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La voie martiale du bouddhisme

lundi 18 février 2008, par Bernard NADOULEK

Le bouddhisme, né en Inde au VIe siècle avant notre ère, se répand en Asie au début de notre ère et, après avoir été « sinisé » en Chine, il se diffuse en Corée d’où il est « exporté » au Japon à partir du Ve siècle, jusqu’à constituer la première religion d’Asie.

Pourquoi et comment le bouddhisme, qui a hérité de toutes les traditions indiennes de non violence, est-il devenu la principale philosophie des arts martiaux asiatiques ? Pour répondre à cette question, il nous faut d’abord rappeler rapidement les principaux points de sa doctrine. Nous pourrons ensuite mieux comprendre le paradoxe d’une religion non violente qui a fourni, notamment au Japon, une philosophie sophistiquée des arts martiaux destinée à la caste des Samouraïs.


Les Quatre Nobles Vérités

Le bouddhisme propose une voie pour rompre le cycle séculaire des réincarnations qu’il a hérité de l’hindouisme. Cette voie est fondée sur « quatre nobles vérités ».

- La première vérité est l’universalité de la souffrance, résultat de l’incomplétude radicale de l’ego.
- La deuxième vérité est que l’ego est la source de la souffrance. La haine, la convoitise et l’ignorance, constitutives de l’ego, créent l’illusion que nos désirs peuvent être satisfaits par des objets qui ne font en réalité que nous frustrer car, malgré le désir qui veut les fixer, les êtres et les choses sont des processus transitoires, en constante transformation.
- La troisième vérité est la possibilité de se détacher de l’ego pour faire cesser la souffrance, puisque l’ego en est la source.
- La quatrième noble vérité est le « noble sentier de l’éveil » que doit parcourir tout homme pour se détacher de son ego et atteindre la délivrance par la maîtrise de ses intentions, de ses pensées et de ses actes, maintenus sur la Voie du Juste Milieu ».


L’illusion des fins et la concentration sur les moyens

Pour parvenir à se détacher de son ego et des illusions qu’il provoque, la première chose à faire est de prendre conscience du fait que toute fin est illusoire et de se concentrer sur les moyens plus que sur la fin. Toute finalité est illusoire car tout but poursuivi participe nécessairement de l’incomplétude de la conscience qui le conçoit.

Même le regard que nous portons sur les finalités change avec le temps, puisque le temps nous change. Aussi, plutôt que de nous préoccuper des finalités, toujours partielles, partiales et illusoires, il s’agit de nous immerger dans les moyens qui nous permettent d’agir quotidiennement et d’apprendre à faire chaque geste, à vivre chaque instant, avec une conscience intuitive et globale de l’univers. Il ne s’agit donc pas de se demander où l’on va, « plus on avance, plus l’horizon recule », dit le dicton bouddhiste, il s’agit d’apprendre à marcher. Si on ne sait pas marcher on ne va nulle part ; mais si on sait marcher, on peut aller partout, quel que soit le but.

Aussi un but, une finalité, un objectif, ne doivent pas être idéalisés et projetés dans le temps mais matérialisés au présent par les moyens qui les incarnent. Contrairement au dicton occidental selon lequel « la fin justifie les moyens » (une fin noble justifie des moyens éventuellement moins nobles), pour le bouddhisme, les moyens ont les fins qu’ils méritent, des moyens incorrects ne peuvent que précipiter une fin fâcheuse. La maîtrise des moyens réside dans la faculté de concevoir l’apprentissage comme une ascèse permanente et doit conduire à retrouver une spontanéité débarrassée des illusions de l’ego.


Méditation, koans et mondos

Apprendre à maîtriser ses moyens ne peut se faire que dans le cadre d’une tâche ou d’une discipline concrète. Pour cela, le bouddhisme indien utilise un ensemble de techniques dont la principale est la méditation.

