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La voie martiale du taoïsme

dimanche 20 janvier 2008, par Bernard NADOULEK

La Voie et sa vertu.

Le taoïsme est la plus ancienne des doctrines chinoises. Il contient des dimensions religieuse, magique, mystique et une philosophie du changement liée aux cycles de la nature. La conception dialectique du monde taoïste a influé aussi bien sur « L’Art de la Guerre », de Sun Tzu, que sur la philosophie des Wushu, arts martiaux chinois. Pour mieux comprendre la voie martiale du taoïsme, il nous faut d’abord parler de sa philosophie du changement. A l’heure où partout en Occident les hommes politiques ou les hommes d’entreprise nous parlent de changement, un changement décrété au rythme des calendriers de réformes, des business plans d’entreprise, il est intéressant de revenir aux sources d’une philosophie qui, depuis presque 3000 ans, a conçu à la fois une philosophie du changement, permanent et immuable, et une doctrine de l’action paradoxale fondée sur la non-action, la non-pensée et le non-soi.


Le changement, permanent et immuable.

Dans une Chine antique qui vit au rythme des travaux agricoles et des saisons, le taoïsme repose sur une conception cyclique de la nature. L’homme doit s’adapter au changement, à la fois perpétuel et immuable, de la nature : à l’alternance des saisons, à la succession des âges, des devoirs ou des travaux de l’existence, aux cycles du travail et du repos, de la vie et de la mort. C’est une voie de la sagesse qui consiste à agir en se laissant porter par les rythmes de l’univers, comme le paysan chinois, qui doit s’adapter au rythme des saisons et des éléments pour féconder la terre. L’idée selon laquelle l’homme doit se laisser porter par les rythmes de la nature et du cosmos, cette idée est au cœur des Wushu, tant du point de vue général de la recherche de sérénité, que du point de vue particulier de l’élaboration des styles martiaux liés à l’imitation des animaux (style du tigre, du singe, de la grue blanche, de la mante religieuse, etc.).

L’unité, la dualité et la multiplicité.

La vision taoïste du changement permanent repose sur le Tao, la « voie », symbole dynamique de l’unité cosmique. Le Tao se divise en deux forces qui s’opposent et se complètent. Le Ying : le négatif, le féminin, le froid, l’intelligence intuitive, la mort. Le Yang, le positif, le masculin, le chaud, l’intelligence rationnelle, la vie. Ces deux forces s’interpénètrent, elles contiennent chacune le germe de leur contraire et elles alternent dans le temps. Ces forces sont présentes dans toutes les manifestations de la vie et forment d’innombrables combinaisons. Les combinaisons de ces forces (rapport du Ying et du Yang, du Ying dans le Yang et du Yang dans le Ying), produisent la diversité des « dix mille êtres », multiplicité des phénomènes vivants pris dans le jeu du changement. De l’unité naît la dualité et les innombrables combinaisons de la dualité dans le temps créent la diversité.

Le retour à l’unité cosmique.

Mais la diversité des « dix mille êtres » est aussi le produit d’une illusion, reflet de l’agitation stérile de l’homme qui a perdu le sens de son unité avec l’univers. L’homme doit échapper à cette illusion pour retrouver la sérénité dans l’accord entre la nature humaine et l’ordre cosmique, car le taoïsme est aussi une philosophie de l’unité de l’univers, où l’ordre cosmique se superpose à l’ordre humain dans un jeu continuel d’interactions cycliques. Pour se fondre dans le changement sans effort inutile et pouvoir influer sur le cours des choses, au-delà de la multiplicité apparente des phénomènes, le sage doit retrouver son unité avec le Tao, grâce à une méthode qui consiste à s’ouvrir à la nature plutôt que d’essayer de la dominer.

Non-action, non-pensée, non-soi.

L’initiation taoïste à l’action efficace, et donc aux arts martiaux, comporte trois stades.

La non-action, c’est « chevaucher le Dragon », lâcher prise, ne pas forcer le cours des choses, se couler dans le rythme des phénomènes et se laisser guider par eux pour pouvoir influer leur cours. La non-action, c’est la faculté de s’adapter aux rythmes de l’univers, de l’histoire et de la société, pour laisser porter et amplifier son action par les courants dominants. C’est un « être au monde », sans précipitation, ni impatience. Dans les arts martiaux, chevaucher le Dragon consiste à agir en fonction d’une situation, d’un adversaire, d’un contexte et non en fonction d’un objectif décrété a priori.

La non-pensée, c’est avoir « l’esprit comme un lac », faire le vide, s’oublier, se distancier de l’ego et de ses illusions pour que l’esprit puisse refléter la réalité sans préjugés ou idées préconçues. La non-pensée, c’est la faculté de s’extraire d’une culture, de ses rites et de ses valeurs, pour trouver l’objectivité radicale du reflet, du miroir, au détriment de l’affirmation de son ego, de ses limites, de ses interprétations et de ses illusions. Dans les Wushu, avoir l’esprit comme un lac désigne la situation de vide qui se fait instantanément dans l’esprit de celui qui passe à l’action.

Le non-soi, c’est « avoir le corps comme un rocher » (qui suit naturellement la ligne de pente), c’est se fier à l’intuition créatrice, à la spontanéité, à l’immédiateté des réactions sensorielles. Le non-soi c’est une présence intuitive et globale, liée à l’action, une conscience débarrassée de l’illusion des fins et concentrée sur les moyens, une présence permettant de faire corps avec les situations. Pour la voie martiale du taoïsme, avoir le corps comme un rocher (qui dévale une pente) désigne la technique, ou la tactique, qui jaillit spontanément en situation. C’est la synthèse de la détermination totale et de la liberté absolue.

L’illusion des finalités.

Nous reviendrons à la notion d’une conscience débarrassée de l’illusion des fins et concentrée sur les moyens avec un prochain article centré sur la conception martiale issue du bouddhisme et fondée sur un paradoxe : être à la fois une philosophie non violente et avoir servi de fondement aux arts martiaux chinois et japonais.

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