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Le défi sémantique européen

Ouverture du portail français de l’Intelligence Economique

mardi 11 mai 2010, par Bernard NADOULEK

Auteurs :
- Christian HARBULOT
- Elisabeth MASSA
- Bernard NADOULEK


Mardi 11 mai 2010 s’ouvre portail officiel de l’Intelligence Economique (IE) en France, site de référence en intelligence économique et gestion de l’information stratégique. Ce portail présente également les fondateurs de l’IE et ses principaux acteurs actuels. CH, EM et BN, qui ont contribué à la naissance de l’IE pendant les années 80, vous proposent cet article qui assume l’influence d’Aragon chantant le Guépéou au rythme d’un blitzkrieg.


Sommaire :

- L’importance de l’IE dans le contexte actuel de crise.
- Bilan thématique d’une collaboration pendant la période de fondation de l’IE.
- Trois scénarios qui vont déterminer une partie des activités de l’IE à court terme.


I - L’intelligence à la française : questions de légitimité

Grâce aux travaux de la première lignée de fondateurs, suivis de près par les nouvelles générations qui prennent la relève, l’IE est passée en 30 ans du statut de discours naissant très contesté, à celui de discipline argumentée, légitime et incontournable pour les entreprises comme pour les Etats. Ainsi, il existe aujourd’hui une conception de l’IE à la française, très pertinente dans un contexte de crise.

Les principaux acquis de l’IE :
- nous vivons une guerre économique mondiale dans laquelle sont impliqués les entreprises et les Etats,
- il ne faut pas laisser le privilège de l’IE aux acteurs dominants, principalement les Etats-Unis et la Chine, qui en usent et abusent,
- puisque nous sommes impliqués dans une guerre économique, il vaut mieux en maîtriser les règles, ce à quoi les acteurs de l’IE en France ont contribué avec succès.

Dans les années 80, les critiques contre l’IE ne manquaient pas. Voici les trois principales, dont on se demande si elles tiennent encore aujourd’hui.

1. La première critique, émanant le plus souvent d’experts en géopolitique ou en science militaire, consistait à dire que la guerre économique est une métaphore abusive puisque ses principaux protagonistes, les entreprises, ne sont pas des Etats. Les entreprises peuvent faire faillite et disparaître, contrairement aux Etats qui, même militairement battus, continuent d’exister et de fonctionner. Cet argument est non fondé. Bien sûr, nous voyons que même des entreprises de premier plan comme Enron ou Lehman Brothers peuvent disparaître, victimes de leurs propres erreurs. Mais l’argument est non fondé puisque le concept de guerre économique s’appuie sur la doctrine mercantiliste. Dans un entretien avec Didier LUCAS sur "La guerre économique mercantiliste" (Revue Géoéconomie n°45 Ed. Choiseul), BN montre comment la guerre économique illustre la manière dont un Etat porte la stratégie de ses entreprises nationales, pour garder une emprise à moyen et long terme sur les secteurs stratégiques du développement. En France, naguère, c’était le colbertisme. Aujourd’hui le même concept s’applique à différents modèles d’économies plus ou moins planifiées. Par la technocratie en France dans l’après-guerre : plan calcul, nucléaire, Concorde, TGV, Ariane, etc. Par la bureaucratie en Asie : stratégies de spécialisation compétitives utilisées successivement par le Japon, les Dragons et la Chine. Ou encore par un nouvel interventionnisme politique occidental : sauvetage récent des banques par les Etats-Unis et l’Europe depuis 2010. La guerre économique n’est donc pas une métaphore de la concurrence privée entre les entreprises, mais bien une illustration de la compétition économique mondiale entre les nations. Elle est aussi une grille de lecture des rapports de puissance. Pour les experts en science militaire, comme Edward Luttwak aux Etats-Unis ou Hervé Couteau Bégarie en France, l’efficacité d’une stratégie se mesure par le résultat de l’affrontement armé. Cette vision réduit la problématique de la puissance à la seule force militaire. L’histoire récente de la Russie démontre tout autre chose. Sans gaz, pas de puissance. Peu importe le nombre de têtes nucléaires encore en usage opérationnel. Moscou se bat plus efficacement par le biais de Gazprom. L’Ukraine tout comme l’Europe s’en sont aperçues à leurs dépens. La guerre économique existe bel et bien.

