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Le monde du paléolithique

samedi 23 juillet 2016, par Bernard NADOULEK


Les premiers guerriers de l’histoire de l’humanité sont des chasseurs. Au début du paléolithique, l’âge de pierre, il y a environ 2 500 000 ans, l’homme commence à façonner des outils et des armes. Pendant cette durée qui représente environ 98% de l’histoire de l’homme, celui-ci devient un chasseur, passe du statut de proie à celui de grand prédateur. Parallèlement, il se lance dans l’exploration de son milieu naturel et finit par conquérir toute la planète en s’adaptant à toutes ses niches géo-climatiques. Pourquoi cette humanité naissante ne s’est-elle pas contentée de son animalité ? De la sécurité des routines éprouvées ? Quel instinct pousse l’intelligence humaine à s’arracher à sa condition ? Pourquoi ce combat acharné, génération après génération ? Pourquoi cette conquête incessante d’un espace qui, à l’époque, ne manque à personne ? Avant de répondre à ces questions, survolons l’évolution du genre "homo", le monde dans lequel il vit et la somme d’efforts et d’innovations que représente la mise au point de ses premières techniques. Les préhistoriens divisent classiquement le paléolithique en quatre périodes liées aux évolutions du genre humain : Homo habilis, Homo erectus, Neandertal, Homo sapiens.

Homo habilis. C’est entre -2,5 et -1,8 millions d’années, qu’Homo habilis, "l’homme habile", va inaugurer la préhistoire en Afrique. Il mesure entre 1m20 et 1m30 et pèse de 30 à 40 kilos, sa capacité crânienne est comprise entre 600 et 780 cm3, est similaire à celle des gorilles ou des chimpanzés. Il vit en petits groupes de chasseurs cueilleurs nomades, dans un habitat de branchage. Habilis cueille des plantes, des fruits, des racines et dispute des charognes aux grands prédateurs. Son habilité consiste à travailler la pierre, c’est le premier créateur d’outil, il part de rien ! Il est très difficile d’imaginer le dénuement dans lequel vivaient les premiers groupes humains, tout comme leur insécurité permanente en tant que proie des grands fauves. Un seul exemple : plus de deux millions d’années sans feu ! Homo habilis souffrait d’ailleurs d’arthrose et de rhumatismes.

Homo erectus. Entre -1,8 millions d’années et -300 000 ans, Homo erectus, "l’homme debout", succède à Homo habilis. Sa condition est nettement meilleure, il a grandi, entre 1,50 et 1,65 m, forci, entre 45 et 55 kg, et son cerveau s’est développé, entre 850 et 1 100 cm3. Il utilise un langage articulé complété par des gestes. Erectus continue de cueillir et de faire le charognard, mais il chasse aussi de petits animaux et progressivement des grands, jusqu’à l’éléphant. Entre -450 et -380 000 ans, il apprend à utiliser le feu : une révolution qui permet la cuisson des aliments, la défense contre les prédateurs et la chaleur du feu de bois à la veillée comme élément de sociabilité. Ses techniques ont progressé : il taille des pierres bifaces, des hachereaux et sa panoplie s’est complétée par un outillage étendu de bois et de bambou. Erectus est le représentant du genre homo qui aura eu la plus grande longévité : 1,5 millions d’années, plus du double de son prédécesseur habilis. Il sort de l’Afrique par le Moyen Orient et se répand en Europe et en Asie.

Neandertal. Entre -250 000 et -28 000 ans, Neandertal succède à ses devanciers. Il est très robuste : 1,65m et 90kg en moyenne pour les hommes, 1,55m et 70kg pour les femmes. Sa capacité crânienne moyenne de 1500 cm3 est supérieure à celle de l’homme moderne. Mais si ! Une mémoire atavique sommeille-t-elle dans les replis archaïques de son cerveau reptilien ? Il s’adapte au climat hostile de la dernière vague de glaciation. Neandertal vit en clan et communique grâce à un langage largement non-verbal. C’est un grand chasseur, un grand fabricant d’outils. Il soigne ses blessés et invente les sépultures. La disparition de Neandertal reste inexpliquée. Les spécialistes évoquent de nombreuses hypothèses qui vont de la stérilité à l’épidémie, et de l’affrontement à la fusion génétique avec son successeur Homo sapiens.

