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La vieille poule

ou le secret de l’invincibilité absolue

lundi 5 octobre 2009, par Bernard NADOULEK


L’empereur et l’ermite

Un grand empereur qui rêvait de gouverner l’univers entendit un jour parler d’un ermite qui, de source sûre, détenait le secret de l’invincibilité absolue. L’empereur décida sur le champ de découvrir coûte que coûte ce secret, car l’invincibilité absolue était la garantie suprême pour parvenir au gouvernement du monde. Malheureusement, personne ne savait où se trouvait l’ermite. L’empereur mit toute son armée et ses services secrets en branle pour découvrir où il pouvait se cacher. L’armée dut parcourir la moitié du monde, traverser les forêts et les fleuves, les montagnes et les mers, les glaciers et les déserts, avant de dénicher la caverne de l’ermite. C’était un barbu imposant, en robe de bure et à l’air sarcastique, qui avait le don d’énerver tous ses interlocuteurs. Il fallut longuement parlementer pour le conduire à l’empereur.

Sitôt à la cour, le souverain lui promit de grandes richesses contre son secret, mais l’ermite n’en avait cure. L’empereur lui promit des chevaux, mais l’ermite ne montait pas de chevaux, il rêvait de lévitation transcendantale. L’empereur lui promit ses plus belles femmes, mais l’ermite ne montait pas de femmes non plus, il était onaniste et il était misogyne. Alors l’empereur demanda à ce diable d’homme ce qu’il voulait ? L’ermite lui répondit qu’il acceptait de lui livrer son secret de l’invincibilité absolue à deux conditions. La première était de faire, avant le combat, un repas de moules frites à la bière belge, ce qu’il considérait par ouï-dire comme le summum de la gastronomie mondiale. L’empereur accepta immédiatement et envoya une flotte au royaume de Belgique pour découvrir la recette des moules frites. La deuxième condition était que l’empereur vienne passer trois ans dans sa grotte car le secret ne pouvait s’acquérir qu’au prix d’un entraînement rigoureux.

Comme nous pouvons le concevoir, l’empereur n’était guère enclin à accepter cette seconde condition. Outre l’énervement que lui inspirait l’ermite, son métier d’empereur lui interdisait une aussi longue absence. L’ermite lui proposa alors d’enseigner son secret à l’un de ses soldats ou à l’un de ses officiers, mais l’empereur refusa, car un homme en possession d’un tel secret pourrait facilement lui voler son trône. Le souverain eut alors une idée : il proposa à l’ermite d’enseigner son secret à un de ses coqs de combat. L’empereur se piquait d’être le meilleur entraîneur de coqs de combat de son empire et il était sûr de deviner le secret si on l’enseignait à un de ses coqs. L’ermite, qui salivait sur la promesse des moules frites, accepta. Il accepta même le principe d’un combat annuel pour que l’empereur puisse vérifier les progrès de l’entraînement.

La vieille poule

L’empereur entraîna alors l’ermite dans son poulailler impérial. Il y élevait des centaines de coqs, plus puissants et plus sauvages les uns que les autres. À l’aube, quand le soleil commençait à poindre, leurs cocoricos assourdissaient les valets à un point tel que ceux-ci vivaient en permanence avec les oreilles bouchées à la cire et qu’ils communiquaient par signes. L’ermite passait devant les cages des plus beaux coqs mais, devant chacun d’eux, il faisait la lippe avec un mépris croissant. L’empereur s’étonnait de le voir ainsi dédaigner ses plus fiers sujets. Cet ermite commençait à lui échauffer la bile, mais il n’osait rien dire au détenteur d’un tel secret.

Tout à coup, en traversant une des dernières basses-cours, l’ermite tomba en arrêt devant une vieille poule au plumage incertain qui semblait vaciller comme prise de boisson sur un tas de fumier. Elle faisait deux pas asymétriques avec un déséquilibre grandissant et, au moment où elle paraissait prête de choir, elle en faisait un troisième en sens inverse et, d’un mouvement rapide du cou, elle piquetait une graine en putréfaction ou un vers de terre immonde qu’elle gobait sans coup férir. Et elle recommençait : top…, … top, tip…, top…, … top, tip…, top…, … top, tip…