2. La deuxième critique, émanant d’économistes, était que les métaphores de la guerre et de l’intelligence économique nous conduisent à durcir inutilement la concurrence. Selon ces économistes, une concurrence plus civilisée pourrait nous mener pacifiquement à la prospérité et à la paix. C’était l’argument des premiers libéraux. Malheureusement, cet argument, repris dans les années 90 par Fukuyama dans "La fin de l’histoire", est cruellement démenti par le développement mondial des trente dernières années qui a vu les inégalités croître à l’échelle planétaire. Non seulement entre les nations riches et pauvres, mais entre les classes sociales à l’intérieur de chaque nation. La concurrence pacifiée souhaitée par une OMC agonisante n’est-elle pas niée par la multiplication des accords bilatéraux soumis aux rapports de force les plus bruts ? La concurrence n’amène donc pas à la paix et, dérégulée, elle creuse les inégalités et entérine les rapports de force. Comment l’ignorer ? Le problème est de savoir quelle réponse nous donnerons à ces inégalités ? La réponse occidentale : commercialiser des produits futiles, à forte marge, pour une demande solvable ? Ou celle des pays émergents d’Asie qui préfèrent les produits utiles, à marge plus faible, pour une demande moins solvable mais plus étendue ? Pour se développer à long terme, le capitalisme a besoin de marchés solvables croissants, faute de quoi il peut mourir sur le haut de gamme d’une consommation élitiste en berne. Pas besoin des métaphores de la guerre et de l’intelligence pour durcir la concurrence, la main invisible du marché s’en charge à merveille.

3. La troisième critique, plus citoyenne, consiste à reprendre cet argument du durcissement, pour l’appliquer aux moeurs démocratiques. Exalter une philosophie de la lutte pour la survie et de la sélection naturelle n’est certes pas la manière la plus pacifique de faire évoluer nos moeurs. Mais, au-delà des idéologies, nous venons de voir que la concurrence pacifique est une illusion dans le monde réel. Aujourd’hui, les altermondialistes et la plupart des courants de la gauche mettent en avant le discours humaniste sur la solidarité comme alternative aux excès du capitalisme. Faut-il refuser de concevoir la guerre économique, comme entre les deux guerres, on refusa d’admettre le jeu belliciste des puissances de l’Axe ? Comment faire l’impasse sur les accords catastrophiques de Munich en 1938 ? Faut-il refuser d’anticiper les conditions de survie d’un peuple et de son développement dans un contexte de crise ? Le pragmatisme de l’IE, qui débouche sur des affrontements sophistiqués, pacifie la concurrence de manière plus réaliste, à travers des règles connues, et oeuvre de fait à une régulation des mœurs. Ainsi l’IE apparaît comme une discipline nuancée et potentiellement civilisatrice.

II - Bilan thématique d’une collaboration

L’objectif de ce chapitre est de montrer sur quels savoirs s’est appuyée notre collaboration pendant les années 70 et 80 et comment ces savoirs ont contribué à la naissance de l’IE. Une archéologie du savoir.

1. Arts martiaux et philosophie du combat.

Pendant les années 70 et 80 c’est d’abord sur une pratique intensive des arts martiaux que BN et CH se sont rencontrés. « On ne sait pas ce que peut un corps, ou ce qui peut être déduit de la seule considération de sa nature propre, et l’on constate par expérience que, des seules lois de cette nature, proviennent un très grand nombre de choses qu’on aurait jamais cru pouvoir arriver sans direction de l’esprit. », écrivait SPINOZA. Au-delà de la pratique, le but était de s’interroger sur une philosophie du combat qui assurerait l’autonomie des individus pris dans d’inextricables rapports de force. Aujourd’hui, nous pourrions dire qu’il s’agit de réhabiliter une conception offensive de la citoyenneté pour affronter un monde en pleine transition. Il nous faut reprendre l’initiative. Les arts martiaux sont une matrice d’apprentissage pour garder son indépendance et son autonomie. Les arts martiaux sont un point de passage pour sentir la réalité d’un rapport de forces sans aboutir à une logique de mort, comme dans l’affrontement militaire. Il ne s’agit pas d’un mimétisme du baston, mais d’une expérience à froid pour éprouver notre comportement face à un adversaire. Notre philosophie du combat est plus que jamais d’actualité pour les acteurs de l’intelligence économique qui opèrent à l’avant garde des défis à venir.