Homo sapiens. Entre -100 000 et -40 000 ans, Homo sapiens, "l’humain sage", apparait. Curieusement, son cerveau, d’en moyenne 1 400 cm3, régresse un peu par rapport à celui de Neandertal, mais reste deux fois supérieur à celui des gorilles ou des chimpanzés. Sapiens hérite de ses prédécesseurs mais va beaucoup plus loin dans l’innovation. Il développe des langues propres à chacune des ses zones d’implantation. Sapiens élargit progressivement ses connaissances, ses techniques, commence à domestiquer des espèces végétales et animales. Il améliore son habitat, créé des modes vestimentaires et des objets artistiques. Il créé des rites, des croyances, des tabous, des coutumes et, progressivement des traditions. Il finit la conquête des cinq continents en mettant au point les techniques de navigation qui lui permettront de coloniser l’Australie entre -55 000 et -35 000 ans. Au néolithique, avec la sédentarisation et l’agriculture, Sapiens commence alors à transformer son écosystème, avec le succès que nous connaissons aujourd’hui.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser l’évolution linéaire du genre Homo, sa culture ne se développe pas de manière progressive. Selon Lévi-Strauss (1974), les cultures ne sont pas « échelonnées dans le temps », mais surgissent de manière aléatoire comme « étalées dans l’espace ». Le progrès ne fonctionne pas comme un mouvement linéaire et continu, mais par des mutations qui se caractérisent par des sauts et des changements d’orientation. L’humanité ne progresse pas comme si elle montait un escalier où chaque nouvelle marche représenterait une nouvelle conquête matérielle ou intellectuelle mais, toujours selon Lévi-Strauss, comme un joueur utilisant plusieurs dés et qui, à chaque phase, produit une combinaison différente, en s’exposant à perdre sur un de ces dés ce qu’il gagne sur un autre. On imagine ainsi les tâtonnements millénaires qui aboutissent à un mouvement civilisateur traduisant la complexité du génie humain.

Les outils et la pensée

A quel moment l’individu commence-t-il à s’arracher de son animalité pour entrer en humanité ? Et sur quel critère en juger ? La réponse classique est que l’aventure humaine commence dès le début du paléolithique avec la fabrication de ses premiers outils, premiers critères d’hominisation. L’éthologie, étude des comportements animaux, montre que certains singes sont capables de se servir d’outils, pierres ou bâtons. La différence avec l’homme c’est que celui-ci les créé, les améliore graduellement et les conserve, contrairement aux singes qui les abandonnent après utilisation. La différence, c’est la superposition de la mémoire, de l’imagination, des capacités d’abstraction et d’apprentissage. La différence c’est la faculté cognitive de l’homme lui permettant d’appréhender progressivement les règles du monde qui l’entoure pour finaliser sa pensée et ses outils.

Pour améliorer leurs outils de pierre, à travers les progrès continu d’une intelligence naissante, génération après génération, il faudra environ deux millions d’années aux sociétés du paléolithique pour passer de pierres tranchantes primitives, obtenues en frappant deux galets l’un contre l’autre, à des outils bifaces élaborés. Les bifaces sont formés d’une base arrondies pour la prise en main, d’une lame de pierre tranchante et d’une pointe effilée. Deux millions d’années pour aboutir à un outil multifonctionnel : percuter avec la base, trancher avec la lame et percer avec la pointe. Autre évolution technologique mesurée en centaines de milliers d’années, depuis -450 000 ans : celle de la maîtrise du feu. La cuisson des aliments réduit les maux gastriques dus à l’absorption de viande pourrie. La chaleur réduit arthrose et rhumatismes. Et, très important, la lumière du feu de camp augmente la sociabilité, les échanges verbaux et améliore la transmission des usages, des coutumes, des rites, etc. Le feu encore, arme de défense contre les animaux. Il nous faut faire un saut mental extraordinaire pour réaliser que l’humanité aura passé plus de deux millions d’années sans feu ! Mais, a contrario, si nous totalisons l’ensemble des savoirs nécéssaires pour survivre dans tous les écosystèmes de la planète, nous voyons que dès le paléolithique la civilisation reposait sur une somme impressionnante de connaissances dont nous serions bien incapables de mobiliser le centième aujourd’hui pour survivre dans un environnement hostile.

