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La spirale des arts martiaux nippons

lundi 17 décembre 2007, par Bernard NADOULEK

Dans les arts martiaux, la progression fonctionne comme une spirale cyclique évolutive et qualitative. Au contraire de la conception linéaire, cumulative et quantitative d’une partie d’Échecs ou de Go, au cours de laquelle chaque coup détermine les coups à venir. Dans les arts martiaux, chaque palier de maîtrise vient remettre en question les stades précédents comme une boucle de rétroaction.

L’apprentissage commence avec la posture et l’équilibre, mais le passage au travail sur la puissance va remettre l’équilibre en cause, puis la recherche de la vitesse remettra les deux stades précédents en question, avant que la vitesse soit à son tour remise en cause par de nouvelles techniques. À chaque palier, des techniques nouvelles, des sensations nouvelles, remettent tous les acquis en perspective et montrent que la progression doit tendre vers la création de nouvelles règles, puis vers la disparition de toutes les règles. Comme le dit le dicton bouddhiste : plus on avance, plus l’horizon recule.

Cette spirale de redéploiement évolutif ne concerne pas seulement l’apprentissage mais le cours du combat où les tactiques se succèdent. Prenons l’exemple des trois phases de l’apprentissage du combat : Sen, « l’initiative » ; Go no Sen, « le contre sur initiative » ; et Sen no Sen, « l’initiative dans l’initiative ». Dans le chapitre Feu, de ses « Ecrits sur les cinq roues », Myamoto Musashi nomme ces trois façons d’attaquer : « initiative de provocation », « initiative d’attente » et « initiative mutuelle ».


Sen, « l’initiative » directe

Elle consiste à se concentrer sur une technique performante pour prendre l’initiative. Mushashi écrit : « Laissez votre esprit dans le vague et ayez constamment la ferme volonté de passez à l’assaut de votre adversaire du début à la fin du combat. » Dans un duel ou dans une compétition d’arts martiaux, c’est la tactique la plus simple pour un débutant. L’esprit est « dans le vague » pour ne pas trop être perméable à la peur et il est fixé sur quelques techniques de base qui serviront à attaquer l’adversaire. Ces techniques seront choisies à partir des qualités physiques du combattant, puis travaillées de manière à être adaptables au plus grand nombre de circonstances possible. L’initiative est centrée sur l’utilisation optimale des performances individuelles.

En compétition, une telle technique est nommée un « spécial » et se travaille par la répétition intensive. À ce premier niveau, le débutant se sécurise psychologiquement en se « fermant » sur la technique choisie. Le « spécial » est une recette limitée, mais efficace. Sa faiblesse est d’être très vite repéré par l’adversaire qui, agissant en conséquence, peut annuler son efficacité. Le débutant devra donc souvent changer de spécial et entrer progressivement, de ce fait, dans un univers technique plus large.

Pourtant, même à un haut niveau, le système du spécial, qui aura été plus diversifié, reste un des moyens les plus efficaces de l’initiative et de la victoire. Son double handicap formel étant, premièrement, de procurer une sensation de sécurité qui peut diminuer la vigilance et s’avérer trompeuse et, deuxièmement, de jouer plus sur une performance, nécessairement ponctuelle et limitée, que sur une compétence globale, progressive et potentiellement illimitée. C’est parce que l’homme est infiniment faible qu’il est indéfiniment perfectible. Pourtant, malgré ses limites et peut-être grâce à elles, l’initiative reste l’arme clef de la victoire car, comme le dit Sun Tzu, si l’art de la survie réside dans la défense, les chances de succès sont dans l’attaque.

Go no Sen, le « contre sur initiative », ou l’indirect

C’est « l’initiative d’attente » de Musashi qui consiste, d’abord, à laisser attaquer l’adversaire en allongeant la distance pour avoir une marge de sécurité ; ensuite, à esquiver ou à bloquer l’attaque de l’adversaire ; enfin, à passer à la contre-attaque pendant le temps de déséquilibre qui suit l’attaque adverse manquée. Le sens du rythme qui permet de contre-attaquer pendant le déséquilibre, ajoute la force de l’attaque manquée à celle de la contre-attaque.

Le « contre » est une tactique d’expert car elle est fondée sur une compétence qui annihile l’initiative de l’adversaire par un contrôle sur la distance et le rythme de l’action. À ce deuxième stade, les qualités physiques et la maîtrise technique sont complétées par l’observation de l’adversaire. La limite de la technique du « contre », c’est le face-à-face avec un autre contreur qui produit un combat statique, contracté et dangereux.

Quand le niveau des combattants est similaire, la recherche de l’initiative comporte toujours un risque, mais la spécialisation dans un rôle de contreur diminue les chances de succès car la capacité de créer la surprise réside dans l’attaque. Le contreur, joueur en second, prend moins de risques qu’un attaquant mais il a aussi moins de chances de victoire. En revanche, avec le contre, ce n’est plus la performance ou la supériorité physique qui compte, mais la compétence et l’expérience ; c’est le stade de l’expert.

Sen no Sen, l’anticipation ou « l’initiative dans l’initiative »

Elle consiste, pour l’expert ou pour le maître, à laisser attaquer l’adversaire et à « entrer » dans son attaque en arrivant le premier grâce à une technique plus intégrée, donc plus juste et plus rapide. Les deux schémas les plus classiques sont : entrer à l’intérieur d’une attaque circulaire avec une attaque droite ou, au contraire, esquiver latéralement une attaque droite pour placer simultanément une attaque circulaire.

L’anticipation suppose non seulement la performance et la compétence, mais tout à la fois l’assurance : de la maîtrise technique et de la performance ; de la maîtrise tactique de la compétence et de l’ouverture psychologique sur l’autre ; de la maîtrise stratégique et globale de la situation. En bref, la capacité de remporter la victoire grâce à l’aisance d’une anticipation maîtrisée.

La limite d’une tactique d’anticipation est tout simplement de postuler une supériorité car, si la supériorité d’un des adversaires est manifeste, elle peut faire paniquer son adversaire et rendre son comportement imprévisible : c’est-à-dire annuler la supériorité initiale. C’est pourquoi la supériorité ne doit jamais être postulée, ni montrée dans un combat, sous peine d’annuler toute possibilité d’anticipation. L’anticipation ne se décrète pas, elle s’exerce. Ceci revient aussi à dire que la capacité d’anticipation est d’abord mentale : elle consiste à manœuvrer l’adversaire avec les fils invisibles de l’esprit ; ensuite intuitive : c’est la capacité de percevoir les réactions de l’adversaire avant que lui-même n’en ait conscience ; et en dernier lieu, physique, si tant est que le jaillissement spontané du corps, qui caractérise l’anticipation, puisse être décrit comme tel. C’est la dimension du maître. Et, même pour le maître, la spirale de recommencer.

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