Le but de la méditation est de faire le vide dans son esprit, d’éliminer toute pensée, de se concentrer sur une posture rigoureuse et sur la respiration qui permet de stimuler un flux d’énergie reliant le corps à l’univers. Au contraire de la tendance occidentale qui considère l’apprentissage comme une accumulation de connaissances destinée à structurer l’esprit et le comportement, le bouddhisme utilise des techniques dont le but est de « vider le mental » de tous ses stéréotypes et de briser l’ego ainsi que la routine des comportements quotidiens. Le but de la méditation est de faire le vide dans son esprit et d’éliminer toute activité psychique, ce qui est d’une rare difficulté. Le pratiquant est aidé par des techniques physiques et psychiques. La technique physique de la méditation consiste à se concentrer sur une posture rigoureuse (posture du lotus : assis au sol, les jambes croisées, chaque pied reposant sur la cuisse opposée, le dos et la colonne vertébrale parfaitement droits) et sur la respiration qui permet de stimuler un flux d’énergie reliant le corps à l’univers. Le psychique permet de se concentrer de manière quasi hypnotique sur une image mentale ou sur la répétition d’une formule sacrée.

D’autres techniques mentales complètent l’arsenal comme, par exemple, les koans et les mondos qui seront affinés à l’extrême dans le bouddhisme nippon. Les koans sont des paradoxes ou des sentences irrationnelles, destinés à être médités par le disciple (« quel est le bruit du claquement d’une seule main ? ») pour le mettre sous tension et briser les limites de son intellect. Les mondos sont des petits dialogues dans lesquels on doit chercher à produire des réponses spontanées allant au-delà d’une rationalité purement verbale. Le point commun de toutes ces techniques est de déstructurer l’ego et ses illusions pour trouver une présence au monde. Les situations impromptues où nous affrontons des enjeux importants exigent des réponses qualitatives. C’est en libérant l’esprit de ses réflexes conditionnés qu’on peut réagir spontanément dans les situations critiques et qu’on peut anticiper sur les situations ou les questions importantes que nous pose la vie.


L’évolution du bouddhisme

A leur arrivée en Chine du Nord par la Route de la Soie, les techniques bouddhistes doivent être adaptées pour faire face à trois types de difficultés. D’abord, la méditation n’est aisément praticable que dans un climat de mousson, incluant chaleur et humidité, engendrant la laxité musculaire. En Chine du Nord, tout comme en Europe, le climat tempéré, voire froid, rend la posture de méditation beaucoup plus difficile à pratiquer avec des musculatures toniques. Ensuite, les Chinois sont des gens pratiques qui n’ont pas la même propension à la métaphysique que les Indiens. Enfin, dans les monastères bouddhistes, tout comme dans les monastères chrétiens, une bonne partie des moines sont des gens simples qui rejoignent plus les communautés pour assurer leur survie que par ferveur religieuse. Pour toutes ces raisons, le bouddhisme va évoluer d’abord vers des pratiques très terre-à-terre puis, progressivement vers des domaines artisitiques.

Tout d’abord, comme les shangas (communautés bouddhistes) doivent assurer leur survie matérielle, des activités agricoles et artisanales se développent autour des monastères. C’est donc autour des tâches les plus concrètes et matérielles que le bouddhisme va développer ses nouvelles pratiques qui sont assurées ou supervisées par les moines, en plus de leurs activités spirituelles.

« Quelle merveille : tirer de l’eau, couper du bois ! », dit un poème bouddhiste. Même dans une tâche très humble, comme couper du bois, la maîtrise d’une posture physique correcte (pour optimiser l’activité du corps dans l’activité du bûcheron), la maîtrise des outils et des techniques, celle du milieu naturel, le type de bois coupé (en fonction de l’usage auquel il est destiné), et du milieu humain (organiser les activités d’une équipe ou les rapports avec les clients), ou encore des règles de chaque profession, tout cela entraîne un redéploiement évolutif des connaissances qui n’a pas d’autres limites que celles de l’homme lui-même. Chaque tâche, considérée en profondeur, nous relie à tous les aspects de l’univers. Le problème n’est pas la tâche mais l’état d’esprit avec lequel on l’effectue : il ne s’agit pas de faire des choses extraordinaires mais de faire de manière extraordinaire les choses les plus ordinaires. C’est donc à travers ces tâches pratiques, considérées comme des formes actives de méditation, que le bouddhisme développe une véritable philosophie profane.

