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Le redéploiement identitaire

dimanche 7 novembre 2004, par Bernard NADOULEK

Après un siècle d’affrontements idéologiques et militaires entre fascisme, communisme et démocratie libérale, nous revenons à un principe d’affirmation identitaire des puissances fondé sur les civilisations. Après un demi-siècle de relations internationales basées sur l’opposition bipolaire des blocs Est-Ouest et de leurs idéologies, communisme et capitalisme, nous revenons à un système multipolaire dont les protagonistes se définissent par leur héritage historique, leur culture et leur religion. Après la dernière décennie du XXIe siècle où, dans les pays occidentaux développés, on a pu croire à l’avènement d’une civilisation universelle fondée sur la démocratie libérale, c’est aujourd’hui l’éventualité d’une guerre de civilisations qui occupe le devant de la scène médiatique. Quelle nouvelle vision du monde pouvons-nous fonder en termes de valeurs, de cultures, de civilisations ? Mais attention, une crise de civilisation peut en cacher une autre. Vivons-nous un choc des civilisations, au sens identitaire d’un affrontement entre, par exemple, l’Orient et l’Occident, ou une crise de la civilisation, au sens universel de ce terme, c’est à dire d’une crise de notre modèle mondial de développement ?


L’épopée des civilisations commence il y a environ 2,5 millions d’années, avec les premiers outils du paléolithique. Le concept de civilisation définit rétrospectivement le genre humain tout entier en un sens universel et dynamique : celui de la formidable épopée qui nous a conduits à conquérir les cinq continents, à apprendre à vivre dans tous ses écosystèmes, même les plus rudes, à naviguer sur les fleuves, sur la mer, sur l’océan, dans le ciel et, demain, dans l’espace où nous trouverons une sphère d’expansion illimitée. La civilisation, en son sens singulier et universel, désigne donc l’état d’avancement matériel et intellectuel du genre humain. En revanche, les civilisations, en leur sens pluriel et identitaire, sont les sept civilisations qui se sont maintenues jusqu’à nous et ont acquis une dimension mondiale. Les civilisations africaine, anglo-saxonne, asiatique, indienne, latine, musulmane, slave, totalisent ensemble plus de 90 % de la population, de l’espace et des ressources mondiales. Ces sept civilisations constituent de nouveaux pôles de référence de la mondialisation. Sept univers mentaux très éloignés les uns des autres car les civilisations déterminent nos conceptions de la société, de l’économie, du politique. Aujourd’hui, nous assistons à un double redéploiement, multipolaire et multiculturel, des relations internationales où deux systèmes coexistent désormais : le système géopolitique des puissances et le système identitaire des civilisations. Sur le plan géopolitique, le changement est rapide.

Avec la fin de la guerre froide, le monde est redevenu multipolaire. L’Amérique reste la première puissance mondiale, mais elle doit aujourd’hui tenir compte, de manière croissante, de la puissance de l’Europe et de celle de l’Asie. Demain, de nouvelles puissances émergentes — Chine, Inde, Russie, Brésil, etc. — viendront accentuer ce caractère multipolaire de l’échiquier mondial. D’un point de vue militaire, en plus des conflits en cours — Irak, Tchétchénie, Israël, Darfour, etc. — nous pouvons nous attendre à d’autres conflits de basse intensité, à la poursuite du terrorisme international et au danger le plus important qui vient aujourd’hui de la prolifération nucléaire avec l’Iran en première ligne.

D’un point de vue économique, dans un futur très proche, la Chine sera la première puissance mondiale et les pays émergents joueront un rôle international croissant. Daniel Cohen souligne avec raison que, pour la plupart des pays du Sud, la mondialisation aiguise les frustrations « parce qu’elle tarde à advenir et non parce qu’elle serait déjà advenue ». Le commerce Sud-Sud a déjà supplanté le commerce Nord-Sud et la dynamique du développement mondial échappera de plus en plus aux pays occidentaux.

À cette mutation géopolitique se superpose une révolution identitaire exacerbée qui fait ressurgir les civilisations comme nouveaux pôles de référence de la mondialisation. Quelle forme le redéploiement des équilibres géopolitique va-t-il prendre à travers ce retour en force des civilisations ? Pour mieux le comprendre, opérons un rapide retour sur le XXe siècle.

Pendant la fin du XIXe et le début du XXe siècle, les nations européennes s’affrontent, tant sur le continent européen qu’à l’échelle mondiale, à travers leurs empires coloniaux. Dans la montée des nationalismes européens exacerbés, qui préparent les deux guerres mondiales du XXe siècle, les notions de culture et de civilisation sont revendiquées par chacun des protagonistes pour justifier leur suprématie supposée. Mais, dans les conflits qui s’annoncent, trois nouvelles idéologies de portée universelle sont également en présence : le fascisme des puissances de l’Axe, la démocratie libérale des alliés occidentaux et le communisme de l’URSS. À l’issue la Seconde Guerre Mondiale, l’idéologie fasciste a cédé devant la coalition du communisme et de la démocratie libérale. Divers régimes fascistes persistent encore au sud de l’Europe, en Amérique Latine et dans divers pays du Tiers-Monde, mais ils n’apparaissent plus que comme des survivances condamnées, discréditées. À la fin de la Seconde Guerre Mondiale, l’équilibre international, dominé par les puissances coloniales européennes, s’effondre. Un nouveau système bipolaire Est-Ouest émerge, dominé par les États-Unis, fer de lance des démocraties occidentales, et l’Union Soviétique, figure de proue des pays communistes.

