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Le lifting monoculturel du G20

mardi 18 novembre 2008, par Bernard NADOULEK

Comme je le pressentais dans mon précédent article sur l’élection d’Obama, le G20 a décidé un lifting minimal du système d’autorégulation par le marché. L’idée de plans de relance nationaux coordonnés serait plus substantielle si elle n’avait pas été laissée dans un flou total et à la discrétion de chaque Etat. La demande faite au FMI d’aider les pays les plus pauvres, ou les plus touchés par la crise, devrait relever de l’évidence, le FMI est fait pour cela. Le progrès le plus clair de ce G20, c’est l’idée même de ce G20, tentative timide d’ouverture de la gouvernance économique des institutions internationales aux pays émergents et en voie de développement. Mais cette tentative est insuffisante en raison d’un préjugé restrictif du rationalisme occidental. Ce qui exige, en conclusion, une rapide évocation comparative et multiculturelle des mœurs de gouvernance dans les différentes civilisations.


Le lifting libéral

Pas de surprise sur le bilan économique du G20 et les cinq types de mesures envisagées pour faire face à la crise financière. Remise à plat des mesures de régulation et surveillance des agences de notation. Harmonisation des normes comptables. Amélioration de la transparence des marchés de produits dérivés. Révision des pratiques de rémunération des dirigeants de banque pour éviter les prises de risque excessives. Révision du mandat, de la gouvernance et des besoins en capitaux des institutions financières internationales.

En bref, pour l’essentiel, il ne s’agit que de renforcer les mécanismes de contrôle alors même que, d’une part, tous ces mécanismes de contrôle ont failli avant cette crise et les précédentes et, d’autre part, que depuis le début de la crise, dans un climat de suspicion et de contrôle généralisé, les banques continuent à perdre de l’argent. Quid du contrôle sur un système par nature incontrôlable, puisque ses thuriféraires le définissent par la liberté qu’il accorde aux acteurs économiques dont le but est principalement de s’enrichir individuellement quand tout va bien, et dont le résultat manifeste est de dilapider la richesse collective en période de crise.

Au final, notons une discordance totale entre Sarkozy qui, au nom de l’Europe, veut refonder le capitalisme mondial et, Bush, tout comme probablement Obama après lui, qui veulent traiter les effets sans toucher aux causes, ni à la doctrine de l’autorégulation par le marché. Un seul exemple, Bush souhaitait inclure dans les conclusions du G20 l’objectif de conclure le cycle de Doha et de la libéralisation commerciale internationale de l’OMC, sans se poser un instant la question du diagnostic de cet échec. Fort heureusement, les Etats-Unis n’ont plus les moyens d’imposer leur volonté au reste du monde.

Vœux pieux de relance et pommes de discorde

Les mesures de relance sont évidement souhaitables mais le G20 ne les exprime qu’à travers des principes très généraux : coopération macroéconomique plus étroite ; coordination des politiques de relance par le FMI qui a préconisé aux participants d’y consacrer 2% de leur PIB ; renforcement des échanges d’informations sur les banques et les institutions financières qui ne se conformeront pas aux normes internationales et, particulièrement sur les paradis fiscaux ; mesures budgétaires, fiscales et monétaires adaptées à chaque pays pour relancer leur demande intérieure, rejet du protectionnisme, etc.

En clair, sous ces vœux pieux, pas de plan de relance mondiale concertée comme le demandaient l’Espagne, le Brésil, la Turquie. Encore une occasion manquée et il faudra attendre la prochaine réunion de Londres, en avril 2009, pour se faire une idée plus précise de l’efficacité de ces exhortations. En attendant, la récession s’installe.

C’est principalement entre l’Europe et les Etats-Unis que s’affichent deux autres points de discorde.