2. Ultra gauche et guerre subversive.

Avec des itinéraires différents, nous nous sommes également croisés dans l’ultra gauche qui nous a enseigné beaucoup de choses. D’abord, apprendre à analyser les mouvements du monde en temps réel à travers les articles que nous écrivions dans les publications du mouvement autonome. Ensuite, même si nous étions anti staliniens, à pratiquer le communisme intellectuel, c’est-à-dire à mettre nos idées en commun pour que chacun puisse piocher librement dans le pot et rédiger ses propres articles. Au coeur de cette collaboration, le thème récurrent était d’utiliser les techniques subversives dans le cadre d’un modèle stratégique multiculturel. Ce qui nous a permis d’analyser sans a priori idéologique l’idée même d’affrontement. Enfin apprendre le "management" puisque militer est une excellente école pour savoir s’organiser et atteindre ses objectifs. Cela nous a rendus opérationnels, comme le sont aujourd’hui les acteurs de l’IE.

3. Géopolitique et intelligences.

EM, bien que gaulliste de coeur, nous a rejoint à partir de 1985. Un conseil, méfiez-vous des petites blondes bien élevées et sarcastiques : ce sont les pires. Avant même que nous ayons compris qu’il se passait quelque chose, elle était devenue rédac chef, traquant sans faillir élans verbeux, orthographe flottante et syntaxe défaillante. Pire encore, elle s’installa, sans gêne aucune, comme un surmoi, nous ramenant sans pitié sur terre lorsque nous cédions aux sirènes de l’idéologie, nous assénant suggestions indiscutables et clarifications conceptuelles, ce qu’elle fait encore aujourd’hui dans cet article. Dans cette collaboration, nous avons beaucoup construit de scénarios géopolitiques pour différentes publications, savantes ou grand public. Ce travail collectif nous a permis d’approfondir ; pour BN, son travail sur la stratégie (Etude « Intelligence Stratégique », 1988, ADITECH) et, pour CH, son travail sur l’intelligence économique (« Techniques offensives et guerre économique », 1989, ADITECH). Notre collaboration nous a donc amenés à une conception commune de l’intelligence, c’est-à-dire de la capacité à anticiper sur le monde. BN et EM se sont spécialisés par la suite sur l’analyse comparée des matrices culturelles et de leur impact sur le processus de mondialisation. CH a cherché à cerner le rôle du renseignement et de l’information dans les affrontements économiques du monde de l’après guerre froide. En résumé, nous avons contribué à la naissance de l’IE et l’IE a contribué à alimenter nos parcours respectifs. D’où l’idée de revenir aux sources avec les trois petits scénarios géopolitiques qui suivent.

III - Trois scénarios géopolitiques

Pourquoi avons-nous choisi la Chine comme cible principale de ces scénarios, quand le Bottin mondain planétaire court se prosterner servilement à l’exposition universelle de Shanghaï ? Nous comprenons, sans nécessairement l’approuver, que les gouvernements occidentaux pratiquent la realpolitik à l’égard de l’Empire du Milieu. Mais nous n’admettrions pas que les acteurs de l’intelligence économique européenne se voilent la face sur les politiques du parti communiste chinois.

Nous ne croyons pas que la soumission est la bonne attitude par rapport à l’Etat chinois. Puisque la Chine est entrée dans le concert des nations et qu’elle s’apprête à devenir la superpuissance du XXIe siècle, nous devons communiquer avec elle sans ambiguïté et faire valoir la liberté d’opinion et l’analyse critique qui sont l’apanage de nos démocraties.

Alors, comment faire face aux menaces que la Chine fait peser sur le monde ? A la guerre économique qu’elle nous impose pour le contrôle des ressources naturelles, en coopérant avec les pires Etats voyous ? A ses politiques d’infiltration des pays en voie de développement grâce à sa diaspora ? A la promotion de son modèle dirigiste et autoritaire qui trouve d’autant plus d’émules chez les apprentis dictateurs, qu’il s’accompagne d’aides financières et de "graisse parfumée", l’équivalent chinois du "pot de vin" français. A ses pratiques technologiques de répression des cybernautes chinois et de cyber piraterie à l’encontre de ses concurrents occidentaux, grâce à des légions de hackers professionnels, militaires ou fonctionnaires de police ? Pour l’Europe, comment répondre à cette menace à travers le défi du Web3, intelligent, sémantique et multilingue ?

