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La naissance du concept de mondialisation

samedi 22 mars 1997, par Bernard NADOULEK

Comment le concept de mondialisation est-il né ? Comment est-il devenu une grille de lecture globale ? Quels débats suscite-t-il ? La mondialisation ouvre de vastes perspectives planétaires et soulève également de violentes oppositions. Ce cours explore les enjeux du débat contradictoire engagé entre les partisans et les adversaires de la globalisation.


Programme

- Histoire d’un concept : entre mondialisation et globalisation.
- Histoire d’une polémique.
- La mondialisation comme grille de lecture contemporaine.
- Un rapide survol de quelques enjeux majeurs.
- Vers une mondialisation de la citoyenneté ?

I - HISTOIRE D’UN CONCEPT

Le terme anglais de " globalization ", d’où est dérivé le terme français de mondialisation, est utilisé pour la première fois en 1968 par Marshall McLuhan dans un ouvrage intitulé " War and Peace in the Global Village " . McLuhan y analyse l’impact de la télévision sur le déroulement de la guerre du Vietnam, premier conflit suivi en direct à la télévision par les jeunes Américains. McLuhan montre que les nouveaux médias font de la planète un village global, où les opinions publiques joueront un rôle nouveau dans le déroulement des conflits. De manière plus générale, il prédit le rôle décisif que joueront les technologies de communication modernes dans l’accélération mondiale du progrès.

Il faudra attendre 1983 pour que le terme globalization soit repris par Théodore Levitt, dans un article intitulé " The Globalization of Markets " . Levitt y explique que, compte tenu de la convergence mondiale des marchés, les stratégies des entreprises multinationales doivent être restructurées à l’échelle planétaire à partir de trois principes : l’homogénéisation des besoins mondiaux en matière de produits de consommation ; la préférence des consommateurs pour des prix modérés moyennant une qualité acceptable ; la nécessité de faire des économies d’échelle en production et en marketing, pour offrir un standard de produit mondial compétitif. En bref, il s’agit de vendre les mêmes produits partout dans le monde, moyennant une prise en compte minimale des spécificités locales irréductibles (le volant à droite dans les voitures anglaises, par exemple). La mondialisation économique et la World Enterprise sont nées.

En 1985, le thème de la mondialisation est élargi par un Japonais, Kenichi Ohmae, qui publie un ouvrage intitulé "La Triade" . L’auteur décrit l’émergence de stratégies globales d’entreprises multinationales qui se focalisent principalement sur les Etats-Unis, le Japon et l’Europe, formant la dite Triade. Kenichi Ohmae montre que les pays de la Triade forment un marché homogène qui produit et qui absorbe, à l’époque, plus des trois quarts des produits à haute densité technologique. D’autre part, il reprend le schéma de Levitt en l’élargissant à toute la chaîne de création de valeur de l’entreprise : cette fois, c’est la finance, les investissements, la recherche et développement, la production, le marketing, la commercialisation et le recrutement, qui doivent être repensés de manière globale.

En 1991, un ouvrage de Robert Reich, " L’économie mondialisée " , apporte un complément au concept de mondialisation en décrivant, d’abord, l’effacement des frontières nationales, progressivement supplantées par le fonctionnement du marché mondial ; ensuite, la mutation des grandes entreprises, qui deviennent des réseaux décentralisés d’unités de profit fonctionnant par-delà les frontières ; enfin, le nouveau rôle de l’Etat qui, pour endiguer les inégalités grandissantes, doit assurer de manière optimum la formation de ses citoyens et le développement des infrastructures de communication qui les relient au reste du monde. La mondialisation trouve alors un sens nouveau en tant que mouvement de recomposition d’un système économique global qui prend le pas sur les économies nationales. Les premiers bénéficiaires de cette mutation sont les grandes entreprises multinationales qui tentent de réorienter à leur profit les règles du jeu économique international imposées par les nations.

En 1993, le terme de globalisation est consacré par le Forum de Davos, où des dirigeants de multinationales, des experts et des ministres, venus du monde entier, accréditent la " pensée globale " à la fois comme symbole du fonctionnement de la nouvelle économie internationale et comme expression de la doctrine libérale qui les réunit en tant que classe dirigeante mondiale. La nouvelle caractéristique de cette oligarchie mondiale étant qu’elle n’est plus dominée par des hommes politiques représentant des nations mais par un réseau beaucoup plus flou de chefs d’entreprise, d’experts, de fonctionnaires internationaux et de politiciens agissant dans un cadre privé et informel, justement comme celui du Forum de Davos.