L’évolution n’est pas seulement matérielle : en façonnant leurs outils, les sociétés du paléolithique éveillent aussi leur intellect. Dans Le geste et la parole (1964), André Leroy-Gourhan nous montre le parallélisme entre l’évolution simultanée des techniques et du langage. En produisant des outils et des armes ces sociétés s’initient à la rationalité et à la causalité : les outils permettent d’améliorer l’habitat, ou l’habillement, les armes d’abattre des proies. La pensée s’articule, l’action devient préméditée, planifiée, la réflexion et l’anticipation prennent le pas sur l’instinct et les routines animales. Cette évolution des esprits ne se cantonne pas aux préoccupations immédiates de la survie, elle s’aventure déjà sur les chemins de l’art et de la spiritualité dès le paléolithique supérieur. A partir d’expériences communes, comme le rêve faisant apparaître des ancêtres morts, des croyances s’ébauchent, dont celle d’un monde invisible où se réfugient les âmes des disparus. Ces croyances entraînent à leur tour des pratiques telles que l’élaboration de rites funéraires. L’évolution intellectuelle est globale, elle se manifeste dans une curiosité stimulée par l’inquiétude d’un monde si vaste et mystérieux, dans une volonté permanente d’exploration et de conquête. Cette exploration va conduire au premier exploit majeur de la civilisation en marche : la dissémination de l’humanité et sa conquête de la planète. Cette conquête n’est en aucun cas due à la nécessité telle que le manque d’espace ou la recherche de nouveaux territoires de chasse. Comme l’écrit Emmanuel Anati dans La religion des origines (1999), c’est bien d’un esprit d’aventure, d’une soif de connaissance, d’une volonté de dépassement qu’il s’agit. Ces traits s’affirment d’emblée comme spécifiquement humains. Il s’agit d’éclaircir les mystères d’un monde qui tout à la fois terrifie et fascine. Aventure, dépassement, ce sont bien les prémisses de la liberté qui se profilent depuis les origines.

Dans son Anthropologie structurale (1958-1974), Lévi-Strauss cite un chercheur, Leslie A. White, qui a calculé que cette période du paléolithique de 2 500 000 ans à produit plus des 9/10e de notre richesse culturelle. Par opposition, l’agriculture ne représente que 2% de l’histoire de l’humanité et la révolution scientifique et industrielle de l’Occident ne constitue qu’un demi-millième ! Le monde du paléolithique n’est donc pas celui de sociétés primitives engluées dans des traditions immémoriales mais, tout au contraire, celui d’un progrès acharné qui, partant du dénuement complet, forme le socle civilisateur de notre humanité.

La première forme de société humaine est composée de petits groupes de chasseurs et de cueilleurs nomades qui se déplacent pour suivre les cycles de reproduction des espèces végétales et les migrations de leurs proies animales.

Quelles sont les caractéristiques du chasseur, de ses techniques, de sa vision du monde ? Les chasseurs, premiers guerriers de l’histoire, sont à l’avant-garde de la liberté. C’est très clair chez le chasseur du paléolithique qui adopte rapidement les idées nouvelles malgré le conservatisme garant de la pérennité des groupes humains. Pourquoi le chasseur aurait-il une aptitude spéciale au changement ? Parce que cette aptitude procède des impératifs de la survie. En adoptant toutes les innovations qui optimisent la chasse, le chasseur augmente à la fois son efficacité et sa sécurité. La cueillette fait courir moins de risques. Dans la chasse, l’aptitude au changement est proportionnelle à l’augmentation des chances de survie.

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