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La part du guerrier

mercredi 10 septembre 2014, par Bernard NADOULEK

Le cyber guerrier, que j’avais commencé à décrire dans mes précédents articles, annonce un changement de paradigme, une évolution civilisatrice universelle. Pour la première fois dans l’histoire, grâce aux nouvelles technologies, des individus, seuls, en petits groupes ou en réseaux diffus, peuvent faire face à de grandes organisations et agir à l’échelle mondiale ! Les cyber citoyens peuvent cesser d’être les dupes passives de la mondialisation pour en devenir les acteurs.

L’avènement du cyber guerrier nous pousse à nous interroger sur le guerrier lui-même, sur le coeur du concept. La thèse de ce texte est qu’en chacun de nous, il y a une part de guerrier. Qu’est-ce qu’un guerrier ? Qu’est-ce que cette part du guerrier ? En quoi représente-t-elle aujourd’hui un défi capable de transcender les contraintes qui nous déterminent le plus souvent ? En quoi nous donne-t-elle une vision héroïque du monde, un monde dont l’homme saurait parfois écrire l’histoire ?

A travers les oeuvres de Mushashi, Castaneda, Machiavel, différentes conceptions du guerrier, du stratège et du héros s’ébauchent. Dans chaque civilisation, le guerrier est lié à un système de valeurs, un code de l’honneur, une philosophie. Pouvons-nous identifier des caractéristiques universelles du guerrier ? Cela nous permet-il de mieux combattre, de mieux trancher les difficultés, de mieux affronter les crises ou les conflits ? Pouvons-nous y puiser de quoi alimenter notre part de guerrier ?


Sommaire

- Introduction : la part du guerrier.
- Ecrits sur les guerriers.
- Qu’est-ce qu’un guerrier ?
- Qu’est-ce que la part du guerrier ?
- Conclusion : retour aux cyber guerriers.

Ecrits sur les guerriers

Les théories sur les guerriers sont rares, alors qu’elles nous concernent tous. Au contraire, les manuels de stratégie sont légion, bien qu’ils ne soient utilisables que par très peu d’entre nous. Une des explications principales de cette disproportion est que l’efficacité des grandes organisations a pris le pas sur celle de l’individu depuis le néolithique, 8 000 ans avant notre ère.

Au paléolithique, pendant environ 500 000 ans, la taille limitée des groupes de chasseurs cueilleurs donnait une importance décisive aux qualités individuelles. D’où le poids des mythes héroïques dans la mémoire collective. Dès le néolithique et l’expansion de l’agriculture, l’organisation des travaux collectifs relègue l’individu au rang de pièce du système. Aujourd’hui, seules les stratégies institutionnelles, des Etats, des institutions internationales ou des groupes multinationaux, peuvent agir sur l’ordre des choses. Alors, pourquoi se poser la question du guerrier ? Même efficace, l’action individuelle ne s’exerce que sur une très petite échelle, sur une dimension dérisoire par rapport à celle des stratégies visant les rapports de force géopolitiques, géoéconomiques, géostratégiques.

Même si l’action individuelle ne s’exerce que sur une petite échelle, il se trouve que cette échelle est celle de notre vie et qu’il est légitime de vouloir la maîtriser. C’est une triple question d’autonomie, d’efficacité et de citoyenneté. D’où la nécessité d’optimiser nos actes au quotidien. Pour y parvenir et en tirer des leçons personnelles, nous pouvons utiliser un grand nombre de manuels de stratégie ou de bréviaires politiques. Il est trois dimensions où l’art du guerrier doit se déployer pour pouvoir affronter n’importe quel type de défi : le combat, la stratégie, le pouvoir politique.