Ainsi, à travers ce rapide survol de la formation du concept de mondialisation (ou de globalisation), on peut énumérer au moins 5 caractéristiques permettant de le définir :

1. La convergence mondiale des marchés et la préférence des consommateurs pour des prix modérés moyennant une qualité acceptable.
2. La réorganisation à l’échelle mondiale de toute la chaîne de création de valeur de l’entreprise (finance, investissements, recherche et développement, production, marketing, commercialisation et recrutement) pour répondre à cette demande globale.
3. La recomposition d’un système économique global qui prend le pas sur les économies nationales.
4. La mutation des grandes entreprises qui deviennent des réseaux décentralisés fonctionnant par-delà les frontières et qui tentent de réorienter à leur profit les règles du jeu économique international.
5. La constitution d’une nouvelle classe dirigeante mondiale composée de chefs d’entreprise, d’experts, de fonctionnaires internationaux et de politiciens, fonctionnant dans un cadre privé et informel.

D’un point de vue plus général, l’idée de globalisation implique que certains problèmes économiques, financiers, technologiques, écologiques, etc., se posent de la même manière partout dans le monde et qu’ils ne peuvent se résoudre qu’à l’échelle planétaire. Mais par qui ? Et comment ? C’est là que commence la polémique.

II - HISTOIRE D’UNE POLEMIQUE

En Europe, le terme de mondialisation commence à devenir public lorsqu’il est associé, par les médias puis par les opinions publiques, au débat sur les délocalisations et le chômage. En France, en 1993, le rapport du sénateur Jean Arthuis ouvre une polémique sur les pratiques des grandes entreprises qui transfèrent leur production dans des pays à bas salaire. L’opinion et les médias s’enflamment et les détracteurs de la pensée globale se polarisent notamment autour des journaux " Le Monde " et " Le Monde Diplomatique ". Les auteurs publiés dans ces journaux (chez qui nous reprenons la plupart des arguments contre la mondialisation évoqués dans ce texte), qualifient la pensée globale d’idéologie, de " pensée unique ", et la dénoncent en tant qu’expression de l’impérialisme économique et culturel américain.

Le débat est d’emblée frontal, lorsque les libéraux soulignent que le décloisonnement du marché mondial provoque un fantastique processus de création de richesse, les opposants rétorquent en soulignant qu’il provoque également un non moins fantastique accroissement des inégalités, tant entre nations qu’entre classes sociales. Très vite, le débat s’élargit à un ensemble de thèmes connexes : souveraineté des Etats, contrôle démocratique sur les institutions internationales (OMC, FMI, Banque Mondiale, etc.), fonctionnement des marchés financiers, dumping social des pays à bas salaires, nouvelles technologies, vente des produits culturels (avec l’exception culturelle française), écologie, agriculture, bioéthique, épidémies, mafias, etc. Le débat est lui aussi devenu global.

A la fin des années 90, les détracteurs de la mondialisation se mobilisent et parviennent à bloquer le projet d’Accord Multilatéral sur l’Investissement (l’AMI), ainsi que le déroulement du Millénium Round de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). L’AMI vise à créer pour les entreprises des "droits" mondiaux leur permettant d’investir partout dans le monde en contournant le contrôle des Etats grâce à une règle de non-discrimination des investisseurs étrangers. L’AMI, qui se négocie discrètement sous les auspices de l’OCDE, est soumis à une intense pression médiatique par ses détracteurs et est finalement enterré en 1998 après que la France ait rompu unilatéralement les négociations. Il en va de même pour les négociations de l’OMC : en novembre 1999, la réunion de Seattle est soumise à un battage médiatique mondial alimenté par une série de manifestations d’opposants qui envahissent à la fois les rues de Seattle et les images de retransmission des médias. La réunion de l’OMC est également paralysée par les oppositions internes, principalement entre les Etats-Unis et l’Europe, et elle ne peut avancer dans ses projets de libéralisation de l’agriculture, des services et de la propriété intellectuelle.