Le premier concerne la responsabilité de la crise attribuée aux Etats-Unis par Sarkozy, le 7 novembre à Bruxelles. L’objectif tactique était visiblement de mettre l’Amérique sur la défensive pour obtenir des avancées sur la refondation d’un capitalisme plus keynésien et moins libéral. Esquive américaine de Paulson qui affirme que les déséquilibres existants ne peuvent être attribués à une seule nation. Du coup, la Chine s’oppose à ce que les déséquilibres globaux soient mentionnés dans le communiqué final du G20, pour ne pas faire figure de bouc émissaire avec son yuan sous-évalué et ses excédents commerciaux. La patate chaude n’a pas atteint sa cible.

Deuxième opposition, Sarkozy aurait souhaité que la feuille de route du G20 soit rédigée en termes politiques ayant valeur d’engagement mais, sous l’influence des Etats-Unis, le G20 s’est voilé la face en utilisant un jargon financier : par exemple, les hedge funds spéculant dans les paradis fiscaux deviennent des « fonds capitalistiques » utilisant des « entités non coopératives ». Résultat, face à cette langue de bois, la presse mondiale accueille les résultats du sommet avec une méfiance non dissimulée.

Pendant ce temps Obama se terre à Chicago pour éviter de s’engager prématurément. Tout cela présage mal de la future coopération économique entre les Etats-Unis et l’Europe.

Du G20 au G234

Allons maintenant jusqu’au bout du problème de représentativité et de légitimité des institutions internationales. Le principal problème de gouvernance mondiale est que nos institutions internationales ont été créées après la seconde guerre mondiale, à une époque où, d’une part, beaucoup de pays du Tiers Monde étaient encore colonisés et, d’autre part, où, parmi les pays indépendants, le pouvoir réel (celui du Conseil de Sécurité de l’ONU, des droits de vote au FMI ou à la Banque Mondiale, ou encore le pouvoir indirect de l’OCDE ou de l’OMC) a été accaparé par les pays les plus riches et les plus puissants.

A cette époque, il n’était pas illégitime que les pays les plus puissants soient aux responsabilités, mais aujourd’hui les choses ont changé. De nouveaux pays ont accédé à l’indépendance, d’autres à la puissance, et tous revendiquent leur accès aux responsabilités. D’où le fait que, même si cela apparaît comme insuffisant, le passage du G7 au G20 est un premier pas dans la bonne direction.

Après que le G20 ait adopté le principe de l’ouverture de la gouvernance économique aux pays émergents et en développement, l’Inde et le Brésil ont affiché leur satisfaction en déclarant que le G20 était la formule adéquate pour traiter les grands dossiers économiques mondiaux. Nous pouvons comprendre la satisfaction de ces deux pays qui s’estiment enfin reconnus mais, pour assurer la légitimité des institutions internationales, le problème n’est pas simplement d’ajouter quelques nouveaux riches à la liste des puissants mais de tenir compte de la nouvelle configuration de l’économie mondiale.

Cette nouvelle donne est plus large : ce sont l’ensemble des pays émergents et en voie de développement, voire même des pays les moins avancés, qui assurent l’essentiel de la croissance mondiale et qui continueront à le faire pendant les prochaines décennies. Ce sont les pays de l’Est et du Sud qui vont permettre le sauvetage de nos économies développées et qui demandent tous, légitimement, à voir leur rôle et leur avis pris en compte. Ce n’est pas 20 pays qui sont concernés par la crise mondiale mais presque 12 fois plus, 234 exactement.

Un exemple, le continent africain - 850 millions d’habitants, 5% de croissance et le plus gros réservoir mondial de ressources naturelles – n’a été représenté au G20 que par l’Afrique du Sud où le pouvoir économique appartient à la minorité blanche ! Comment imaginer que les Africains se sentent solidaires de décisions sur lesquelles ils ne sont pas consultés quand, d’une part, les effets de la crise vont leur faire beaucoup de mal alors qu’ils n’en sont pas responsables et d’autre part, quand les pays riches comptent sur eux pour assurer la croissance des prochaine décennies ? Il ne faudra pas s’étonner si ces pays africains se tournent de plus en plus vers la Chine et son modèle de dirigisme, aux antipodes de la démocratie libérale.