L’ermite se saisit de la vieille poule qui en caqueta d’indignation, mais il lui murmura doucement : « Ne me prends pas pour un imbécile, tu crois que je n’ai pas compris que tu t’entraînes au style de l’homme ivre. » « L’homme ivre » est un style de wu shu, art martial chinois, qui table sur le déséquilibre des déplacements pour porter des attaques inattendues. Ignorant les protestations de la vieille poule, l’ermite annonça à l’empereur, sans se départir de son air sarcastique, qu’il enseignerait son secret à cette volaille décharnée et il s’en retourna vers sa grotte. L’empereur, stupéfait et humilié, se jura de lui infliger mille morts dès qu’il aurait compris son secret. Trois ans à attendre, c’était long, mais le secret, si secret il y avait, en valait la peine !

La violence n’est pas l’invincibilité

Au bout d’un an, conformément au marché conclu, l’empereur se prépara à aller vérifier les progrès de l’ermite et de la vieille poule. Il sélectionna ses douze meilleurs coqs de combat et, accompagné de sa cour, de son état-major, de son armée, de ses concubines et de ses serviteurs, il traversa les forêts et les fleuves, les montagnes et les mers, les glaciers et les déserts, pour parvenir à la caverne de l’ermite. Celui-ci était assis devant sa grotte et la vieille poule, un peu plus loin sous un arbre mort, continuait son manège d’éthylique : top…, … top, tip…, top…, … top, tip…, top…, … top, tip… L’empereur interpella l’ermite :

« Alors cette vieille poule, a-t-elle progressé ? »

« Guère, sire, cette poule est stupide. Je vous avais prévenu qu’il me fallait au moins trois ans. »

« Organisons le combat prévu, exigea l’empereur, je souhaite constater ses progrès par moi-même. »

Les officiers eurent tôt fait de délimiter une aire de combat, et le corps du génie installa banquettes et parasols pour la cour et l’état-major. Au milieu de l’aire de combat, la vieille poule continuait son sempiternel manège : top…, … top, tip…, top…, … top, tip…, top…, … top, tip… Les valets apportèrent les coqs de combat, et l’empereur sélectionna lui-même son meilleur champion.

C’était un animal terrible, il faisait presque trois fois la taille d’un coq ordinaire, son bec se prolongeait d’une pique d’acier, ses ergots avaient été munis de crochets métalliques coupants comme des rasoirs. Sentant le combat venir, le coq hérissait ses plumes et caquetait comme un damné. Il était tellement terrifiant que certaines dames de la cour protestaient de l’injustice faite à la vieille poule. L’empereur fit taire les murmures d’un froncement de sourcil et ordonna le début du combat.

À peine lâché, le terrible coq se précipita sur la vieille poule. Pendant quelques secondes, même les spectateurs les plus proches ne distinguèrent qu’un tourbillon de plumes. Puis à la stupéfaction de tous, sauf de l’ermite, on s’aperçut que c’était la vieille poule qui menait la danse : elle déchiquetait le coq, le pulvérisait, le broyait, le démembrait, et il ne fallut que quelques secondes de plus pour qu’elle l’achevât. Puis, couverte de sang, elle reprit tranquillement sa rengaine : top…, … top, tip…, top…, … top, tip…, top…, … top, tip…

Personne n’avait rien compris, tout le monde était stupéfait. Blême d’humiliation, car il avait lui-même entraîné ce coq, l’empereur ordonna qu’on apporte le deuxième coq. Il était presque aussi formidable que le premier, et l’empereur, mauvais perdant, lui fit enfiler une cotte de mailles protectrice. Le combat fut encore plus bref, la vieille poule, qu’on dérangeait visiblement, se contenta de fondre sur lui, agrippa son cou de ses deux ergots et le brisa d’une torsion en une fraction de seconde. L’empereur ne se contrôlait plus, il fit venir tous ses coqs les uns après les autres, et tous subirent un sort similaire.

Dans le silence consterné qui suivit les combats, l’ermite se leva et dit à l’empereur : « Je vous avais prévenu, altesse, cette stupide volaille pense que l’invincibilité absolue consiste à massacrer ses adversaires. Elle n’a rien compris. » Et il partit dormir dans sa grotte sans autre cérémonie, pendant que la vieille poule reprenait son éternelle quête : top…, … top, tip…, top…, … top, tip…, top…, … top, tip…

L’empereur rentra déconfit dans sa capitale. Malgré cette défaite, les pouvoirs de l’ermite s’étaient en partie révélés, c’était rassurant. En quoi pouvait consister ce secret de l’invincibilité absolue, se demandait le monarque ?