Avec ses « Ecrits sur les Cinq Roues », Myamoto Mushashi, nous livre un manuel de sabre et un traité de tactique. Sa vie même est une illustration de ce traité : de l’âge de 13 ans à l’âge de 29 ans, il va livrer et gagner contre les grands maîtres d’arts martiaux de son temps une soixantaine de duels à mort. La tactique, selon Mushashi, consiste essentiellement à avoir l’avantage en toute situation, grâce à son intelligence. Sa méthode est fondée sur une théorie chinoise des cinq éléments : la terre, l’eau, le feu, le vent, le vide. Car le guerrier se doit d’être, partout et toujours, dans son élément. Avec la terre, nous apprenons des techniques. Avec l’eau, nous apprenons à adapter les techniques aux différentes situations. Avec le feu, le moment du combat, nous apprenons à utiliser la tactique pour vaincre. Avec le vent, l’air du temps nous permet de confronter nos techniques et nos méthodes à celles d’autres écoles. Enfin, avec le vide, nous apprenons à oublier les techniques et les méthodes, dans le pur jaillissement d’une énergie maîtrisée. « Le vide est la voie et la voie est vide », écrit Mushashi. Une fois le cycle de redéploiement accompli, un autre recommence avec de nouvelles techniques. Mushashi pose la question du combat et non celle de ses causes, la question du « comment » et non du « pourquoi ». La cause d’une telle limitation est simple : le combat est le moment de la victoire ou de la défaite, de la vie ou de la mort ; si nous ne parvenons à franchir cette étape, nous sommes morts et nous ne pourrons en franchir aucune autre. C’est ce qu’enseigne la philosophie bouddhiste de l’être au monde, qui privilégie la concentration sur l’instant, aux dépens des projections de l’ego et de ses illusions. D’où l’omniprésence du bouddhisme, initialement pacifiste, dans la philosophie des arts martiaux asiatiques.

Dans les livres de Castaneda, Don Juan, un sorcier yaqui, initie l’ethnologue à une voie du guerrier ancrée sur la conception magique du monde de l’animisme. Pour Don Juan, l’homme ordinaire est un sorcier noir qui vit à travers des représentations transmises, des idées reçues, des routines paralysantes. Au contraire, le guerrier vit sa vie comme un combat contre lui-même, contre ses propres idées reçues, contre ses propres routines. Ensuite, le guerrier est un chasseur et il sait que le meilleur moyen de traquer une proie est d’en connaître les habitudes, c’est pourquoi le guerrier doit abandonner ses propres habitudes en changeant de vie : ainsi il est impossible à chasser. Enfin, le guerrier doit devenir un stratège, un homme de connaissance, capable de vivre dans l’univers mystérieux de l’invisible. Dans l’invisible, l’homme de connaissance doit trouver un allié pour agir sur le monde visible et acquérir des pouvoirs. Le concept central de l’animisme, plus vieille religion de l’humanité, est que toutes les questions insolubles du monde visible ont leur réponse dans l’invisible où résident les dieux, les puissances de la nature et les ancêtres morts. Les sorciers sont des experts de l’invisible qui savent agir sur les puissances tutélaires au moyen d’incantations et de formules magiques. Ils peuvent donc agir sur le monde visible grâce aux forces de l’invisible ; c’est le principal intérêt de la magie, cette forme primitive de la science. Ils peuvent jeter des sorts, envoûter ou protéger. Ils peuvent affronter les dieux en les opposant les uns aux autres. Par exemple, ils peuvent solliciter le dieu de la pluie pour l’opposer au soleil et remédier à la sécheresse. Curieusement, cette vision magique du monde, du visible et de l’invisible, offre une très bonne analogie avec le cyber espace de nos guerriers contemporains. Nous y reviendrons.

Dans « Le Prince », Machiavel analyse les mécanismes auxquels l’homme de pouvoir est confronté dans la conception humaniste du monde qui émerge avec la Renaissance et les soubresauts des guerres d’Italie. Après avoir analysé les principales formes de « principautés » (la monarchie, gouvernement par un seul, l’oligarchie, gouvernement par les puissants, et la république, gouvernement par tous), Machiavel dessine un « carré du pouvoir » à partir de 4 questions inlassablement posées et reposées dans la littérature de la Rome antique qu’il scrute passionnément. Comment prendre le pouvoir ? Comment le garder contre l’ennemi intérieur ? Comment défendre l’Etat contre les puissances de l’extérieur ? Enfin, quelles sont les règles du bon gouvernement ? La plupart des commentateurs considèrent que le cynisme avec lequel ces questions sont traitées dans « Le Prince », fait de Machiavel l’inventeur du monstre froid qu’est la raison d’Etat. Ils oublient souvent qu’il est aussi le créateur d’une conception individualiste du monde qui fait du Prince, un homme de « fortune », capable de saisir les opportunités et un homme de « virtu », de caractère et de courage. L’humanisme de la Renaissance enfante ici l’individualisme moderne. En quittant le monde théocentrique du Moyen-Age, où chaque explication revient toujours à Dieu, Machiavel fait du Prince le héros d’un monde centré sur l’homme. Il reprend ainsi l’affirmation de Protagoras, « l’homme est seul maître de son destin », qui devient l’axiome de l’humanisme. In fine, le Prince est un guerrier d’élite qui se bat dans le champ du pouvoir.