L’opposition à la globalisation rassemble les groupes les plus divers : des associations comme Greenpeace, Amnesty International, Global Citizens , Médecins Sans Frontières, Survival International, l’Observatoire de la mondialisation, des syndicats d’agriculteurs, des groupes plus informels de lutte contre les OGM ou encore les groupes ATTAC (luttant pour imposer la taxe Tobin sur les transactions financières), etc. La réunion de l’OMC de Seattle a joué le rôle de catalyseur en donnant à ces groupes l’occasion de s’organiser à l’échelle mondiale, notamment grâce à Internet, et de rassembler toutes les oppositions qui avaient jusqu’ici fonctionné de manière locale et dispersée. La mise en échec du Millénium Round de l’OMC a révélé trois choses fondamentales : d’abord, que la lutte des opposants à la mondialisation a pris elle aussi une dimension mondiale ; ensuite, les opposants ont trouvé leur stratégie qui consiste à utiliser les médias pour obtenir une transparence des débats et exiger une légitimité démocratique des décisions prises par les institutions internationales ; enfin, un slogan qui résume bien le point de vue commun à tous les groupes présents : " Le monde n’est pas une marchandise ".

III - LA MONDIALISATION COMME GRILLE DE LECTURE

Parallèlement au débat contemporain, le concept de mondialisation est repris par les chercheurs qui en font un outil d’analyse. Initialement réservé à l’étude de l’économie contemporaine, l’utilisation du concept de mondialisation va être progressivement étendue à un ensemble de phénomènes politiques, sociologiques, culturels, etc. En quelques années, la mondialisation devient une grille de lecture de l’ensemble des phénomènes mondiaux.

Ce phénomène de contagion tient à la nature même du concept. Pour les médias, par exemple, le processus de mondialisation est un phénomène des années 80 et même plus précisément associé à l’année 1989, à la chute de l’URSS, au triomphe du libéralisme et à l’accélération des nouvelles technologies . Pour les chercheurs, à partir du moment où l’on entérinait l’association entre mondialisation et économie, il fallait nécessairement remonter plus loin pour en situer l’origine car l’internationalisation de l’économie a déjà une longue histoire. Certains chercheurs associent alors le concept de mondialisation aux travaux de Fernand Braudel , d’Immanuel Wallerstein ou de Karl Polanyi , sur l’histoire du capitalisme . De proche en proche, l’utilisation du concept de mondialisation se met à remonter le temps pour décrire, d’abord, l’internationalisation économique du XIXe siècle, puis la révolution industrielle, la découverte du Nouveau Monde et même la naissance du système des foires, au Moyen Age .

Si on accepte l’idée selon laquelle la mondialisation permet une lecture rétrospective des phénomènes mondiaux, il est difficile de se limiter à une période de l’histoire ou au seul domaine de l’économie. Si on remonte à des causes spécifiques comme, par exemple, la naissance des foires du Moyen Age, il est difficile de ne pas tenir compte de leur aspect non économique. Karl Polanyi, utilise cet exemple pour réfuter l’idée d’Adam Smith, selon laquelle il y aurait une continuité " naturelle " du marché, depuis les échanges villageois les plus primitifs, jusqu’aux échanges internationaux du commerce extérieur le plus élaboré. Polanyi montre, d’une part, comment la notion de marché trouve son origine dans un commerce international déconnecté des échanges locaux et, d’autre part, comment la naissance du marché fut l’œuvre des Etats qui, en France et en Angleterre, l’imposèrent contre la résistance des corporations pour augmenter leur pouvoir grâce à la concentration de richesses. Une fois cette analyse intégrée à l’histoire de la mondialisation, il n’y a aucune raison de se limiter au Moyen Age puisque le commerce international existait depuis la plus haute Antiquité ; de même, si l’Etat est bien l’artisan de cette montée en puissance du marché international, il faut élargir l’histoire de la mondialisation au domaine du politique.