1. L’Empire du Milieu et le déclin de l’Occident.

Le monde évolue pacifiquement sous la férule de l’Empire du Milieu. Puisque le marché est l’avenir du monde, la Chine s’est naturellement imposée grâce à sa démographie pléthorique et au consumérisme effréné de ses nouveaux riches. La contrefaçon y fonctionne à ciel ouvert, l’opacité financière y est de règle. Confucius doit se retourner dans sa tombe. Dans le même temps, avec ses excédents commerciaux, l’Empire fait une véritable OPA mondiale sur les ressources naturelles et l’énergie. Une fois ses approvisionnements sécurisés, l’Empire impose ses arbitrages dans le concert des nations. Dans le même temps, les Etats-Unis et l’Europe déclinent sous les contrecoups de la crise financière et obligataire. Résultat : la Chine n’est plus seulement l’usine ou le marché du monde, mais bien la référence politique majeure, dirigiste et autoritaire, de la mondialisation. Prions !

2. Royaumes Combattants et fragmentation de l’échiquier multipolaire.

Sous les coups de la crise, l’échiquier multipolaire mondial se fragmente. Le protectionnisme est de retour, chacun essaie de survivre. Les pays occidentaux réagissent avec une stratégie de relocalisation compétitive. En France, Mélanchon est président. Les Occidentaux rapatrient leurs industries et investissent dans des usines hautement automatisées, pour lutter efficacement contre la concurrence des coûts salariaux des pays émergents ou en voie de développement. Puis ils créent des emploi de services autour de ces nouvelles industries. Dans le monde, différents modèles d’économies autocentrées émergent péniblement. Les inégalités et les conflits se multiplient. Le monde survit, mais il est impossible de régler les problèmes mondiaux d’écologie et de développement. Nous déclinons tous ensemble en sciant consciencieusement les branches sur lesquelles nous sommes assis. Mourons !

3. La sphère de co-prospérité asiatique et la contre offensive occidentale.

Le concept de sphère de co-prospérité est dû à Hausofer, le géopoliticien d’Hitler. Les pays asiatiques s’allient pour lancer une offensive économique prédatrice sur le reste du monde. Retour au péril jaune. Le conflit provoque une alliance occidentale dopée par le danger. Les deux fronts se font face et chacun d’eux dispose de suffisamment d’armes pour dissuader l’autre. Retour à la guerre froide. Un équilibre s’établit et la mondialisation se remet en marche à travers une nouvelle dynamique bipolaire. Paradoxalement, c’est la guerre économique et la mise en place de deux alliances agressives qui auront permis un retour à la paix. Le monde entier adopte la glasnost et la perestroïka. Question : dans quel camp la Russie s’est-elle rangée ? Chantons !

Conclusion : le défi européen du Web3, intelligent, sémantique et multilingue.

Quel pourrait être l’avantage de l’Europe dans la nouvelle compétition mondiale de l’après crise ? Une des réponses : le Web3. Un Web3 qui sera peuplé d’applications intelligentes, réalisées grâce à la programmation sémantique. Pour l’utilisateur, le passage à des applications sémantiques signifie que chacun peut interagir avec un logiciel par l’utilisation d’un langage naturel et que la collaboration entre l’homme et la machine progresse grâce à l’apprentissage. Les futurs notebooks et autres smartphones deviennent les outils d’apprentissage d’une vie. Avatars et mentors peuplent le net. Les barrières linguistiques s’effondrent grâce aux progrès de la traduction multilingue automatisée. Alleluia !

La production de connaissances multiculturelles est le front renversé de l’Europe. La faiblesse des Etats-Unis, même avec Obama, c’est leur incapacité à imaginer qu’une autre culture puisse être efficiente. Résidu d’impérialisme déclinant. La faiblesse de la Chine c’est sa tendance à se sentir supérieure aux royaumes tributaires de sa périphérie. Excroissance d’impérialisme montant. Ces deux postures réductrices sont des handicaps pour s’imposer dans la mosaïque flottante de la mondialisation. De profondis !

L’Europe dont les rêves de puissance sont évanouis, et dont les divisions politiques résultent justement de barrières sémantiques et linguistiques, est peut-être la mieux placée pour anticiper ce défi. Ce qui lui permettrait de reprendre une place prépondérante dans le monde. Qu’on se le dise !

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