Enfin, il faut noter que, depuis sa création en 1999, le G20 n’a pas été institutionnalisé, que sa constitution a donné lieu à de nombreux imbroglios largement arbitraires (avec, entre autres, l’Espagne, les Pays-Bas, la Suisse, l’Iran, la Pologne, la Malaisie, etc.), que les invitations aux prochains sommets peuvent encore varier et que la composition des prochains groupes reste largement à la discrétion du G8, ce qui n’est ni une garantie de pérennité, ni de légitimité.

Alors disons les choses clairement : le seul groupe qui remplit complètement les critères de pérennité et de légitimité de gouvernance mondiale est le G234, c’est-à-dire l’Assemblée Générale de tous les pays du monde à l’ONU. Pourquoi cette évidence n’est-elle pas prise en compte ? Cela traduit, d’une part, la méfiance des riches envers les pauvres, ce qui n’est pas nouveau et, d’autre part, un préjugé culturel bien ancré du rationalisme occidental.

Comparaison multiculturelle des mœurs de gouvernance

Pour exprimer ce préjugé occidental de la manière la plus simple : il consiste à penser que, pour prendre des décisions de manière efficace, il faut limiter le nombre des décisionnaires sous peine de multiplier les difficultés et d’aboutir à l’échec, ou bien de ne parvenir qu’à un consensus édulcoré. C’est pourquoi en Occident, nous parlons volontiers de « consensus mou ». Ce point de vue s’applique aux débats de l’Assemblée Générale de l’ONU, ainsi dévalorisés a priori depuis sa création. C’est également pourquoi nous présumons qu’un G20 serait moins difficile à gérer et plus efficace qu’un G234.

Dans un monde devenu multipolaire et multiculturel, ce préjugé est fondé sur l’ignorance. Dans d’autres civilisations – africaine, asiatique, indienne et musulmane par exemple –, la notion de consensus a des significations différentes.
D’abord, dans ces autres civilisations, la notion de consensus n’implique pas d’intégrer tous les points de vue à une décision finale, mais d’écouter tout le monde dans le cadre de la prise de décision. Chercher le consensus signifie rapprocher les points de vue pour que personne ne perde la face et que tout le monde se sente solidaire de la décision ET de son exécution.
Deuxième différence, au contraire de la culture occidentale où une décision n’est pas nécessairement liée à l’exécution et ne renvoie pas toujours aux mêmes personnes (« l’intendance suit »), dans la plupart des cultures traditionnelles, la décision et l’exécution sont liées, c’est pourquoi la recherche du consensus a une importance déterminante.

En effet, pendant la prise de décision, deux cas de figure sont possibles. Soit certains des interlocuteurs ont des idées fausses et il faut leur expliquer pourquoi elles sont fausses, sans quoi ils ne seront pas solidaires de la décision et inefficaces pendant l’exécution. Soit certains des interlocuteurs ont des idées justes et il faudrait être stupide pour ne pas les intégrer à la décision comme à l’exécution. C’est pourquoi il faut écouter tout le monde pendant la prise de décision et s’assurer du consensus pour l’exécution. Ajoutons que le point de vue occidental de gouvernance majoritaire pose le problème inverse : comment penser qu’une décision prise, par exemple à 60% des suffrages sera correctement appliquée par 100% de ceux qu’elle concerne ?

Rechercher le consensus, écouter tout le monde, est valable à des degrés divers : dans la culture africaine de la palabre ; dans la culture musulmane de l’Oumma (la communauté des croyants), et particulièrement dans sa version majoritaire sunnite dans laquelle le critère du consensus est lié à une conception rassembleuse « du juste milieu » ; dans la culture hindoue où l’assemblée des castes garantit la coopération dans un univers social compartimenté. C’est la psychologie du bouddhisme asiatique qui va le plus loin en posant le problème du consensus à l’inverse de la psychologie des masses occidentale.

