nadoulek.net : mondialisation, civilisations, stratégie

Accueil > NADOULEK > Billets > Logique de la clochardisation > La pompe à phynance

La pompe à phynance

Logique de la clochardisation 4

jeudi 20 juin 2013, par Bernard NADOULEK

Dans les trois articles précédents - sur le low cost, la compétitivité, le microcrédit - nous avons vu que des évolutions, censées profiter au plus grand nombre, finissaient par ne bénéficier qu’aux plus riches et augmenter les inégalités. Nous pourrions multiplier les exemples, y compris dans les domaines humanitaires ou écologiques. Dans cette période de crise, pourquoi ne pas mettre en œuvre des solutions qui permettraient une sortie par le haut, dans le sens de l’intérêt général ? Pourquoi les hommes sont-ils toujours traités comme les variables d’ajustement d’un système financier qui nivelle les sociétés par le bas ?

Quelles sont les nouvelles caractéristiques de la nouvelle pompe à phynance* de nos Ubu Rois contemporains ? Comment les marchés financiers sont-ils parvenus à une telle emprise sur le monde et sur nos vies ? Pourquoi les marchés financiers ont-ils pris un tel poids à l’échelle mondiale ? Il y a beaucoup de réponses à ces questions, mais nous nous limiterons à trois d’entre elles dans ce court article*.

La première réponse est que la finance, principale bénéficiaire de l’évolution technologique, est en phase avec une économie dématérialisée et que, de ce fait, elle domine l’économie mondiale. La deuxième est que la puissance des marchés financiers s’appuie sur la masse mondiale des obligations souveraines, les capitaux des entreprises, les salaires et l’épargne des ménages, confiés aux banques. Et, surtout, elle s’appuie sur la demande généralisée de rémunération élevée des produits financiers permettant d’optimiser nos ressources. La troisième raison est la manière dont l’idéologie néolibérale nous enferme dans le cercle vicieux d’une pensée anémiée, réduite à un matérialisme autodestructeur. Pour faire fonctionner sa pompe à phynance, Ubu Roi l’avait couplée à une machine à décerveler !


Dans les années 1970, grâce la montée en puissance de l’informatique, la finance a été le premier secteur de l’économie mondiale à se construire un réseau planétaire d’informations et de transactions en temps réel. Depuis, le capital financier est devenu le principal bien immatériel qui circule instantanément 24h sur 24 sur un réseau planétaire. Le secteur financier, avec ses centaines de milliers d’entreprises et ses marchés boursiers, occupe une position dominante par rapport à tous les autres secteurs de l’économie auxquels il impose son rythme. Le volume des transactions financières quotidiennes est plus de 50 fois supérieur au montant du commerce mondial de biens et de services. Les seules transactions du Forex, le marché des échanges de devises, comptent aujourd’hui plus de 4000 milliards de dollars d’échanges quotidiens. La finance, devenue une industrie mondiale de pointe, ne pouvait plus se contenter d’offrir les rendements limités des actions des entreprises ou des obligations d’Etat. Des junks bonds des années 1970, aux subprimes des années 2000, et des mystères de la titrisation, à l’opacité des paradis fiscaux, les marchés financiers n’ont cessé de corrompre l’économie mondiale drainée par des spéculations qui influent presque en temps réel sur le fonctionnement des Etats, celui des entreprises et de l’épargne des ménages.

Il est devenu courant de faire porter la responsabilité de cet état des choses aux banquiers véreux ou autres traders mégalomanes ; c’est voir les choses par le petit bout de la lorgnette. A un niveau plus profond, si les marchés financiers ont une telle puissance, c’est grâce à la masse mondiale des obligations souveraines, des capitaux et des salaires que nous confions aux banques. LES MARCHES FINANCIERS, C’EST NOUS ! Ce sont nos ressources, celles des familles, de nos entreprises et de nos Etats. De même, la prédisposition spéculative des banques et de la finance trouve sa légitimité dans la demande généralisée de rendements élevés des produits financiers. Le citoyen ne peut vouloir une rémunération élevée pour son épargne et, simultanément, se plaindre de la spéculation des banques ou des marchés financiers ! C’est aussi la demande pour une rémunération élevée de l’épargne qui conduit les banques et les marchés financiers au système spéculatif favorisant les plus riches. Certes, nombre de banquiers et de financiers sont cyniques et crapuleux, mais cela ne délivre pas les citoyens du monde de leurs propres responsabilités dans le système : nous sommes victimes de la machine à décerveler.

Une des plus grandes victoires du système néolibéral est d’avoir réussi à imposer son idéologie à l’échelle mondiale. La vision anglo-saxonne du monde, où "l’homme est un loup pour l’homme" dans la "lutte pour la survie" ; où l’affrontement est généralisé, tant dans la concurrence entre les Etats ou les entreprises, que dans les conflits juridiques ou professionnels entre les hommes ; cette vision du "greed" (cupidité) comme valeur ultime de la réussite ; cette vision simpliste, donc, s’est imposée comme modèle ultime de survie en situation de crise. Or cette vision du monde est démentie à chaque épisode de crise, où seule la coopération des banques centrales et des puissances (G20) permet de juguler tant bien que mal l’éclatement des bulles successives. Ce sont la coopération et l’intelligence, et non la lutte pour la survie, qui ont permis à l’homme de dépasser sa bestialité. Mais inévitablement, après chaque crise, même discréditée, l’idéologie de la concurrence généralisée reprend sa place.

Il y a eu d’autres systèmes de valeurs dans l’histoire, les Européens semblent l’avoir oublié. Ne prenons qu’un seul exemple : dans toute l’Europe du Moyen Age, les idéaux se structuraient autour d’une "économie d’équité", avec des notions de "justes prix", de "justes salaires" et, surtout, d’une activité tournée vers la "belle ouvrage", c’est-à-dire une vision professionnelle tournée vers la fierté et la compétence. En matière de construction, par exemple, les ouvriers et les artisans n’étaient pas considérés comme des pousse-brouettes indéfiniment exploitables, mais comme des bâtisseurs de cathédrales. D’un point de vue néolibéral, on peut indéfiniment gloser sur la compétitivité ou la rentabilité de cette économie d’équité, mais quel investissement industriel est capable de durer plusieurs siècles, d’apporter autant de confort spirituel, de lien social. Sans oublier les revenus patrimoniaux (non solubles dans la mondialisation) qui pèsent dans la balance touristique des pays européens ? Certes ce système, comme tous les autres, connaissait son lot d’inégalités, mais on y tentait pourtant d’atteindre des idéaux de justice distributive.

Il semble que, seule une crise plus forte que les précédentes nous poussera au dépassement de cette idéologie néolibérale simpliste et destructrice. Pourquoi ? Entre autres, parce qu’il nous faut aborder une nouvelle étape du raisonnement sur les causes politiques de la corruption du système : nos démocraties dévoyées sont devenues des oligarchies. C’est le sujet du prochain et dernier article de cette série.

* Ubu Roi, Alfred Jarry, 1896.

* Voici deux autres de mes articles, sur la finance :

http://www.nadoulek.net/La-finance-intouchable.html

http://www.nadoulek.net/Panurge-finance-et-societe.html

Répondre à cet article


version iPhone | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | SPIP | Nous contacter | S'abonner