La terreur n’est pas l’invincibilité

Un an après, l’empereur était plus déterminé que jamais à prendre sa revanche avant que la vieille poule parvienne à l’invulnérabilité, si elle y parvenait. Il avait pris en main l’entraînement de toute sa basse-cour et décidé de former un bataillon d’une centaine de coqs qui attaqueraient la vieille poule ensemble. Après tout, si elle progressait vers l’invincibilité absolue, dix ou cent coqs, c’était du pareil au même. Il sélectionna donc ses cent meilleurs coqs de combat et, accompagné de sa cour, de son état-major, de son armée, de ses concubines et de ses serviteurs, il traversa les forêts et les fleuves, les montagnes et les mers, les glaciers et les déserts, pour se présenter à la caverne de l’ermite.

Cette fois, comme l’empereur ne concevait pas de perdre, il voulait que la vieille poule fût empêchée de fuir et il proposa à l’ermite que le combat ait lieu au sommet d’une tour que son armée commença à construire. Au sommet de la tour se tenait une immense plate-forme circulaire et, après en avoir fermé les accès, l’empereur fit disposer ses cent coqs sur la circonférence et resta seul avec trois gardes du corps, l’ermite et la vieille poule. En l’absence de graines ou de vers de terre sur le sommet de la tour, l’antique gallinacé somnolait, la tête enfoncée dans son plumage pitoyable… Quant à l’ermite, il arborait son éternel sourire sarcastique.

Les coqs de l’empereur, plus terribles encore que les précédents, étaient armés de pics et de crochets, protégés par des armures d’acier, et avaient appris à manœuvrer de concert. Ils n’attendaient plus que le signal de l’empereur pour transformer leur cible en charpie. La vieille poule ouvrit alors un œil, s’ébroua sans se presser et, subitement, se figea dans une posture de combat sans faille et lança un cri primal qui prit progressivement une ampleur sans pareille, comme si une faille s’était ouverte dans le ciel, libérant tous les démons de l’enfer.

Les cent coqs, qui s’étaient immobilisés, se mirent tous à trembler pendant que le cri durait, durait… Même l’empereur et ses gardes du corps tremblaient. Tout à coup, l’un des coqs sauta par-dessus les créneaux de la tour et, sans même essayer de voler, s’écrasa comme une pierre une douzaine de mètres plus bas. Un deuxième suivit, puis un troisième, puis tous les coqs, puis les gardes du corps, puis l’empereur lui-même, que l’ermite rattrapa in extremis. Il tenait à ses moules frites. La vieille poule cessa alors son cri et se remit à somnoler.

L’empereur retrouvait lentement ses esprits. L’ermite retira les tampons d’étoupe qu’il avait glissés dans ses oreilles. L’empereur, penché, regardait les cadavres en bas de la tour en se demandant encore ce qui s’était passé. Il se retourna vers l’ermite mais, avant même qu’il puisse ouvrir la bouche, celui-ci lui dit :

«  Je vous avais dit qu’il me fallait trois ans, majesté ! De plus, ce volatile est d’une bêtise crasse, il ne comprend rien à mon enseignement, il pense maintenant que l’invincibilité absolue consiste à terroriser tout le monde. Pardonnez-lui, majesté, cette vieille poule ne sait pas ce qu’elle fait. »

Il ne restait plus à l’empereur qu’à revenir un an plus tard, avec les moules frites et la bière belge et, surtout, à trouver un moyen définitif de clouer le caquet à l’ermite et à la vieille poule. Il se sentait tellement ridicule qu’il ne pensait plus qu’à la vengeance ; il en avait momentanément oublié le fameux secret.

