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Le redéploiement identitaire.

"Traité de civilisations comparées" (extraits).

mardi 6 novembre 2012, par Bernard NADOULEK

Pourquoi et comment la question des civilisations se pose-t-elle aujourd’hui ? Après un siècle d’affrontements militaires et idéologiques entre fascisme, communisme et capitalisme, nous sommes confrontés à des affirmations identitaires fondées sur les civilisations et les cultures. Après un demi-siècle de relations internationales basées sur l’opposition Est/Ouest et les idéologies communiste et capitaliste, nous passons à un système multipolaire dont les protagonistes se définissent par leurs héritages historiques, leurs cultures et leurs religions. Après la dernière décennie du XXe siècle où, dans les pays occidentaux développés, on a pu croire à l’avènement d’une civilisation universelle fondée sur la démocratie libérale, c’est aujourd’hui l’éventualité d’une guerre de civilisations qui occupe le devant de la scène intellectuelle. Quelle nouvelle vision du monde pouvons-nous fonder en termes de valeurs, de cultures, de civilisations ? Mais attention, une crise de civilisation peut en cacher une autre. Vivons-nous un choc des civilisations, au sens identitaire d’un affrontement entre, par exemple, l’Orient et l’Occident ? Ou une crise de la civilisation, au sens universel de ce terme, c’est-à-dire une crise de notre modèle mondial de développement ?


L’anomie. Face à la mondialisation qui nous dépersonnalise, les sociétés humaines se replient sur leur identité culturelle. La question des civilisations se pose de manière exacerbée car nous sommes en pleine crise de transition. Dans l’histoire, à chaque étape de mutation, le changement des conditions d’existence remet en cause les règles sociales. Il en résulte un état d’anomie défini par Durkheim comme un affaiblissement des normes morales et sociales : les repères du passé s’affaiblissent avant que s’affirment ceux du futur. Ce qui a pour conséquence d’augmenter l’insatisfaction générale, les conduites déviantes ou erratiques. Pendant la transition, l’érosion des valeurs entraîne divers types de conflit entre pays ou entre classes sociales, la criminalité augmente, les liens familiaux et les principes moraux sont remis en cause et l’on assiste à une perte de confiance dans les institutions. Les repères sociaux et politiques sont remis en cause jusqu’à ce que de nouvelles formes de sociabilité viennent remplacer les précédentes. C’est alors que nous régressons vers les couches identitaires les plus archaïques, vers les religions qui incarnent les différences culturelles les plus ancrées. Ce qui va jusqu’à l’intégrisme religieux, aussi bien dans les pays musulmans, qu’aux Etats-Unis. Conséquence : un état de xénophobie qui se mondialise.

La civilisation universelle. Prise dans son sens générique, la civilisation est le degré d’avancement matériel et intellectuel d’une société. Prise dans son sens universel elle s’applique à l’état du monde. Pour les hommes des Lumières, la civilisation était un idéal qu’ils identifiaient au progrès. Pour eux, la civilisation est cet "escalier" que toutes les sociétés empruntent pour passer, marche par marche, de l’état de barbares à celui de civilisées. Mais la métaphore de l’escalier implique que toutes les sociétés humaines ne se trouvent pas sur la même marche. Que certaines sont sur des marches plus hautes, d’autres plus basses. D’où le passage au verbe "civiliser" : les sociétés les plus développées étant censées aider les moins développées. Et toutes de progresser vers le haut de l’escalier où les différences s’abolissent. Cet espoir généreux dérivera vite vers une interprétation plus prosaïque : la hiérarchisation des civilisations. On s’avise, dès le XIXe siècle, en pleine colonisation, que certaines civilisations ne sont pas plus ou moins développées, mais supérieures ou inférieures. Dès lors, il revient aux civilisations supérieures de civiliser les inférieures. Et la civilisation devînt le masque idéologique de la colonisation, de la mise au pas des populations, de la captation des territoires et des ressources qui alimentaient l’Europe.

Les civilisations identitaires. Au paléolithique, les cultures des groupes de chasseurs-cueilleurs ne diffèrent qu’à cause de leur implantation géo-climatique et des ressources qu’ils exploitent. Au néolithique, une différenciation intervient entre sociétés nomades et sédentaires. Ce sont plus les modes de vie qui s’opposent que les croyances, lesquelles restent floues. C’est pendant l’antiquité, avec la naissance des religions, que se scellent les différences entre civilisations. Les religions sont au cœur des civilisations, car elles sont les premières doctrines qui envisagent globalement l’existence humaine, en ordonnant les croyances sur les origines de l’humanité et leurs causes, sur les valeurs et les comportements collectifs, sur les idéaux et les finalités de l’existence. Dès le paléolithique, la civilisation africaine émerge. Au néolithique, trois foyers de civilisation se développent : l’Orient Ancien, l’Inde et la Chine, et un quatrième plus tardif en Amérique centrale. Puis, de l’Antiquité au IXe siècle, les civilisations latine, anglo-saxonne, musulmane et slave, parachèvent les identités civilisatrices et leurs différences. La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si ces différences de civilisation sont des facteurs d’antagonisme ou de coopération, de destruction ou d’enrichissement, pour l’humanité ?

