bloc communiste, guerre chaude au Tiers-Monde où, malgré la constitution des "non-alignés", chacun des blocs se taille une sphère d’influence en accélérant la décolonisation et les indépendances. C’est une phase de mondialisation spatiale et politique, au sens de la globalisation des enjeux planétaire. Les peuples, les nations et les hommes apprennent à penser et à agir de manière mondiale.


Du monde bipolaire à l’équilibre multipolaire. L’aboutissement logique de cette nouvelle phase de mondialisation serait de parvenir à une gouvernance mondiale qui règlerait les problèmes à une échelle planétaire, mais nous en sommes encore loin. Après la période bipolaire des blocs Est-Ouest, le monde devient multipolaire avec l’implosion de l’URSS en 1992. Ce nouvel espace multipolaire se caractérise par la montée des pays émergents d’Asie, puis celle des BRICs (Brésil, Russie, Inde, Chine) et se matérialise sur le plan politique par le passage du G8 (dominé par les pays occidentaux) au G20 (qui intègre les puissances émergentes). Mais cet élargissement de la gouvernance mondiale conduit plus à la paralysie qu’à la capacité de gérer les grands problèmes mondiaux. Qu’il s’agisse de crises économiques, financières, écologiques, militaires ou de terrorisme, les institutions internationales, l’ONU et son Conseil de Sécurité en premier lieu, sont paralysées par les différences de politiques nationales et internationales, par les rapports de puissance, par les écarts et les inégalités de développement. Malgré le bond qu’on fait les mentalités dans le Village Global (McLuhan 1967), le monde reste divisé. La mondialisation politique ayant pour l’instant échoué, la mondialisation économique impose à nouveau sa dynamique.

Retour à l’économie. L’économie mondiale opère une transformation après la Seconde Guerre mondiale. D’abord avec la montée en puissance d’entreprises multinationales. Jusqu’alors, les entreprises se développaient sur leurs marchés nationaux et une partie de leur production s’échangeait à l’international grâce à des sociétés de commerce. Dès les années 50, les multinationales américaines (plan Marshall), puis européennes et asiatiques, produisent et vendent directement sur le marché mondial, dopées par leurs progrès de productivité et de compétitivité. En 1983, T. Levitt théorise la globalisation des marchés et, en 1993, Robert Reich décrit l’effacement des frontières nationales au profit du marché mondial dans lequel les multinationales tentent de réorienter à leur profit les règles du jeu économique international. Dès les années 1970, les progrès de l’informatique permettent de connecter les marchés financiers et boursiers à l’échelle mondiale. Les capitaux, qui tournent 24h sur 24 autour de la planète, rendent la mondialisation irréversible. Dans les années 1980, un mouvement de dérégulation néolibéral part des Etats-Unis et s’étend au reste du monde en créant une dynamique d’interaction généralisée à laquelle aucun pays ne peut se soustraire. L’économie supplante à nouveau le politique.

Guerre économique et retour des nations. L’univers de concurrence généralisée qui s’instaure mondialement se transforme en guerre économique. L’idée date du XVIe siècle, elle ramène l’Etat et sa politique économique au cœur du débat : pour développer la richesse nationale, l’Etat doit adopter des stratégies d’industrialisation, d’exportation et de protectionnisme pour optimiser son commerce extérieur grâce à ses grandes entreprises. C’est le retour de l’Etat au sein de l’économie, notamment avec les politiques dirigistes des pays d’Asie. Aujourd’hui, les effets de cette guerre économique des nations s’exacerbent autour des ressources naturelles et des énergies fossiles qui se raréfient. Tant que les ressources étaient abondantes, même si la concurrence avantageait les puissants, les pays les moins avancés bénéficiaient d’une dynamique générale du développement : ce qui était gagné par l’un n’était pas nécessairement perdu par l’autre. Avec la raréfaction des ressources et les hausses de prix qui en découlent, la guerre économique devient un jeu à somme nulle : ce qui est gagné par l’un est définitivement perdu pour tous les autres. L’accentuation des antagonismes économiques qui en découle nous conduit à un goulot d’étranglement qui accentue la probabilité des crises systémiques. C’est une question de gouvernance politique.