L’ultime secret

De retour à la cour, l’empereur prit une décision radicale : puisque l’année prochaine la vieille poule serait censée avoir appris le secret de l’invincibilité absolue, c’est avec toute son armée qu’il l’attaquerait. Il était le plus grand stratège de son temps, il n’avait jamais perdu une guerre ni connu la peur sur le champ de bataille. Invulnérabilité ou pas, face à son armée de 900 000 tigres, l’ermite et la vieille poule seraient rayés de la surface de la terre. Après les diableries auxquelles il avait assisté, par surcroît de précaution, l’empereur ordonna également que se joignent à son armée les 100 000 magiciens, devins, rebouteux, sorciers et thaumaturges de l’empire. Ainsi, non seulement il mettait toutes les forces de l’au-delà de son côté, mais son armée comportait désormais un million d’hommes. L’empereur aimait les chiffres ronds. L’entraînement des soldats et des magiciens fut porté à son paroxysme. On mit au point toutes les tactiques pour concentrer les forces sur un seul point. On utilisa toutes les méthodes de propagande pour focaliser la haine sur les poules, à tel point qu’aucun gallinacé ne pouvait quitter sa basse-cour sans risquer un viol collectif par sodomie, suivi d’un écorchement à vif.

Avant de partir, il fallait encore régler la question des moules frites et de la bière belge. Cela n’avait pas été simple. On ne pouvait espérer que les moules-frites supportent un aussi long voyage. Il fallut importer des moules vivantes dans de gros bacs d’eau de mer, des cultures de pommes de terre, et même deux chefs cuisiniers belges engagés à prix d’or. Même chose pour la bière belge, le houblon et les brasseurs qui, plus tard, constatant l’intérêt des sujets de l’empire, créèrent une marque locale, la Tsing Tao. À la date fatidique, tous les préparatifs achevés, l’empereur se mit en route, accompagné de sa cour, de son état-major, de son armée, de ses concubines et de ses serviteurs. Il traversa les forêts et les fleuves, les montagnes et les mers, les glaciers et les déserts, pour gagner la caverne de l’ermite.

Devant la caverne, s’étendait une immense plaine désertique propice à la bataille. L’empereur y fit disposer son armée en V, le côté ouvert en face de la grotte, de manière à ce que toutes ses troupes puissent y confluer sans se gêner réciproquement. Les 100 000 magiciens furent disposés sur des dunes, autour de la pointe du V, pour pouvoir suivre la bataille et ajuster leurs maléfices. La disposition des troupes étant réglée, il fit avancer l’intendance pour la cérémonie des moules frites.

L’empereur apostropha l’ermite : « Le moment est venu, ta vieille poule a-t-elle enfin compris le secret de l’invincibilité absolue ? » demanda-t-il.

« Je l’espère, majesté, je l’espère, mais qu’attendre d’une aussi stupide volaille ? »

« Nous allons voir, répondit l’empereur, et tu joues ta vie si ton secret ne tient pas ses promesses. »

L’ermite répondit : « Alors j’ai d’abord droit à mon dernier repas, Votre Grandeur, comme tout condamné à mort. »

Excédé, l’empereur fit avancer les deux cuisiniers belges, qui se mirent immédiatement en batterie. L’un d’eux commença à nettoyer deux litres de moules qu’un marmiton retirait des bacs d’eau de mer, pendant que le second tranchait 4 oignons, 5 échalotes, puis écrasait une grosse gousse d’ail. Les chefs placèrent le tout dans une marmite, dans laquelle ils ajoutèrent plusieurs branches de céleri et de persil, du thym et deux feuilles de laurier et un bon litre de Chablis. Pendant ce temps, les marmitons épluchaient et découpaient des pommes de terre en longueur, pour obtenir l’inimitable frite belge qui allait cuire dans l’huile d’une friteuse spécialement importée du Bénélux. On mit les moules à cuire pendant vingt minutes, et l’un des chefs surveilla spécialement leur cuisson en les remuant jusqu’à ce qu’elles soient ouvertes. Puis on servit chaud.

L’empereur et l’ermite étaient confortablement installés à une table spécialement dressée pour l’occasion et s’étaient déjà mis en condition avec plusieurs pintes de bière belge. L’amiral de la flotte avait bien fait les choses, il avait réuni plus d’une centaine de marques de bières classées par ordre alphabétique : de l’Abbaye de Saint-Amand, une blonde de la brasserie Brunehaut, 7 % d’alcool, jusqu’à la Zulte, une brune à 4,7 %, de la brasserie Alken-Maes.

« La Belgique doit être un empire très puissant pour produire une telle variété de bières », éructa l’empereur, légèrement ivre. « C’est sûr », expectora l’ermite, qui avait déjà commencé à manger ses moules, tout en saisissant par poignées les frites, finement relevées de sel de mer.