L’extension du concept de mondialisation était donc inévitable car, si l’on accepte une définition générique de la mondialisation, exprimant le fait qu’un processus devienne mondial, c’est-à-dire relatif à la planète entière, il est réducteur de l’envisager sous le seul angle de l’économie. Des phénomènes très nouveaux et d’ampleur mondiale, comme Internet et l’écologie, ou très anciens comme les migrations humaines et l’agriculture, ne sauraient être réduits au seul domaine de l’économie contemporaine. La mondialisation, envisagée sous un angle global, désigne donc tout simplement l’histoire des grands phénomènes mondiaux, qu’ils soient sociaux, économiques, technologiques, politiques, militaires, culturels, etc. Avec la spécialisation qui continue à s’accentuer dans tous les domaines du savoir, nous avions besoin d’un domaine de connaissance interdisciplinaire synthétique. L’étude de la mondialisation est donc devenue une véritable grille de relecture des phénomènes mondiaux et de leurs enjeux.

IV – UN RAPIDE SURVOL DE QUELQUES ENJEUX MAJEURS

Un survol rapide de quelques enjeux majeurs de la mondialisation va nous permettre de comparer les positions en présence. Curieusement, il est difficile d’attribuer les arguments en faveur de la mondialisation à ses partisans et les arguments critiques à ses adversaires. D’une part, dans chaque camp, on pousse à l’extrême les positions de l’adversaire, on les caricature pour mieux les combattre. D’autre part, les camps sont moins tranchés qu’il y paraît de prime abord et les arguments parfois les plus contradictoires se côtoient dans chaque camp.

1. Sur le rôle de l’Etat

Du point de vue d’un libéralisme radical, les Etats auraient définitivement perdu la possibilité de jouer un rôle d’acteur dans l’économie mondialisée. Seules les entreprises pourraient assumer ce rôle à travers une logique de marché devenue universelle. Les leviers économiques de l’Etat étant devenus obsolètes pour cause de conjoncture internationale dominante, celui-ci doit se cantonner à améliorer les conditions compétitives sur son espace national (notamment l’éducation et les infrastructures de communication). Les adversaires des libéraux rétorquent que la concurrence économique entre nations a, au contraire, favorisé la différentiation entre les Etats et la marge de manœuvre qu’ils conservent sur les prix (essence 30 fois plus chère à Vienne qu’à Caracas), sur les niveaux d’imposition et sur les politiques sociales, etc. Mais, le plus important, dans une compétition économique accrue, c’est le fait que les Etats soient devenus les meilleurs représentants, les promoteurs les plus efficaces de leurs entreprises nationales dans la compétition mondiale. Diplomatie, pressions politiques à peine déguisées, intelligence économique, espionnage, aucune des ressources de la guerre économique ne serait négligée pour obtenir des contrats. Y compris aux Etats-Unis où la doctrine du laisser-faire ne parvient même plus à voiler la fièvre universelle du nationalisme économique dont l’Etat est devenu le principal vecteur. Quant aux pays de l’Asie, ils revendiquent ouvertement leur dirigisme économique : les Etats planifient les étapes de spécialisation compétitive de leurs entreprises dans de véritables stratégies nationales projetées à l’échelle mondiale. En bref, pour les uns, en tant qu’acteur économique international, l’Etat est mort, pour les autres, la mondialisation lui a impulsé un nouveau souffle.

2. Sur la " World Enterprise "

Selon les théoriciens de la globalisation, nous assistons à une mutation des entreprises multinationales qui deviennent des réseaux décentralisés fonctionnant par-delà les frontières et qui réorganisent toute leur chaîne de création de valeur (finance, investissements, recherche et développement, production, marketing, commercialisation et recrutement) à l’échelle mondiale. Actuellement, cette vision reflète plus un projet en cours de réalisation qu’une réalité. Pour l’instant, et bien que les choses évoluent rapidement, la majorité des grandes entreprises mondiales conservent une base nationale bien ancrée et matérialisée par leur recrutement (tout particulièrement pour leurs cadres dirigeants) par leurs sources de financement et par leurs dépôts de brevets. En revanche, le caractère global des grandes entreprises mondiales s’accentue grâce aux processus de fusions et d’acquisitions qui président à la naissance de groupes géants dont les chiffres d’affaires sont aujourd’hui supérieurs au PNB de petits pays développés comme le Danemark, la Norvège ou le Portugal . Pour les promoteurs de la globalisation, cette recherche d’une taille mondiale présente nombre d’avantages tels que les économies d’échelle, l’acquisition de savoir-faire par absorption et la minimisation des effets de la concurrence. Pour leurs adversaires, elle crée des situations monopolistiques qui sont totalement contraires aux règles concurrentielles du libéralisme (cf. le procès Microsoft). Au-delà de ce débat, l’innovation la plus incontestable conduisant à l’entreprise globale est celle de la nouvelle économie dopée par Internet qui, d’abord, donne une réalité et une accessibilité à la convergence des marchés mondiaux ; ensuite, provoque une mutation profonde de l’organisation des entreprises ; enfin, permet l’accès du marché mondial à moindre coût aux PMI-PME. Le marché mondial devient réellement un réseau dont les mailles technologiques forment de nouvelles architectures opérationnelles.

