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Le modèle économique latin

Civilisation latine 5

mardi 5 août 2014, par Bernard NADOULEK

Sa spécificité commence avec l’impact des valeurs chrétiennes sur l’économie. Le bien commun, l’équité et la charité tempèrent la recherche du profit pendant toute la période médiévale. Dans les corporations d’artisans, la "belle ouvrage", le juste salaire, le juste prix, les règles de solidarité et de compagnonnage (formation des apprentis) modèrent la concurrence. Ces valeurs permettent de valoriser le travail et de fonder les avancées technologiques des "bâtisseurs de cathédrales" sur la redistribution plus que sur le profit. Dans les corporations de marchands, le sens de l’aventure est indispensable sur les itinéraires périlleux du commerce au long cours. L’aventure du Vénitien, Marco Polo, est symbolique. Au XIIIe siècle, il fait un voyage d’une vingtaine d’années qui le mène jusqu’à l’Empire Mongol où il effectue des missions diplomatiques pour Kubilaï Khan. A son retour, il participe à la guerre contre Gênes, il sera capturé et envoyé en prison. Maigre bénéfice pour un si extraordinaire voyage. Mais, en prison, il écrit Le devisement du Monde, récit de ses tribulations, qui exercera une influence décisive sur les Conquistadors. Ce sont des valeurs, plus aristocratiques qu’artisanales ou marchandes qui prépareront l’avènement de la Renaissance.


Le modèle économique latin

Sa spécificité commence avec l’impact des valeurs chrétiennes sur l’économie. Le bien commun, l’équité et la charité tempèrent la recherche du profit pendant toute la période médiévale. Dans les corporations d’artisans, la "belle ouvrage", le juste salaire, le juste prix, les règles de solidarité et de compagnonnage (formation des apprentis) modèrent la concurrence. Ces valeurs permettent de valoriser le travail et de fonder les avancées technologiques des "bâtisseurs de cathédrales" sur la redistribution plus que sur le profit. Dans les corporations de marchands, le sens de l’aventure est indispensable sur les itinéraires périlleux du commerce au long cours. L’aventure du Vénitien, Marco Polo, est symbolique. Au XIIIe siècle, il fait un voyage d’une vingtaine d’années qui le mène jusqu’à l’Empire Mongol où il effectue des missions diplomatiques pour Kubilaï Khan. A son retour, il participe à la guerre contre Gênes, il sera capturé et envoyé en prison. Maigre bénéfice pour un si extraordinaire voyage. Mais, en prison, il écrit Le devisement du Monde, récit de ses tribulations, qui exercera une influence décisive sur les Conquistadors. Ce sont des valeurs, plus aristocratiques qu’artisanales ou marchandes qui prépareront l’avènement de la Renaissance.

Le capitalisme marchand

Entre le XIe et le XVe siècle, de la Méditerranée à la Baltique, et de Lisbonne à Novgorod, les marchands vont faire entrer l’Europe dans l’ère du capitalisme marchand. Au Nord de l’Europe, depuis le XIe siècle, les commerçants allemands de la Hanse Teutonique, ont construit un puissant réseau commercial, qui permet de faire circuler les marchandises entre les villes européennes. Sur la Méditerranée, les Croisades permettent à la Chrétienté de reprendre l’initiative sur la Méditerranée et de rouvrir les routes du commerce avec l’Orient, jusqu’en Asie. La confrontation avec l’Islam, première puissance mondiale du VIIIe au XIe siècle, va permettre à l’Europe d’accéder à un développement culturel, économique et financier qui précipitera la Renaissance. Du XIIIe au XVe siècle, les marchands italiens s’inspirent des méthodes du commerce arabe pour dynamiser l’économie médiévale. Après 1453 et la chute de Byzance, les routes de l’Orient sont à nouveau coupées par les Turcs ottomans. Mais Portugais et Espagnols sont déjà engagés dans la navigation océanique et la découverte du Nouveau Monde. Le commerce au long cours est devenu mondial et le capitalisme marchand des Latins s’appuie sur de nouvelles révolutions techniques et financières.