Pendant ce temps, depuis des heures déjà, toute l’armée attendait l’arme au pied sous un soleil impitoyable. Officiers, soldats et magiciens baignaient dans leur jus. Pour tromper cette attente insupportable, les officiers faisaient hurler aux hommes des slogans de haine contre la vieille poule tel que le classique : « À mort, à mort, la vieille poule », ou bien plus taquin : « La poule au pot, la poule au pot, la poule au poteau », ou encore, méridional salace : « La poule, vieille goule, on t’encoule. »

Au début du repas, la force des slogans de haine tonnait comme un ouragan sonore. Ce qui ne dérangeait ni l’empereur, ni l’ermite, qui s’enivraient et festoyaient de concert, ni même la vieille poule qui sommeillait à l’écart. Elle avait chipoté une moule mais l’avait trouvée très inférieure aux vers qui constituaient son ordinaire. Trois heures après, le festin finissant, les slogans n’étaient plus qu’un murmure de gémissements rauques.

Rempli, repu, rougeaud l’empereur dit à l’ermite : « Il est temps de combattre maintenant. »

L’ermite lui répondit : « Comme vous voudrez, majesté. » Saouls et titubants, ils se levèrent en s’appuyant l’un sur l’autre.

L’empereur fit signe à son porte-étendard et celui-ci, agitant sa bannière, fit signe aux tambours dont les roulements électrisèrent l’armée. Les slogans de haine reprirent derechef : « La poule, vieille goule, on t’encoule. La poule, vieille goule, on t’encoule. » Pendant ce temps, la vieille poule avait repris sa quête de lombrics et se dirigeait en claudiquant au milieu du V formé par les troupes : top…, … top, tip…, top…, … top, tip…, top…, … top, tip… Sur un deuxième signe de l’empereur, les trompettes retentirent comme pour le jugement dernier. L’énervement général était à son comble. Sur un troisième signal, l’armée s’ébranla dans un fracas formidable en chargeant la vieille poule.

Tout de suite, l’atmosphère s’assombrit et l’air devint irrespirable. En chargeant, l’armée avait soulevé un nuage de sable et de poussière. Dans une quasi-obscurité, oubliant toute stratégie, toute tactique, tous les régiments chargeaient en même temps. Les soldats, égarés par la haine, se précipitaient dans le plus grand désordre, allant jusqu’à se battre entre eux. La bataille faisait rage, les membres arrachés volaient, les corps s’éventraient, les flots de sang se déversaient. Les magiciens avaient déclenché tous leurs sortilèges : des formes terrifiantes et immatérielles s’abattaient sur la mêlée, pétrifiaient des corps, en consumaient d’autres, les liquéfiaient. Le ciel se déchirait en nuées foudroyantes qui laissaient des centaines de victimes. La folie atteignait son comble, la rage de destruction n’épargnait personne. Même les magiciens, les musiciens et les hommes de l’intendance s’étaient précipités, confondus dans la mêlée.

Seuls les deux cuisiniers belges assistaient tranquillement à la bataille, finissant les moules frites et sirotant une gueuse. Quant à l’ermite et à l’empereur, fin saouls, ils s’étaient endormis dans les bras l’un de l’autre. La bataille dura des heures, des heures de fureur et de haine, puis lentement s’éteignit. L’empereur et l’ermite furent réveillés par le silence. Tétanisés, dans la poussière qui retombait, ils contemplaient un champ de bataille où un million de corps démembrés baignaient dans l’odeur acre du sang.

Après un long moment d’hébétude, les deux entendirent, d’abord très lointaine puis de plus en plus proche, la ritournelle inimitable : top…, … top, tip…, top…, … top, tip…, top…, … top, tip… L’empereur vit apparaître la vieille poule, qui continuait tranquillement son manège entre les cadavres, picorant ici un œil énucléé, là une viscère dégoulinante. Un million d’hommes avaient été massacrés, sans compter les chevaux, et la vieille poule imperturbable continuait de becqueter.

À deux doigts de l’apoplexie, l’empereur se retourna vers l’ermite. Hystérique, il hurla : « Mais à la fin, quel est ce secret de l’invincibilité absolue ? »

Et l’ermite, calmement, lui répondit : « Sire… Ils ne l’ont pas vue. »

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