3. Sur le rôle des marchés financiers

L’un des phénomènes clefs de la globalisation est la formation d’un marché financier mondial, rendue possible par l’informatique et les technologies de communication qui permettent une circulation permanente et pratiquement instantanée de capitaux à l’échelle planétaire. La première phase de la mise en place de ce nouveau système a été la période de " déréglementation " du début des années 80, pendant laquelle les principaux pays industrialisés ont supprimé les réglementations des changes pour faciliter la circulation des capitaux et une meilleure allocation des ressources financières dans l’économie mondiale. Ce décloisonnement des marchés a non seulement aboli les frontières entre les marchés nationaux mais aussi entre les différents marchés financiers : marché des changes, de l’argent à court terme, des capitaux à long terme, etc. De plus, un mouvement de " désintermédiation " permet d’avoir accès à ces marchés sans être contraint de passer par les intermédiaires bancaires ou financiers traditionnels. Désormais, Etats et entreprises agissent en direct sur un marché global, en cherchant le meilleur rendement pour leurs investissements ou le plus bas coût pour leurs emprunts. La rapidité de la mise en place de ce système a été spectaculaire et les transactions financières atteignent aujourd’hui un montant quotidien de 1500 milliards de $, soit cinquante fois plus que le montant des échanges de marchandises et de services, selon la Banque des Règlements Internationaux. Cette globalisation financière a également entraîné une instabilité accrue des phénomènes boursiers et monétaires ainsi qu’un phénomène de contagion des crises, accéléré par les nouvelles technologies (cf. la crise de 1997 qui, partant de la Thaïlande, s’est propagée au Philippines, à l’Indonésie et à la Corée du Sud ). La question est aujourd’hui de savoir si cette instabilité peut être maîtrisée ou si, au contraire, elle ne risque pas de s’amplifier et d’entraîner une crise du système financier et monétaire mondial.

Pour les détracteurs de la globalisation, la réallocation optimale de ressources financières à laquelle la globalisation aurait du aboutir sert, de fait, à masquer une "dictature des marchés" qui prive les Etats de leur souveraineté en matière de politique économique. Exemple, la crise de 1995 où, à la suite d’une perte de confiance des marchés, le Mexique a connu une sortie de capitaux d’un montant de 16.9 milliards de $, une des récessions les plus brutales de son histoire et un doublement de son taux de chômage . De plus, ces opposants jugent exorbitant le pouvoir des directeurs de banques centrales et des fonctionnaires internationaux ne reposant sur aucune légitimité démocratique. Pour mette un terme à cette situation et éliminer les risques de crise du système, selon Ignacio Ramonet, il faudrait " désarmer les marchés " par la suppression des paradis fiscaux, l’augmentation de la fiscalité des revenus du capital et la taxation des transactions financières.

De leur côté, les libéraux répondent pratiquement point par point à ces arguments, en les retournant. En premier lieu, les Etats se placeraient eux-mêmes en situation délicate quand ils font appel aux marchés pour financer leurs déficits publics, ils ne peuvent donc se plaindre de la surveillance que les marchés exercent sur leurs politiques économiques . De même, la fiabilité du système est mieux assurée par des fonctionnaires indépendants que par des politiciens maniant la démagogie et soumis à des pressions électorales. Quant à la taxation des transactions financières, elle aboutirait, selon eux, à une stérilisation des marchés. Enfin, malgré l’instabilité et les effets de contagion incontestables, les défenseurs de la mondialisation soulignent que la crise du système n’a pas eu lieu et notamment grâce au rôle des institutions indépendantes (Banques Centrales, FMI, etc) qui ont joué un rôle plus important que les Etats dans le règlement des crises locales. Comme on le voit, les deux analyses sont aux antipodes.

