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Le goulot d’étranglement

Géopolitique d’une crise multipolaire et multiculturelle

dimanche 11 octobre 2009, par Bernard NADOULEK

Pour les lecteurs qui suivent mes chroniques de la mondialisation sur ce site, cet article de synthèse présente une remise en ordre de l’ensemble des thèmes et des idées que j’ai développés depuis 3 ans. C’est aussi un résumé de ma conférence en cours sur l’état du monde, ainsi que de mon prochain ouvrage. L’idée principale est que nous sommes pris en tenaille dans une alternative difficile.

Soit la crise financière n’est pas finie et nous allons continuer, de bulle en bulle, vers une crise systémique.

Soit la crise systémique est provisoirement écartée, mais le redémarrage de la croissance mondiale nous ramène vers l’hypothèse de la guerre économique pour le contrôle des ressources naturelles, en aggravant la crise écologique.

Sans compter les risques géopolitiques croissants et le manque d’une gouvernance internationale capable de traiter les problèmes à une échelle mondiale significative. Entre la crise financière, la récession économique, le chômage, les perspectives de guerre économique pour les matières première et l’énergie qui s’accentueront avec le retour de la croissance, la crise écologique, les risques géopolitiques et la persistance du terrorisme, le monde est entré dans un goulot d’étranglement.

Il semble qu’il nous faille encore plusieurs étapes de crise avant que des solutions significatives soient mises en place. Il va nous falloir beaucoup d’intelligence collective et d’adrénaline pour résoudre cette crise et les suivantes.


Les suites de la crise financière

Au moment où j’écris, selon le G20, le FMI, la FED et autres chantres officiels de la méthode Coué, la crise financière et la récession touchent à leur fin. En 2009, la récession serait limitée à -1% et le FMI prévoit 3% de croissance mondiale pour 2010. De l’avis officiel donc, même si la convalescence traîne un peu, nous sommes sauvés et, surtout, le risque systémique est écarté. Tout cela serait bel et bon si quelques fausses notes ne venaient pas troubler ce concert de béatitudes.

En premier, l’incertitude : il y a tout juste un an, dans l’article intitulé « La crise financière mondiale ne fait que commencer », j’écrivais que la bulle des produits financiers dérivés était estimée à 516 000 milliards de $, chiffre glané dans la presse financière. Mais depuis, beaucoup d’autres chiffres sont sortis sur une échelle allant de 400 000 à 650 000, voire 800 000 milliards de dollars. La disparité de ces évaluations montre ce que tous les commentateurs soulignent : les statisticiens des institutions financières, les banquiers et les traders, incapables de cerner la multiplicité des produits dérivés et de comprendre la complexité des modèles mathématiques qui ont servi à les créer, ne savent pas ce qu’ils ont fait collectivement, ils semblent incapables de le quantifier. Plus grave encore, nous ne savons pas quelle est la proportion de ces obligations toxiques encore susceptibles de miner le système financier mondial. Même en prenant l’estimation la plus basse de la bulle financière, 400 000 milliards de $, il est facile de se rendre compte que les 5 000 milliards de plans de relance mis en œuvre à l’échelle mondiale ne pèsent pas lourd face aux échéances futures des produits dérivés (80 fois plus) et que le risque systémique n’est pas écarté.

Mais ce n’est pas tout, comme je l’écrivais en novembre 2008 dans l’article « Le lifting monoculturel du G20 », le nouveau gouvernement économique du monde n’a apporté aucune réponse aux causes de la crise. Ce n’est certainement pas la limitation des bonus des traders ou les admonestations polies aux paradis fiscaux, à supposer qu’elles aient le moindre effet, qui changent quoi que ce soit au problème. Non seulement les effets de cette crise sont loin d’être amortis et le risque systémique n’est pas écarté mais, les mêmes causes produisant les mêmes effets, nous auront d’autres bulles. Champagne pour tout le monde. Sauf pour les pays sinistrés, pour les chefs d’entreprise qui voient les faillites se multiplier, pour les chômeurs dont le nombre ne cesse de croître, pour ne rien dire des centaines de millions de pauvres qui n’avaient déjà pas de travail avant la crise, le tout à l’échelle mondiale. Il faut donc mettre un bémol au chœur des vierges de la reprise.