La voie des arts profanes et martiaux

En se développant dans les classes supérieures, ces techniques actives de méditation vont ensuite s’orienter vers les arts comme la peinture, la poésie, l’arrangement floral, la cérémonie du thé et les arts martiaux. Le but de tous ces arts est d’immerger l’homme dans l’action, de reproduire des techniques et des formes parfaites, dans lesquelles l’homme s’immerge pour atteindre le même type de vacuïté qu’avec la méditation. À travers la création artistique et l’illumination qu’elle provoque, l’homme fait l’expérience, immédiate et transcendante, de l’éternité.

Les arts martiaux occupent une place très particulière dans ces arts profanes. Ils se développent initialement à travers des préoccupations concrètes : d’abord, il faut protéger les monastères et leurs activités des attaques des brigands ; ensuite, il faut protéger les groupes de moines qui se déplacent en permanence (pour commercialiser leurs produits, pour faire des pèlerinages ou encore pour suivre l’enseignement de maîtres célèbres) ; enfin, les arts martiaux permettent de garder les moines en bonne santé à travers des pratiques moins métaphysiques que la méditation. Les monastères bouddhistes, comme le célèbre temple de Shaolin, joueront un rôle clef dans le développement des arts martiaux, notamment dans la synthèse qu’ils feront des divers styles locaux qui se pratiquent en secret. En Chine, en Corée puis au Japon, des monastères et des sectes de moines guerriers se développeront. Ils joueront des rôles divers, pas toujours très « spirituels », notamment au Japon, dans les conflits militaires et politiques de leur contexte historiques respectifs.

L’éveil, la vie ou la mort

Mais il y a une autre raison, plus profonde, à la fois religieuse et philosophique, à ce développement du bouddhisme autour des arts martiaux. Le but ultime du bouddhisme est de provoquer l’éveil, l’illumination. Or, dans les domaines religieux, pratiques ou artistiques, cet état d’éveil peut donner lieu à des discours sans fondement si la pratique n’apporte pas de « preuve » indiscutable de son efficacité. L’efficacité de n’importe quelle tâche et ses résultats peuvent toujours être discutés, seule la sanction des arts martiaux et du combat sont indiscutables : la victoire ou la défaite, la vie ou la mort.

Dans les arts martiaux, la recherche simultanée d’efficacité et de spontanéité, la faculté « d’être au monde », se traduisent par un résultat qualitatif ultime lié à la vie et à la mort. Le combat est un univers où il est impossible de tricher. C’est pourquoi la pratique, l’entraînement, ne mentent pas dans les situations décisives qui comportent une sanction immédiate en cas de défaillance. De plus, pour anticiper un danger, l’action décisive est celle qui jaillit du fond de l’être, une véritable illumination en ce sens où elle manifeste ce dont nous sommes capables naturellement dans les pires conditions et non la performance atteinte grâce à une préparation progressive et rationnelle.

La confrontation à ces moments décisifs, et les réactions qualitatives appropriées qui y répondent, nous font approcher l’état d’éveil. Selon le bouddhisme, l’éveil est le moment où, immergée dans l’action, la sphère d’existence et de conscience s’élargit au-delà du rationnel et permet, grâce à une réaction appropriée, d’anticiper sur le processus même de la vie. C’est pourquoi les arts martiaux sont devenus une des techniques clefs de préparation au bouddhisme et à l’éveil, ainsi qu’une philosophie universelle de guerrier.

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