Le capitalisme financier

Les bénéfices du commerce permettent à Venise et à Gênes de développer leurs activités de banque et de crédit. A Gênes, en 1407, est fondée la Casa di San Giorgio, la première banque publique occidentale qui, durant quatre siècles, sera la plus puissante institution financière d’Europe. Au savoir-faire financier hérité des Arabes, les Italiens ajoutent les écritures comptables, notées en crédit et en débit. L’Eglise et la noblesse renforcent la puissance des marchands en les employant pour gérer leurs entrées d’impôts, leurs revenus et leur capital financier. En échange, les marchands prélèvent leurs frais de gestion et jouissent de divers privilèges (monopole d’exploitation de ressources, des mines, droit de tenir des marchés, privilège de battre la monnaie, etc.). Les grandes maisons de commerce et de banque, les Médicis de Florence ou les Fugger d’Ausbourg, financent la politique des Princes. Elles financent aussi la découverte du Nouveau Monde dans laquelle banquiers et marchands jouent un rôle majeur. Mais ce sont les Etats portugais et espagnols qui en tirent le plus grand profit en se partageant le monde en 1494, avec le Traité de Tordesillas. Avec la doctrine mercantiliste c’est l’Etat qui revient dans le champ du modèle économique latin. Il ne le quittera plus.

Les Latins à la conquête du monde

Dès le début du XVe siècle, l’infant portugais, Henri le Navigateur, crée la première école de marins, lance des expéditions pour explorer les côtes d’Afrique, utilise la science des astronomes et des géographes, encourage la cartographie, dans le but d’assurer le monopole de la navigation portugaise. La construction navale et les techniques de navigation connaissent une révolution. Gouvernail, boussole, astrolabe, mâts, gréement, charpente et quille permettent d’augmenter le tonnage et la vitesse pour passer du cabotage à la navigation au long cours. Tout est prêt pour l’expérience du grand large. La découverte, puis l’exploration du Nouveau Monde, précipitent le cours de l’histoire. En 1487, Bartolemeo Diaz passe le cap de Bonne Espérance ; en 1498, Vasco de Gama finit de contourner l’Afrique et découvre la route maritime des Indes. De 1492 à 1504, les voyages de Christophe Colomb ouvrent la route des Amériques ; Americo Vespucci explore la côte est de l’Amérique du Sud et donne son prénom au continent ; en 1500, Cabral découvre le Brésil ; Giovanni Caboto découvre l’Amérique du Nord ; enfin, Magellan fait le premier voyage autour de la terre, entre 1519 et 1521. La mondialisation océanique et économique est initiée.

Révolution des mentalités et capital-risque

L’ouverture des esprits est parallèle à celle du monde. Une mentalité rationnelle s’impose dans l’évolution des techniques, de l’industrie, de la finance, du droit. Parallèlement l’individualisme s’oriente vers la réussite économique. Ce n’est plus la naissance qui compte mais le talent : le profit comme le pouvoir sont à prendre. C’est l’heure de la création de sociétés privées, pour développer le commerce extérieur, financer les transports, les constructions maritimes et développer les lointains comptoirs. Les marchands créent des sociétés de commandite qui avancent le capital nécessaire et répartissent les bénéfices ou les pertes entre les associés. Le prêt "à risque maritime", "à la grosse aventure" et le "change maritime" constituent l’arsenal d’outils de capital-risque qui permet de financer le commerce international. Pour les Latins partis à la conquête du monde, les affaires et la fortune se jouent comme un pari, un défi. Pas de rentabilité assurée ou de position acquise : faire des affaires, c’est explorer le monde, faire jouer son imagination, mettre en rapport de nouveaux interlocuteurs, de nouveaux produits, de nouveaux lieux, ouvrir de nouvelles routes. Chez les Latins, le capital-risque fait de l’imaginaire une des principales sources de la création de richesse.