4. Sur les enjeux culturels

Il n’y a pas un mais plusieurs débats sur les cultures, nous synthétisons ici trois des principaux thèmes. Le premier débat porte sur les industries culturelles, dont les enjeux commerciaux ne sont pas négligeables. Selon un rapport de l’UNESCO, " Entre 1980 et 1998, les échanges commerciaux de livres, de revues, ainsi que dans les domaines de la musique, des arts plastiques, du cinéma, de la photographie, de la radio, de la télévision, des jeux et des articles de sport ont augmenté de 95.340 à 387.927 millions de dollars " . Dans ce secteur du commerce international en pleine expansion, l’enjeu est de savoir si les règles de libre échange définies dans les négociations de l’OMC doivent s’appliquer telles quelles aux produits culturels, position des Etats-Unis dont l’industrie culturelle jouit d’une suprématie mondiale, ou si, au contraire, ils relèvent de règles spécifiques, position des Européens et plus particulièrement des Français, qui revendiquent l’exception culturelle. Défendre l’exception culturelle c’est dire, d’abord, que les produits culturels véhiculent des contenus et des valeurs liés à l’identité des individus et des peuples ; ensuite, qu’accepter les règles du commerce et de la concurrence dans ce domaine aboutirait à privilégier les pays les plus riches et à détruire la diversité des cultures ; enfin, qu’il faut protéger et promouvoir les industries culturelles locales par des subventions pour éviter une uniformisation destructrice. Les détracteurs de la globalisation dénoncent également le modèle culturel américain, " McWorld ", destiné à transformer le citoyen en consommateur anonyme de produits standardisés .

Le deuxième débat porte sur la reconnaissance des différences culturelles. Dans ce domaine, l’Amérique a non seulement accepté le multiculturalisme et garanti l’accès des minorités à leur culture et à leur langue dans son système éducatif, mais elle a également tenté de favoriser l’intégration de ces minorités dans le monde de l’éducation et du travail, grâce à des mesures d’incitation positives et même des " quotas ethniques " que doivent respecter aussi bien les entreprises qui travaillent avec l’Etat que les institutions qui reçoivent des subventions fédérales. En revanche, dans le camp des adversaires de la globalisation, deux thèses s’affrontent sur le multiculturalisme. Pour Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant , le multiculturalisme est une des expressions idéologiques des tenants de la globalisation. Sa fonction est de masquer les inégalités économiques et sociales réelles, sous la reconnaissance factice de groupes ethniques marginalisés. Le débat sur le multiculturalisme dissimulerait la réalité des rapports de domination et la remise en cause des conquêtes sociales (droit du travail, rôle des syndicats) tout en ouvrant la porte aux pires régressions identitaires (ethnicismes, nationalismes, intégrismes religieux). Pour un courant plus majoritaire, dont l’UNESCO est l’expression institutionnelle, la reconnaissance des différences culturelles doit, d’une part, permettre de préserver la diversité culturelle et, d’autre part, contribuer à lutter contre les ravages de l’ethnocentrisme et du racisme, fût-ce au prix d’une nouvelle morale politiquement correcte. D’autre part, il importe également de prendre acte de la constitution quasi militante de nouveaux ensembles géo-linguistiques (hispanophone, turcophone, arabophone, francophone, etc.) qui jouent un rôle grandissant dans les négociations internationales . Le problème est de savoir comment trouver un juste milieu dans la reconnaissance de la diversité des identités culturelles en évitant à la fois " le terrorisme identitaire et l’universalisme cannibale " .

Le troisième débat porte sur l’impact des différences de civilisation en matière de développement économique et de rapports de forces géopolitiques. Sur ce débat, dont je traite abondamment dans mes publications , rappelons très brièvement les termes des alternatives en présence. Dans le domaine de l’économie, allons-nous vers un modèle de développement libéral universel ou, au contraire, vers des formes de développement qui feront une part grandissante aux valeurs spécifiques qui, dans chaque civilisation, déterminent des formes particulières d’éthique du travail, de stratégies d’entreprise et de politiques économiques ? Dans le domaine de la géopolitique, la mise en présence des civilisations aboutira-t-elle à un durcissement des rapports de force et à un choc des civilisations ou, au contraire, à une mondialisation pacifiée par un droit international qui saura intégrer les différences culturelles ?