La guerre limitée contre l’Autre. Le discours sur les civilisations est souvent le prétexte idéologique au nom duquel se préparent des conflits aux enjeux beaucoup plus concrets : conquêtes, appropriation de territoires et de ressources. Mais ce ne sont pas les civilisations qui font la guerre. Les civilisations ne sont pas des acteurs politiques, ce sont des conglomérats de lieux, de populations et de cultures différentes. Les civilisations sont des facteurs limités d’antagonisme. Oui, l’Autre, l’étranger, le lointain suscite parfois une hostilité de principe. Oui, les différences engendrent souvent la xénophobie. Mais l’Autre est lointain, la distance est un facteur modérateur et le choc entre civilisations est limité. Ainsi, dans l’histoire, les guerres entre pays européens ont fait infiniment plus de victimes que leurs guerres contre des civilisations étrangères. Par exemple, les deux guerres mondiales du XXe siècle ont été déclenchées par des "guerres civiles européennes" (Huntington, 1994). Les conflits identitaires sont limités dans l’histoire. Excepté les Croisades, dont on sait aujourd’hui que les causes étaient plus politiques que religieuses, les seules guerres lointaines que l’Europe ait menées étaient coloniales : leurs buts étaient matériels et non civilisateurs. Quand le discours sur les civilisations s’exacerbe, c’est pour des enjeux matériels majeurs.

La guerre des ressources. Dans son ouvrage sur Le choc des civilisations (1994) Huntington désigne les ennemis de la "civilisation occidentale" : les pays musulmans et asiatiques. Mais, sous les aspects culturels qu’il invoque, il y a des enjeux dont il ne souffle mot. Nous sommes dans une période de raréfaction des ressources naturelles et si les pays asiatiques et musulmans nous posent un problème, c’est parce que chacun à leur manière, ils sont au cœur du problème dans un contexte de guerre économique. L’enjeu majeur de la rivalité avec les pays musulmans est l’énergie. Dans un contexte de raréfaction et de flambée des prix du pétrole et du gaz, l’enjeu énergétique sera décisif, jusqu’à la transition avec les énergies renouvelables, ce qui n’est pas pour demain. Avec les pays asiatiques et surtout la Chine le problème est différent. L’Asie est la principale consommatrice de ressources : en raison de sa démographie (environ un quart de l’humanité) mais aussi parce que sa production manufacturière est devenue la principale consommatrice des ressources naturelles mondiales. Cette exploitation exponentielle des ressources nous précipite dans un véritable goulot d’étranglement. Derrière le débat sur le choc des civilisations, le véritable enjeu mondial est la guerre économique pour le contrôle des ressources naturelles !

La guerre totale contre le Semblable. Les vrais conflits identitaires sont des guerres internes à chaque civilisation. La proximité est indispensable au maintien des protagonistes en présence, des antagonismes en suspens et à l’accumulation des contentieux. Dans ce type de conflit, ce n’est pas l’étranger qu’on assassine, c’est le voisin, le Semblable, celui qui nous ressemble à un point tel que les repères sont brouillés. Des voisins tellement proches qu’on risque de ne plus faire la différence entre "eux" et "nous". Ce n’est pas parce qu’ils étaient différents que les Juifs furent massacrés, mais bien parce qu’ils étaient intégrés, parce qu’ils ressemblaient à des Allemands, parce qu’ils jouaient un rôle économique et culturel important. De même dans la terrifiante purification ethnique yougoslave ou rwandaise, c’est le voisin immémorial qu’on élimine, le semblable, celui dont l’identité est proche de celle de l’agresseur. C’est lorsque le semblable joue le rôle de bouc émissaire que la violence est la plus grande car, une fois le conflit commencé, il est difficile de revenir en arrière, difficile de penser qu’après les horreurs de l’affrontement, on pourra de nouveau vivre ensemble, d’où la propension à mener le massacre jusqu’à son terme. Les conflits identitaires sont des guerres totales entre semblables.

Mondialisation et civilisations. La mondialisation provoque un paradoxe : les modes de vie et de consommation convergent, pendant que les différences culturelles se réaffirment. C’est pourquoi il nous faut mieux comprendre les rapports entre mondialisation et civilisations. Nous présentons ici une périodisation de la mondialisation en cinq phases. La mondialisation "paléolithique et nomade", dont le phénomène clef est la dispersion de l’humanité sur les cinq continents. La mondialisation "néolithique et sédentaire", avec l’invention de l’agriculture et de l’élevage, qui va aboutir à l’opposition des modes de vie entre nomades et sédentaires. La mondialisation "continentale et militaire", où civilisations nomade et sédentaire vont s’affronter pendant cinq mille ans dans un cycle continu d’invasions. La mondialisation "océanique et économique", qui verra s’opposer l’Europe au reste du monde à travers la colonisation et la constitution d’un système économique mondial. Enfin, la mondialisation "spatiale et politique" contemporaine, qui voit s’installer un monde multipolaire et multiculturel en pleine crise de transition. Parallèlement, nous explorerons les concepts de culture et de civilisation, depuis leur origine commune jusqu’à leur différenciation dans un monde globalisé.

Prochains articles :

La mondialisation "paléolithique et nomade"

La mondialisation "néolithique et sédentaire"

La mondialisation "continentale et militaire"

La mondialisation "océanique et économique"

la mondialisation "spatiale et politique"

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