L’entreprise réseau

Les maisons mères des sociétés de commerce se livrent à de nombreuses activités reliées entre elles : commerce à grande distance, banque, construction navale, stockage, industrie textile, exploitation des mines, entreprises métallurgiques, travail des métaux précieux, commerce de foire. Ces maisons mères fournissent des matières premières à leurs entreprises, qui les transforment en produits finis, lesquels sont à leur tour vendus par les sociétés de commerce. L’entreprise est un réseau qui fonctionne à partir d’un mécanisme d’extension horizontale : les domaines d’activités sont reliés, s’appuient les uns sur les autres. Nous sommes loin de la concentration industrielle verticale du capitalisme anglo-saxon, fondé sur la spécialisation et la division des tâches. C’est une vision de l’économie très différente de celle des bourgeois anglo-saxons, qui fonderont leur révolution industrielle sur la recherche de bénéfices réguliers obtenus par un travail répétitif et codifié. Le capitalisme anglo-saxon du nord de l’Europe finira par imposer sa vision quantitative. Avec la mondialisation contemporaine, avec le développement en réseaux des entreprises multinationales et leur conception immatérielle de l’économie, la civilisation latine revient à l’ordre du jour.

L’exemple de Florence

Certaines villes sont de véritables réseaux urbains d’entreprises. En 1472, Florence possède : 33 grosses banques, qui assurent les transferts de fonds, les opérations de change et de crédit ; 270 ateliers travaillant la laine ; 83 ateliers de luxe travaillant la soie, les brocarts d’or et d’argent, les damasquins, le velours, le satin et les taffetas ; 33 ateliers d’orfèvres pour les métaux précieux, 31 ateliers de peintres et 26 de sculpteurs. Il faut ajouter le travail artisanal fait à domicile pour lequel les sociétés de commerce fournissent matière première et outils. Ces réseaux d’entreprises redéploient leurs ressources selon les mouvements du marché. En 1472, quand une crise élimine les trois quarts des ateliers de laine, le nombre des ateliers de luxe est doublé par les reconversions d’artisans. Attaquée sur sa production populaire, l’industrie de Florence se reconvertit sur les produits de luxe, dont elle détiendra longtemps un monopole. Quand Laurent le Magnifique subit des déboires commerciaux et financiers, il se rabat sur ses propriétés foncières, "richesses plus durables et plus sûres", écrit Machiavel. Enfin, quand la situation générale se dégradera à cause des Guerres d’Italie, le réseau horizontal florentin, qui a une dimension européenne, continuera à produire de confortables revenus pendant la crise.

La machine de guerre économique de l’Etat mercantiliste

L’exploitation des richesses du Nouveau Monde devient une affaire d’Etat. Le commerce privé au long cours s’appuie sur l’intervention de l’Etat qui, seul, peut maîtriser les enjeux stratégiques d’une politique navale et protéger les itinéraires océaniques. L’afflux d’or du Nouveau Monde permet de renforcer à la fois la politique des Princes, la constitution des nations européennes et celle de marchés intérieurs unifiés. L’école économique mercantiliste traduit un nouveau projet stratégique : mettre l’économie au service du politique pour subventionner la course à la puissance par la guerre. On bloque les prix agricoles pour nourrir une population urbaine nombreuse. Cette population travaille dans les corporations qui remplissent les caisses de l’Etat grâce à la fiscalité. On réduit les importations pour ne pas gaspiller la richesse nationale. On encourage les exportations de marchandises en soutenant quelques monopoles qui seront les fers de lance de la guerre commerciale. L’Etat s’installe au cœur de l’économie garde jusqu’à nos jours un contrôle attentif sur les secteurs stratégiques du développement. La guerre économique est née, le mercantilisme européen, le colbertisme français ou le dirigisme asiatique actuel, sauront en faire usage.

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