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Le chasseur invisible du paléolithique 3

Troisième partie : la liberté comme finalité ultime

jeudi 19 janvier 2012, par Bernard NADOULEK

Le chasseur invisible s’est perpétué jusqu’à nous. Dans les années 60, un ethnologue américain, Carlos Castaneda, aurait été initié à la voie du guerrier par Don Juan Matus, un sorcier yaqui. Les Yaquis sont un peuple amérindien vivant entre l’Etat de Senora, au nord du Mexique, et le sud-ouest de l’Arizona. Le récit de cette initiation est transmis à travers plusieurs livres dont : L’herbe du diable et la petite fumée (1968), Voyage à Ixtlan (1971) et Histoires de pouvoir (1974).


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Le guerrier de Castaneda

Le chasseur invisible s’est perpétué jusqu’à nous. Dans les années 60, un ethnologue américain, Carlos Castaneda, aurait été initié à la voie du guerrier par Don Juan Matus, un sorcier yaqui. Les Yaquis sont un peuple amérindien vivant entre l’Etat de Senora, au nord du Mexique, et le sud-ouest de l’Arizona. Le récit de cette initiation est transmis à travers plusieurs livres dont : L’herbe du diable et la petite fumée (1968), Voyage à Ixtlan (1971) et Histoires de pouvoir (1974). Castaneda a été contesté, son initiation taxée d’affabulation sans que l’on puisse trancher dans un sens ou dans l’autre. Mais ce débat ne remet pas en cause les idées qu’il développe sur le guerrier. Ces idées ont également été rassemblées par Bernard Duban et Michel Marguerie dans un petit ouvrage de 1981 intitulé Castaneda, la voie du guerrier.

Pour Don Juan, le sorcier yaqui, la chasse ne sert pas à traquer des proies, mais à pourchasser nos propres illusions pour trouver le chemin de la connaissance et de la liberté. Pour Don Juan, l’homme ordinaire est un "sorcier noir" qui vit à travers de fausses représentations transmises par la société. Ses idées sont celles de ses semblables, des idées reçues. La plupart du temps, l’individu fonctionne à travers des routines paralysantes et répétitives qui lui interdisent d’entrer plus profond en lui-même. Il n’imagine même pas qu’il pourrait changer sa propre vie et partir à la recherche de sa liberté. Il vit avec l’illusion d’être dans le seul monde possible et perpétue son aliénation dans ses rapports avec ses semblables. Ainsi, Don Juan propose à ses disciples de devenir des guerriers capables de lutter contre eux-mêmes, contre leurs idées reçues, contre leurs propres routines, en apprenant les techniques de chasse.

Pour le sorcier yaqui, les techniques de chasse permettent aux guerriers d’échapper à l’emprise des sorciers noirs qui tentent immanquablement de les ramener dans le monde fermé de la rationalité sociale et de ses illusions. En s’identifiant à ses proies, le chasseur apprend toutes leurs ruses, pour attaquer, fuir, se cacher et il les utilise pour ne pas être traqué. Plus encore, le guerrier utilisera les techniques de chasse pour lutter contre lui-même, changer ses habitudes, effacer son histoire personnelle, se rendre invisible, pour ne pas être chassé par ses propres illusions. Don Juan utilise des drogues hallucinogènes pour modifier le champ de conscience du guerrier, pour détruire ses égarements et accélérer le contact avec le monde de l’invisible.

Ainsi, pour devenir un chasseur, le guerrier doit changer ses habitudes. Pour Don Juan, un animal sans routines est magique. Il en va de même pour le guerrier. Pour qu’on ne puisse le traquer, le guerrier doit effacer son histoire personnelle. En effet, notre histoire personnelle laisse des traces, elle nous rend contrôlables par la société qui nous entoure, elle nous rend programmables par les sorciers noirs et leur pouvoir de contrainte. Pour effacer son histoire personnelle, selon Don Juan, le moyen le plus simple et le plus radical est de ne plus la raconter. Chaque récit laisse des traces qui permettent la traque. Il faut quitter les sentiers battus, distendre les relations sociales, sortir des hiérarchies, entretenir autour de soi un brouillard qui donne l’avantage de la surprise. Baltasar Gracian exprime la même idée dans le premier chapitre de son livre Le Héros (1637) ou il conseille de "se rendre impénétrable sur l’étendue de sa capacité", arguant que c’est le seul moyen de n’être pas dominé. Dissimulé, le guerrier cesse de dépendre d’autrui, il ne peut plus être déçu, ni décevoir personne. Ainsi, l’invisibilité permet de traquer des proies sans être soi-même traqué, tel est l’enjeu de la liberté.