L’échiquier multiculturel

Autre difficulté mondiale, nous ne nous comprenons même pas sur les causes de la crise, ses conséquences et les moyens d’y faire face. Dans une série d’articles publiés en décembre 2008 et avril 2009, je montrais les différences d’interprétation de la crise entre Américains, Chinois et Européens, pour ne rien dire des Musulmans, des Slaves, des Indiens, des Latino-américains... Les différences entre les fondements culturels permettant l’analyse de la crise sont un obstacle majeur pour comprendre et agir ensemble. D’autant qu’ils sont aggravés par un antagonisme entre les Occidentaux et le reste du monde. Un antagonisme qui remet en question le postulat universaliste de la démocratie libérale et des droits de l’homme. Mais commençons par les différences d’interprétation.

Les Américains pensent qu’il faut aller de l’avant, grâce aux politiques de relance, sans remettre le système en cause. D’où le « quantitative easing » qui permet à FED de racheter toutes les obligations toxiques en tirant sur la planche à billets : la dette américaine grimpe allègrement vers les 14 milliards de dollars. Le dollar plonge, l’inflation guette, peu importe, « à long terme nous serons tous morts ». Seul objectif, éviter la récession, relancer la machine économique à tout prix en faisant consommer les Américains qui ont encore les subprimes sur l’estomac. Dans « Une interprétation américaine et protestante de la crise financière », à travers les travaux de Max Weber sur « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme », j’ai montré comment l’éthique protestante assimile la réussite à la grâce par laquelle Dieu désigne Ses Elus. Ainsi, l’élite économique des WASP, qui a survécu à la crise, se trouve confortée dans ses croyances, aussi bien protestantes qu’ultra libérales, par cette survie même. Cette élite ne souhaite en aucun cas remettre en cause le système économique et culturel sur lequel sa richesse est fondée. Tant pis pour les loosers. Qu’importe si selon Weber, la richesse des bourgeois protestants devait servir à l’épargne et à l’investissement, et non à la consommation à crédit et à la spéculation. Avec un tel système financier, dans lequel la cupidité reste une vertu, on voit mal comment nous pourrions échapper à de prochaines bulles.

Pour les Chinois, la crise est de la responsabilité des Occidentaux. Les Chinois, comme tout le monde, aiment l’argent mais, pour assurer la pérennité des patrimoines familiaux, ils investissent encore sur des actifs tangibles, ils se méfient des titres virtuels, bien que les mentalités soient en train d’évoluer. Les autorités chinoises veulent privilégier la stabilité du système mondial en remplaçant le dollar, comme monnaie de référence des échanges mondiaux, par un panier de monnaies. Bien que la Chine soit actuellement la principale représentante mondiale du capitalisme « sauvage », dans l’article intitulé « Une interprétation chinoise et confucéenne de la crise » j’ai montré comment le parti communiste chinois utilise l’idéologie confucianiste pour modérer la soif d’argent qui s’est emparée des Chinois et tenter de limiter les inégalités entre les régions grâce à la manne fiscale. En effet, la morale confucéenne, fondée sur la tradition, le respect filial et le « souverain bien », promeut une vision du monde globale et collective, qui empêche la course au profit d’être revendiquée individuellement et idéologiquement, bien qu’en pratique, elle soit validée. De plus le dirigisme chinois promeut une vision de l’économie guidée par l’Etat et ses politiques économiques qui brident la logique de marché (voir l’article d’avril 2006 : « Qu’est-ce que le dirigisme asiatique »). En attendant que sa puissance lui permette de faire valoir ses règles et ses valeurs à l’échelle mondiale, la Chine se débarrasse progressivement de ses avoirs en dollars au profit de l’or, de l’euro et, surtout, avec des achats massifs de ressources naturelles et d’énergie qui lui permettront de poursuivre sa croissance.