Dans cette psychologie bouddhiste communautaire la question est : quelles sont les raisons génériques pour lesquelles une assemblée ne pourrait pas parvenir à trouver un consensus sur une décision à prendre et à exécuter ? Il y a essentiellement deux raisons : la première, objective, liée au manque d’informations, la seconde, subjective, liée aux antagonismes sous-jacents des interlocuteurs.

Première raison : l’impossibilité de prendre une décision consensuelle est liée au manque d’informations objectives, ce qui transforme la discussion en affrontement de points de vue plus ou moins fondés, d’opinions personnelles impossibles à départager. Dans ce premier cas, plus le nombre de participants à la discussion est grand, plus nous avons de chances d’avoir accès à l’information, si elle est disponible, sachant que le partage des connaissances est un devoir chez les bouddhistes.

Deuxième raison : l’impossibilité de prendre une décision consensuelle est liée à des antagonismes sous-jacents à la discussion. Dans ce second cas, plus le nombre de participants à une discussion est grand, moins celle-ci peut laisser place à des affrontements personnels au sein d’une culture où l’affirmation de l’ego est considérée comme la plus vaine des illusions.

De la psychologie comparée des masses, appliquée aux débats de l’ONU

Ainsi, les psychologies des masses occidentale individualiste et asiatique collectiviste fonctionnent selon des principes opposés.

Depuis Gustave Le Bon au début du XXe siècle, la psychologie occidentale des masses est fondée sur le plus petit dénominateur commun : pour être compris, plus vous vous adressez à une foule importante, plus vous devez viser sous la ceinture (le chef : aaahhh ; l’ennemi : ooouuuhhh, etc.), ajoutez un peu de musique militaire et vos auditeurs n’ont même plus besoin de cerveau, leur moelle épinière suffit.

Au contraire, la psychologie bouddhiste des masses est fondée sur le plus haut dénominateur commun : plus vous vous adressez à un grand nombre de bouddhistes, plus vous devez faire appel aux plus hautes valeurs de la doctrine pour créer un consensus.

Il ne s’agit pas ici de débattre de la pertinence de ces doctrines ou de distribuer des bons et des mauvais points à telle civilisation ou à telle autre. Tous les hommes du monde partagent les mêmes espoirs et les mêmes faiblesses, ce qui les différencie à travers leur identité civilisatrice, ce sont les règles du jeu, les comportements collectifs et les valeurs clefs qui les sous-tendent. Chaque doctrine ne prend un sens que dans son propre contexte historique, identitaire, religieux et socioculturel : la psychologie individualiste en Occident et la psychologie collectiviste en Asie.

Néanmoins cette comparaison multiculturelle appliquée à l’Assemblée Générale de l’ONU nous montre que, dans un monde devenu multipolaire et multiculturel, la vision occidentale ne saurait être la seule à s’exprimer, surtout à travers un préjugé qui entache ses prétentions universelles. Du point de vue, par exemple, de la vision du monde majoritaire, c’est-à-dire de celle de l’Asie bouddhiste (1 habitant sur 4 dans le monde), il n’y a aucune raison qu’un G20 fonctionne mieux qu’un G234, ce serait même plutôt le contraire, compte tenu de la doctrine du consensus rapidement exposée ci-dessus. Il n’y a donc aucune raison que les grands problèmes de la planète ne soient pas traités à l’Assemblée Générale de l’ONU, avec tous les pays du monde, seule assemblée pleinement légitime pour exercer une gouvernance mondiale.

En temps normal, cette idée serait de l’ordre de l’utopie mais, après la récession qui va s’accentuer, il y a peut-être une opportunité pour changer de vision du monde : rien de tel que d’être collectivement pris par les couilles pour évoluer vers des solutions inédites.

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