Ainsi nous passons de Musashi, guerrier uniquement préoccupé par le combat, à Castaneda, stratège qui tente de se concilier les forces de l’invisible, puis à Machiavel, homme de pouvoir qui se préoccupe des règles du gouvernement. Mais nous pouvons également trouver d’autres modèles dans les ouvrages de stratégie, en appliquant les enseignements de Sun Tzu, de Clausewitz, de Baltasar Gracian, etc. Dans toute cette littérature, quelles sont les caractéristiques communes qui nous permettent de définir ce qu’est un guerrier ?

Qu’est-ce qu’un guerrier ?

Il est présomptueux de vouloir définir le guerrier, ne serait-ce qu’en raison des différences culturelles entre les modèles de guerriers. Voici cinq caractéristiques transculturelles qu’on peut synthétiser à partir de la littérature évoquée ci-dessus.

1. Le guerrier est capable de mener ses propres combats. Qu’il agisse seul, en réseaux ou porté par un puissant mouvement citoyen, le guerrier agit de manière autonome. Contrairement aux soldats qui font la guerre et obéissent à leurs chefs, le guerrier pratique le combat en fixant ses propres objectifs.

2. Le guerrier pratique le combat comme un art du quotidien. Cet art comprend au moins trois dimensions. La première est celle du combat et de son résultat immédiat : il faut tout faire, grâce à la tactique, pour obtenir la victoire. La deuxième dimension est de savoir anticiper le danger, de gérer la guerre ou la paix, grâce à la stratégie. La troisième est d’affuter son sens politique, sa capacité à agir dans la société, avec le maximum de maîtrise sur ses actes et sur sa propre vie. Il ne s’agit pas seulement de faire des choses extraordinaires, mais de faire de manière extraordinaire les choses les plus ordinaires. C’est l’art du passage à l’acte.

3. Le guerrier obéit à un code d’honneur. Qu’il s’agisse des traditions de la chevalerie occidentale, des arts martiaux asiatiques, ou d’autres traditions culturelles, le guerrier se définit par des valeurs - courage, ténacité, loyauté - et par une éthique. Le non respect de ce code d’honneur justifié par la recherche d’efficacité - combattre le mal par le mal - conduit inévitablement au dévoiement. Le guerrier doit combattre de manière honorable et pour des raisons légitimes, car sa quête est une ascèse spirituelle.

4. Le parcours du guerrier s’effectue en plusieurs étapes initiatiques pendant lesquelles il acquiert des pouvoirs : celui de sortir des routines quotidiennes, de se rendre imprévisible, de devenir un chasseur, d’agir sur le monde invisible, d’y trouver des alliés, un totem, et même, le fin du fin, de devenir invisible, c’est-à-dire agir d’une manière qui soit incompréhensible pour les hommes ordinaires.

5. Le principal combat du guerrier est livré contre lui-même. Pour atteindre la maîtrise de ses actes, le guerrier doit s’entraîner sans cesse, pratiquer au quotidien, et parvenir au stade où il n’y aura plus de différences entre comportement tactique et comportement quotidien. La maîtrise n’est jamais acquise, mais comme nous sommes indéfiniment faibles, nous sommes indéfiniment perfectibles. Cet entraînement au combat est perpétuel, c’est un redéploiement évolutif de tout son être, de toute sa vie, c’est la voie du guerrier.