Pour les Européens, il faut refonder le capitalisme et réguler la mondialisation pour éviter les dérives financières. En décembre 2008, dans « Une interprétation européenne et biblique de la crise », je montrais comment la Bible nous donne deux clefs d’analyse de la crise. Premièrement, la Genèse montre que tout acte de création résulte d’une transgression. Avec la création du capitalisme financier et des produits toxiques, l’éclatement de la bulle financière était aussi inévitable que les conséquences du péché originel. Mais pour limiter les effets destructeurs de la transgression, Dieu instaure la loi, les Dix Commandements, d’où la nécessité de la régulation. Deuxièmement, le symbole du péché originel nous enseigne que nous somme tous coupables et que la recherche des responsables de cette crise est illusoire. Dans l’article de juillet 2008 intitulé « Tous des spéculateurs », j’expliquais que les responsables de la crise n’étaient ni les traders, ni les banques, ni les fonds spéculatifs, ni les banques centrales, mais NOUS TOUS, la masse mondiale des classes moyennes et supérieures (et surtout celles des pays émergents ou en voie de développement qui ajoutent un poids décisif au montant de la bulle financière) qui cherchent les meilleurs rendements pour leur épargne et poussent la spéculation financière à l’extrême. Il est donc ridicule de faire des traders et de leurs bonus des boucs émissaires, même si on ne peut les exonérer de leurs responsabilités. Du point de vue économique et culturel, peut-être que l’Europe aurait avantage à retrouver ses valeurs de belle ouvrage, de juste salaire et de juste prix, pour trouver d’autres motivations au travail que la cupidité, la productivité suicidaire et les retours sur investissement à court terme ?

Comme nous le voyons, trois interprétations, américaine, chinoise et européenne, qui sont aux antipodes en raison des différences culturelles qui fondent les analyses. Mais ce n’est pas tout car une autre fracture culturelle sépare l’Occident du reste du monde.

[Dialectique du relativisme identitaire et de l’universalisme civilisateur

Dans l’article d’avril 2009 intitulé « L’universalisme et les droits de l’homme remis en question », je décrivais la manière dont, au tournant des années 1980-90, les pays non occidentaux étaient passés d’une volonté de se moderniser et de s’occidentaliser, à une volonté de se moderniser sans s’occidentaliser. C’est-à-dire d’adopter les sciences et les techniques de l’Occident sans en adopter les valeurs, notamment la démocratie libérale et les droits de l’homme perçus comme un prolongement idéologique de l’impérialisme occidental. Aux premiers rangs de cette contestation le dirigisme asiatique, fort de sa réussite géoéconomique, et l’intégrisme musulman, fort de son pouvoir de nuisance géopolitique.

Ainsi l’universalisme autoproclamé de l’Occident, qui reste parfaitement légitime pour les Occidentaux, est remis en cause par un relativisme multiculturel mondial. Je concluais cet article ainsi : « pour régler les grands problèmes mondiaux, nous avons besoin d’un universalisme, mais d’un universalisme légitime, c’est-à-dire librement accepté par tous les peuples de la terre. D’un universalisme issu de la réalité multiculturelle du XXIe siècle. D’où la nécessité d’un relativisme critique ».

Ainsi, pour sortir de la crise mondiale, nous avons besoin de solutions économiques et d’un dialogue multiculturel qui permette de s’assurer que les analyses reposent bien sur une vision commune. D’autant que même si cette crise n’est pas terminée, un rebond économique est en cours et qu’il risque de déboucher sur des antagonismes bien plus graves que ceux des débats idéologiques.

[Du boom des infrastructures à la guerre économique

Dans l’article d’octobre 2008, « Entre crise financière et boom économique », j’écrivais que cette même année, plus de la moitié de la population mondiale était désormais urbaine. Mais, dans les pays émergents et en voie de développement, cette croissance urbaine est moins le fait des villes, que des bidonvilles. Selon les estimations de l’OCDE, le seul marché des infrastructures (routes, eau, énergie, ponts, ports) pèse 41 000 milliards de dollars pour les vingt prochaines années. A cette demande d’infrastructures s’ajoute celle des renouvellements d’infrastructures prévus dans les plans de relance des pays développés. Mais ce n’est pas tout car le développement des infrastructures urbaines entraîne une croissance plus globale de la construction urbaine, du commerce, de la consommation et de toutes les entreprises qui répondront à ces demandes. Nous sommes à l’aube d’un formidable boom économique mondial dont l’essentiel sera drainé par les pays émergents et en voie de développement.

La sortie de crise serait donc assurée ? Les choses ne sont hélas pas si simples, car ce boom économique va entraîner une consommation accrue des matières premières, de l’énergie et, compte tenu de leur rareté, à une flambée des prix accentuée par la spéculation financière. Il n’est pas difficile d’anticiper les conséquences de ces phénomènes dans le durcissement de la guerre économique pour le contrôle des ressources naturelles que j’annonçais dans l’introduction de « L’épopée des civilisations », écrit en 2004. Cette guerre économique avait alors commencé entre la Chine et les Etats-Unis. Avec la crise actuelle, cette guerre se poursuit avec la Chine qui caracole seule en tête, forte de ses réserves financières, et se livre à une véritable razzia mondiale pour assurer ses approvisionnements en matières premières et en énergie, tout en se débarrassant de ses réserves en dollars.