Ambiguïté des civilisations et des cultures. Côté positif, civilisations et culture permettent de comprendre rétrospectivement l’émergence des sociétés humaines, pourquoi leurs différences se forment et comment leur identité se constitue. Mais les différences culturelles, témoignages de notre génie créatif, sont également le reflet des faiblesses de la nature humaine. Côté négatif, dès les premières sociétés primitives, la nécessité de créer une identité culturelle porte les groupes à se nier mutuellement. Dès l’Antiquité, un ethnocentrisme naïf conduit à juger les autres d’après ses propres critères et à en conclure à sa supériorité. Puis les impérialismes culturels forcent les étrangers à adopter leur religion et leurs valeurs. Vient alors l’ethnocide qui détruit la culture originelle de ceux que l’on a soumis. Avec les Lumières, le racisme donne des justifications scientifiques à la supériorité des blancs sur les noirs et des aryens sur les sémites. Aujourd’hui encore, la purification ethnique bouleverse la mondialisation dans des conflits meurtriers. Civilisations et cultures ne sont pas les causes de ces conflits, qui ont des raisons concrètes (appropriation de territoires et de ressources), mais elles en sont les masques, les justifications idéologiques. Ce qui nous renvoie à la contradiction entre universalisme et relativisme.

Universalisme. Depuis l’époque des Lumières, l’universalisme est l’idée selon laquelle l’humanité progresse vers une civilisation universelle. Les différences entre civilisations et cultures résultent d’écarts de développement qui devraient se combler progressivement. Cette idée fausse est implicitement fondée sur une vision uniforme du développement des civilisations. L’universalisme apparaît aussi comme un refus de la diversité culturelle, refus qui est l’expression de deux attitudes : la première, celle de l’humanisme généreux des Lumières et de sa confiance dans l’avènement d’une raison universelle ; la seconde, celle d’un impérialisme culturel occidental qui considère son modèle civilisateur comme universel et tente de l’imposer au reste du monde. Il y a bien une évolution universelle au sens d’une unification mondiale du progrès technologique et d’une culture consumériste mais, sous cette unité superficielle, les antagonismes culturels s’affirment plus que jamais. Nous aurions pourtant bien besoin d’un universalisme légitime pour dépasser les préjugés xénophobes ou racistes et pour renforcer une coopération internationale défaillante, mais il ne saurait s’agir de l’universalisme autoproclamé de l’Occident. Un universalisme multiculturel serait-il possible dans l’évolution du XXIe siècle ?

Relativisme. Depuis l’Antiquité, le relativisme désigne un ensemble de doctrines dont le point commun est d’affirmer qu’aucune valeur, aucune culture ou civilisation, n’a de signification universelle. Pouvons-nous accepter l’irréductibilité des civilisations, leur coexistence sans principes communs nécessaires, sans qu’on puisse postuler a priori une intelligibilité unificatrice globale ? C’est quelque chose de très difficile à accepter pour l’esprit humain. L’argument classique contre le relativisme consiste à dire que "si tout est relatif", alors le relativisme l’est aussi, ce qui implique la possibilité d’un universalisme ! En attaquant les dogmes au nom du relativisme érigé comme principe, le relativisme ne devient-il pas lui-même un dogme destructeur. Comment édicter des règles si tout est relatif ? Cette argumentation est spécieuse car le relativisme n’est pas un principe unificateur comme l’universalisme, mais un point de vue critique qui permet d’appréhender la diversité culturelle. Ces différences culturelles ne sont-elles pas une richesse dans le mouvement d’uniformisation du monde ? Accepter le relativisme ne nous conduirait-il pas à imaginer des formes de modernisations adaptées aux valeurs des différentes civilisations. Le relativisme ne serait-il pas une voie vers universalisme multiculturel ?

Dialectique de l’universalisme et du relativisme. La mondialisation est aujourd’hui traversée par deux tendances simultanées : d’une part, une uniformisation économique et technologique internationale, c’est-à-dire une forme incontestable d’universalité civilisatrice et, d’autre part, des mouvements de résurgence identitaires, ethniques et religieux, c’est-à-dire une réactualisation nécessaire des différences culturelles entraînant un relativisme indispensable à notre richesse culturelle. Cette dualité n’est-elle pas indispensable à une évolution du processus de mondialisation ? La globalisation favorise aujourd’hui le métissage culturel à une vitesse sans précédent grâce aux médias. Cette dynamique ne peut constituer un progrès que dans la mesure où elle intègre la richesse des différences culturelles et permet de penser simultanément l’unité et la diversité de l’évolution du genre humain. Nous avons autant besoin de diversité dans l’unité que d’unité dans la diversité. Cette dialectique de l’universalisme et du relativisme est le défi de la mondialisation des civilisations au XXIe siècle. Un défi car, comme la raison l’emporte rarement dans l’histoire, cette double reconnaissance de la diversité culturelle et de l’unité civilisatrice ne peut se concevoir qu’à travers un combat sans cesse renouvelé.

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