Peu d’entre nous peuvent se permettre d’être de véritables guerriers et surtout de l’être à plein temps. En revanche, en chacun d’entre nous, une part de guerrier est enfouie, que nous en soyons conscients ou pas.

Qu’est-ce que la part du guerrier ?

Une part de guerrier réside dans l’histoire de chacun. C’est d’abord une part d’enfance, un besoin d’absolu, de révolte contre l’injustice, de ces sentiments simples et généreux qui se forment dans de jeunes esprits que la vie n’a pas encore normalisés. Pour les jeunes gens, la part de guerrier nourrit des rêves héroïques, de ces rêves qui poussent à changer le monde, de ces rêves où nous aimons nous représenter comme un héros au destin animé d’idéaux et de défis. Avec l’âge adulte, cette part de nous-mêmes est le plus souvent occultée par les contraintes quotidiennes, les rapports de force, et pire, la routine. Alors nous reproduisons la logique de soumission au système, la logique du moindre mal, celle qui renforce nos renoncements. Mais notre part de guerrier ressurgit parfois et nous dresse contre le système pour un combat à mener. Injustice, misère, violence, les occasions sont nombreuses.

Notre part de guerrier est susceptible de surgir à chaque épisode décisif de notre vie. Cette part se manifeste pour des idéaux ou des individus qui les incarnent, pour des êtres chers à protéger ou à secourir. Même si la vie nous a pris nos illusions, même si le quotidien nous conduit parfois au cynisme, nous gardons une part de sensibilité à vif lorsque nos vieux démons sont touchés. Alors nous sommes capables d’agir pleinement, sans trop nous soucier des conséquences, sans espoir de profit, sans enjeu de pouvoir, nous sommes capables d’agir de manière décisive. Parfois, nous sommes des guerriers.

Nous avons tous vécu des instants de grâce trop rares, pendant lesquels par un geste maîtrisé, un mot approprié, une action décisive, nous avons radicalement tranché une difficulté, résolu un problème, remporté une victoire. Ces instants, où la montée d’adrénaline, puis le sentiment de plénitude qui suit la victoire, donnent à eux seuls un sens à notre existence.

Retour aux cyber guerriers

Paradoxalement, pour le cyber guerrier, c’est la doctrine la plus anachronique, la plus élémentaire, celle de l’animisme, du visible et de l’invisible, celle de la magie, qui favorise une conception renouvelée du combat et ce pour au moins trois raisons.

D’abord, dans le cyber espace, nous retrouvons la dimension magique des sorciers, pour qui il n’y a plus de limite de temps et d’espace. Car la magie a été dépassée par la science. L’informatique et les procédures des logiciels ont avantageusement pris la place des incantations et des formules magiques et permettent d’agir quasi instantanément et à l’échelle mondiale.

Ensuite, la force physique et le courage, qui sont les qualités les plus difficiles à acquérir pour le guerrier traditionnel, ne sont plus essentiels pour le cyber guerrier. Plus encore, l’absence de contact immédiat avec le danger, permet de combattre sans dépendre de la force physique. N’importe lequel d’entre nous peut faire abstraction des qualités qui étaient traditionnellement indispensables au combat. Dans le cyber espace, les plus faibles d’entre nous peuvent devenir de très bons guerriers. Dans le cyber espace, c’est l’intellect, la volonté et le sens stratégique qui sont déterminants.

Enfin, et surtout, chez le cyber guerrier, la part d’imaginaire, le romantisme des idéaux et la sensibilité aux injustices sont favorisés par le caractère virtuel du cyber espace qui permet plus facilement de libérer ses émotions, de s’identifier aux causes les plus lointaines. Il y est plus facile de se battre pour réparer les injustices en les dévoilant au regard du monde, qu’en les combattant par la violence. Il y est plus facile de lutter pour ses droits, ou d’en conquérir de nouveaux, que de lutter par les moyens politiques traditionnels.

Tous ces avantages ne dispensent pas d’acquérir les qualités classiques du guerrier, mais elles en facilitent l’accès. Ce qui va bouleverser l’histoire, c’est que de simples citoyens pourront en écrire des bribes. Les héros antiques sont de retour.

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