En mars 2008, dans un article intitulé « La guerre économique mercantiliste », je décrivais les mécanisme de cet affrontement économique dont les Etats sont parties prenantes, son mécanisme principal, le jeu à somme nulle, et les risques qu’il implique à l’échelle mondiale. Contrairement à ce qui se passait au XXe siècle, où les ressources naturelles paraissaient illimitées, le jeu à somme nulle du XXIe siècle implique que toutes les ressources acquises par un des protagonistes de la guerre économique mondiale ne pourront servir à aucun autre. De ce fait, l’acquisition et la consommation des ressources va s’accélérer à un point tel que nous risquons de consommer toutes les ressources avant que des solutions de substitution soient mises en place. En effet, en admettant que des solutions scientifiques, techniques et économiquement viables soient rapidement validées pour faire face aux différents dangers qui nous guettent (le manque de pétrole, d’eau potable, etc.), il faut encore savoir à quelle vitesse ces solutions peuvent être mises en œuvre à une échelle mondiale. Entre une innovation pour remplacer une ancienne ressource, sa mise en œuvre industrielle à des prix accessibles, les modifications d’infrastructures qu’elle implique et la diffusion de cette innovation à l’échelle mondiale, il peut se passer entre 5 et 30 ans. Pendant ce laps de temps, la concurrence internationale pour acquérir la ressource raréfiée fera rage, les prix s’envoleront, accélérés par la spéculation. Sans compter les crises dans les pays les plus pauvres qui ne pourront pas affronter la concurrence et les risques collatéraux. Imaginez, par exemple, les effets géopolitiques des déplacements de populations qui n’auront plus du tout accès à l’eau potable (selon l’ONU, c’est déjà plus ou moins le cas d’une personne sur cinq dans le monde) et à qui leurs Etats respectifs ne pourront fournir les coûteuses installations qui permettraient de résoudre le problème. La compétition mondiale des égoïsmes nationaux nous conduit tout droit à une future crise à côté de laquelle celle que nous traversons aujourd’hui apparaîtra comme bénigne. Gardons un silence pudique sur les conséquences géopolitiques, humanitaires et écologiques d’un tel cataclysme !

Le goulot d’étranglement

Le pire est que nous ne disposons d’aucune instance de gouvernance mondiale capable d’anticiper le phénomène et encore moins de prendre des décisions significatives. Le G20 est certes un progrès : les riches, qui le sont de moins en moins, ont admis les nouveaux riches, qui le sont de plus en plus, au gouvernement du monde. Les Occidentaux ne peuvent d’ailleurs pas faire autrement s’ils veulent participer à une dynamique de croissance qui ne se joue plus chez eux. Mais le lifting auquel le G20 a soumis le système international n’a réglé aucune des causes de la crise et n’a instauré aucune mesure permettant une gouvernance plus solidaire. Comme d’habitude, les pauvres serviront d’amortisseurs pour les prochaines secousses.

Alors ? Que va-t-il se passer ? Puisqu’il est difficile d’être optimiste et lâche d’être pessimiste, essayons d’être pragmatiques. Il nous faudrait un changement radical de gouvernance mondiale pour résoudre la crise actuelle et anticiper les suivantes. Mais il n’y a aucune chance pour que nous changions de manière significative à court terme, c’est-à-dire assez vite pour être efficace. D’ailleurs, disons-le tout net, les hommes ne changent jamais de système pour des cause altruistes ou des idées généreuses. Les principales causes qui font changer les sociétés dans l’histoire sont le progrès technique, le plus souvent lié à l’appât du gain et, plus sûrement encore, l’obsolescence des modèles socioéconomiques. Nous pouvons appeler cela une crise de transition ou, de manière plus positive, un défi de civilisation.

Visiblement le choc actuel n’a pas été assez dur pour que nous remettions le système actuel globalement en cause et que nous adoptions des mesures efficaces. Pensez, par exemple, aux négociations sur l’après Kyoto et aux objectifs dérisoires qui sont débattus par rapport aux risques écologiques mondiaux encourus. Il semble qu’il nous faille encore passer par plusieurs autres phases de tourmente avant que nous soyons prêts à adopter des mesures vraiment significatives : c’est la thèse du goulot d’étranglement. En espérant que nous n’attendrons pas l’asphyxie pour réagir.

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