Le but du guerrier est de parvenir à l’état d’homme de connaissance. Celui-ci étant passé par l’apprentissage de la chasse, il sait que le monde est mystérieux par essence. Pour lui, la raison quotidienne des sorciers noirs, celle qui prétend appréhender le monde de manière réaliste ou rationnelle, fait de la normalité une forme de folie collective. Une folie faite d’actes sans signification : le travail sans conscience, la consommation sans épanouissement, la vie sociale comme répétition des banalités d’usage, les idéaux comme lieux communs, la responsabilité comme justification d’un ego impuissant. Cette folie doit être contrôlée par le guerrier pour accéder à la connaissance dans un mélange de maîtrise et d’abandon. Défiance envers le monde qui lui permet de se contrôler, confiance en soi qui lui permet de s’abandonner. Pourquoi s’abandonner ? Pour apprendre à percevoir un monde qui fluctue sans cesse, un monde où se meuvent les significations, où toutes choses sont impermanentes. L’homme de connaissance doit apprendre à voir au-delà des apparences. Voir devient un rapport à la globalité, une méthode pour échapper à l’illusion permanente et apprendre à s’adapter. Pour accomplir sa tâche d’homme de connaissance, le guerrier doit pouvoir se libérer au moins momentanément du monde, d’où la nécessité de se rendre invisible.

Ainsi, en partant du plus grand dénuement, de la plus impérieuse nécessité, le chasseur du paléolithique est devenu invisible pour traquer ses proies. Ses leçons restent contemporaines. En cas de difficulté, dans chaque situation, nous devons réfléchir aux meilleurs moyens d’adapter ses méthodes. Comment devenir invisible ? Comment effacer nos propres traces pour ne pas être traqué ? Comment traquer une proie ? Est-il possible de l’imiter pour la vaincre, de détourner ses propres techniques ? Comment connaître son territoire, ses habitudes ? Comment repérer ses traces les plus infimes ? Comment tendre des pièges et choisir les armes appropriées ? Comment simuler, dissimuler, nous adapter ? Sans oublier la première leçon du paléolithique : c’est à partir de la plus forte contrainte d’une situation donnée, que nous pouvons obtenir la plus grande liberté, la plus grande richesse dans nos techniques de combat. C’est à ces conditions, depuis l’origine de l’histoire, que nous sommes des guerriers.

De la liberté comme finalité ultime

La liberté est la finalité ultime du guerrier. Si ce n’était pas le cas, comment pourrait-il choisir ses combats, les mener, les conclure ? Sommes-nous libres ? C’est la question philosophique majeure. Avons-nous un pouvoir sur nous-mêmes, sur nos actes, sur le monde ? Où ne sommes-nous que des fétus de paille livrés aux forces obscures du destin, du hasard ou de l’évolution ? Sommes-nous capables d’écrire notre propre histoire, ou sommes-nous les jouets de forces qui nous dépassent ? Si nous ne sommes pas libres, rien n’a d’importance puisque nous n’y pouvons rien. Si nous sommes libres nos combats ont un sens et en auront toujours.

Mais qu’est-ce que la liberté ? La réponse est complexe. D’abord, ne pas être astreint à une autorité contraignante, pouvoir agir à partir d’une décision personnelle, indépendante de toute force extérieure, pouvoir choisir en fonction de sa nature, de sa fantaisie ou de sa volonté. Et plus encore car la liberté est un phénomène contradictoire. Selon Spinoza, l’homme libre vit selon le seul commandement de sa raison, mais nous qualifions aussi de libre celui qui agit avec spontanéité. La liberté est faite de conduites uniques, imprévisibles, injustifiables, impossible à ramener à un principe unique. "La vraie liberté c’est pouvoir toute chose sur soi.", écrivait Montaigne. Ajoutons : de devenir tout ce que nous pouvons être.

Mais cela ne suffit pas car, même si nous sommes dotés d’un libre arbitre, nous sommes déterminés par nos origines ethniques, notre milieu familial, social et professionnel, nos idéologies religieuses ou politiques et par bien d’autres facteurs encore. Notre liberté est, au mieux, limitée. Beaucoup de choix que nous semblons faire librement sont inconsciemment déterminés par des causes qui nous échappent. Plus encore, nous sommes enchaînés par les conséquences de nos propres actes. Pour Bacon "on ne commande à la nature qu’en lui obéissant". De même pour Hegel la liberté consiste à comprendre la nécessité des lois de la nature. Chez Marx ou chez Freud, c’est aussi la connaissance du déterminisme qui permet de se libérer. Evolution du mode de production et lutte des classes chez le premier, évolution psychique des pulsions inconscientes et anamnèse chez le second. Nous sommes donc à la fois libres et déterminés.

Sur le plan politique, est considéré comme libre une société ou un individu politiquement indépendant, qui se gouverne en toute autonomie. La liberté, l’autonomie, la volonté, peuvent également se qualifier par l’absence de contrainte, de soumission, de servitude. "Tous les hommes naissent libres et égaux", affirme le premier article de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789. Il aura fallu trois millénaires de culture écrite pour l’affirmer, sans que cela soit encore acquis.

La liberté n’est donc pas seulement un idéal ou une idée métaphysique, mais un combat permanent. La liberté est un perpétuel processus de libération. Liberté et pouvoir, libération et déterminisme se définissent l’un par rapport à l’autre. Ainsi, ce qui très concrètement limite notre liberté, c’est le pouvoir. Adversaires et difficultés passent mais, sous des formes différentes, le pouvoir reste. C’est face au pouvoir que le guerrier devient le champion de la liberté.

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