5. Sur quelques autres enjeux

De nombreux autres enjeux suscitent également des débats tout aussi virulents entre partisans et adversaires de la mondialisation, on ne pourra citer ici que quelques exemples, sous peine de déborder du cadre limité de cette introduction. Dans les débats sur la montée des inégalités, sur le dumping social des pays à bas salaires et le droit du travail : d’un côté, l’analyse libérale ne conçoit les différences sociales qu’en tant que conditions concurrentielles nationales permettant d’optimiser la stratégie des entreprises à l’échelle internationale ; de l’autre côté, les partisans européens de l’Etat providence réclament des mesures réglementaires et même parfois des formes de protectionnisme national plus ou moins avouées pour préserver leurs acquis sociaux . Ce débat sur les inégalités s’élargit avec les pays en voie de développement. Pour les libéraux, la globalisation et le décloisonnement des économies nationales ont provoqué une croissance et un rythme d’enrichissement mondial jamais connu auparavant. Pour Mark Mallock Brown, l’administrateur du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD : une institution "qui prend fait et cause pour les plus faibles et les laissés-pour-compte de la mondialisation"), " 50 % de la population mondiale vit toujours avec moins de 2 dollars par jour. Il faudrait une croissance soutenue pendant 15 ans pour être sûr que les pays en développement en profitent réellement " . Il en va ainsi de tous les débats sur les autres enjeux technologiques, écologiques, bioéthiques, sur les épidémies ou sur les mafias : les analyses se contredisent à un point tel qu’on a parfois l’impression que les deux camps appartiennent à des univers inconciliables. D’un côté, la position libérale consiste globalement à faciliter le décloisonnement de l’économie mondiale avec tout ce que cela implique, c’est-à-dire une mutation rapide dont la richesse n’a parfois d’égal que la brutalité. De l’autre côté, des opposants qui souhaitent un encadrement réglementa ire et démocratique permettant de limiter les impacts sociaux destructeurs de la mondialisation.

V – VERS UNE MONDIALISATION DE LA CITOYENNETE

Au-delà du contenu des arguments, un tel débat n’est-il pas finalement très positif ? Ne représente-t-il pas l’essence de la démocratie ? Il ne faut d’ailleurs pas croire que les adversaires de la mondialisation sont des opposants au progrès ou des partisans nostalgiques d’un retour en arrière. La plupart d’entre eux acceptent de fait la mondialisation mais veulent être consultés démocratiquement sur ses enjeux majeurs. Nous avons vu que, pour certains libéraux, l’efficience des mesures prises dans les institutions internationales telles que l’OMC, le FMI, la Banque Mondiale, ou encore par les directeurs des banques centrales des pays développés, serait mieux garantie par l’indépendance des experts et des fonctionnaires que par l’opportunisme supposé des politiciens. La mobilisation des opposants autour de l’AMI et des négociations de l’OMC a montré que les opinions publiques refusent ces arguments et qu’elles préfèrent des démocraties imparfaites, à pas de démocratie du tout.

A travers cette mobilisation d’une nouvelle opinion publique formée par ceux qui se veulent des " citoyens de monde ", la remise en question du fonctionnement des institutions internationales est fondée sur deux objectifs majeurs : la transparence des futures négociations et la légitimité démocratique des décisions qui seront prises. Les nouveaux citoyens du monde veulent d’abord être consultés démocratiquement par leurs gouvernements avant que ceux-ci ne définissent les positions qu’ils défendront à la table des négociations internationales sur chaque thème majeur. Ils exigent ensuite que les débats dans les institutions internationales obéissent à une règle de transparence et que les décisions ne puissent plus être prises par des fonctionnaires ou des experts internationaux, sur des bases purement techniques. A défaut d’un gouvernement démocratique mondial, Jacques Attali suggère même une évolution vers des principes de " planet governance " , en référence aux règles de " corporate governance " qui obligent les dirigeants d’entreprise à la transparence des informations financières et au respect des droits de leurs actionnaires.

Quelles que soient les futures mesures adoptées ou les futurs arguments échangés, ce débat est le témoignage de la montée en puissance d’une mondialisation de la citoyenneté et cela, en soi, est positif.

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