Pendant que la « guerre froide » gèle les équilibres au Nord de la planète par la dissuasion nucléaire entre les blocs Est-Ouest, au Sud, le Tiers-Monde est en proie à la décolonisation, aux luttes d’indépendance nationales, à l’affrontement indirect des blocs Est-Ouest, et à la « guerre chaude » qui fait rage en Asie, en Afrique et en Amérique Latine. Il faudra attendre les années 1970 pour que les pays du Tiers-Monde finissent d’acquérir leur indépendance nationale, attendre les années 1980 pour que l’Union Soviétique marque le pas dans la course à la puissance et aux armements, et attendre encore les années 1990 pour qu’elle implose économiquement et idéologiquement, minée par le totalitarisme. Dans les années 1990, des trois idéologies dont l’antagonisme avait gouverné le XXe siècle, il ne reste que la démocratie libérale qui, forte de l’avance des pays occidentaux développés, et plus particulièrement, des États-Unis qui en font leur credo, semble vouée à une destinée mondiale.

Au début des années 1990, après la chute de l’Union Soviétique, le processus de mondialisation économique et technologique devient le fait majeur qui occupe tous les esprits. Le monde, unifié de fait par la fin de la rivalité entre communisme et capitalisme, semble évoluer vers un équilibre international fondé sur la coopération des démocraties libérales. C’est « la Fin de l’Histoire », annoncée par Hegel, puis par Francis Fukuyama. D’un point de vue politique, la victoire de la démocratie suscite l’espoir d’un nouvel ordre international qui, sous l’égide de l’ONU, devrait garantir une paix mondiale permettant de résoudre les problèmes planétaires liés au développement, à l’environnement, à la santé, à l’éducation, à la délinquance internationale, au terrorisme et aux conflits locaux. D’un point de vue économique, le grand mouvement de désenclavement libéral de la planète semble promettre un accroissement des richesses et une réduction des inégalités. Dans son discours du 11 septembre 1990 sur le nouvel ordre international, le Président Bush invoque « une nouvelle ère libérée de la terreur… dans laquelle toutes les nations pourront vivre en harmonie… où les forts respecteront le droit des faibles ». Or, en une décennie, avant même les années 2000, il a vite fallu déchanter. Les inégalités se sont accrues, dans les pays riches comme dans les pays pauvres, ainsi qu’entre les pays riches et les pays pauvres. Le règlement des grands problèmes mondiaux n’a pas avancé. Un nouveau type d’affrontement, la purification ethnique, lié aux différences identitaires et au racisme, a ensanglanté l’ancienne Yougoslavie et le Rwanda. Les intégrismes religieux s’affirment plus fort que jamais, dans le monde musulman tout comme aux États-Unis. Le terrorisme international s’est développé de manière inquiétante et, après l’attentat du 11 septembre 2001, une nouvelle doctrine américaine de la « guerre préventive » justifie le regain du militarisme en Afghanistan et en Irak. Après l’assaut terroriste contre les tours du World Trade Center, onze ans après le discours de Bush — le père — sur « la nouvelle aire de paix et de droit », le Président Bush — le fils — tient un discours militariste sur « l’Axe du Mal » et la « guerre préventive ».

Si le premier mandat de George W. Bush avait pu apparaître comme un durcissement exceptionnel de la vie politique américaine, la majorité des Américains, en le réélisant en novembre 2004, a légitimé sa nouvelle politique néo-conservatrice. Cette politique néo-conservatrice consacre également une fracture du pays et radicalise l’opposition entre les démocrates réformateurs et les républicains dont le parti a basculé sur sa droite. Le résultat de la réélection de Bush est, sur le plan intérieur, un recul sécuritaire de la démocratie, marqué par le Patriot Act, et, sur le plan extérieur, une victoire des néo-conservateurs et de leur doctrine de la guerre préventive. De fait, c’est aussi une victoire du terrorisme. Oussama Ben Laden a pratiquement joué un rôle d’agent électoral pour le président Bush. De plus, en 2004, après l’attentat terroriste de Madrid, Ben Laden fait à nouveau « élire » un président en Espagne. À travers la guerre en Tchétchénie, le terrorisme a également joué un rôle clef dans la réélection de Poutine en Russie. Ainsi, même si les démocraties ont démontré leur capacité de résistance face au terrorisme, celui-ci a déjà remporté une victoire significative à l’échelle mondiale dans le durcissement sécuritaire qu’il leur impose.

Sur le plan de la politique intérieure des États-Unis, c’est aussi la victoire des milieux d’affaire conservateurs et celle des fondamentalistes protestants. Les objectifs des milieux d’affaire conservateurs sont clairs et affichés : démanteler toute forme de protection sociale et obtenir le plus de réduction d’impôts possible. Pour les fondamentalistes protestants, il s’agit de revenir sur la séparation de l’Église et de l’État et de lutter contre l’avortement, contre l’homosexualité, contre l’enseignement du darwinisme, pour la peine de mort, etc. Ainsi, la révolution néo-conservatrice réunit aux États-Unis : les milieux d’affaires conservateurs et leur lutte contre toute politique sociale, les fondamentalistes protestants et leur entreprise de moralisation puritaine, et les néo-conservateurs avec leur doctrine de la guerre préventive dont le but est de pouvoir intervenir partout dans le monde où les intérêts américains sont menacés, sans avoir à se soucier de leurs alliés, du droit ou des institutions internationales. Ainsi, l’Amérique elle-même est en plein repli identitaire dans un néo-isolationnisme centré sur la défense des « ses valeurs ». Enfin, avec le deuxième mandat de Bush, il y a bien des risques accrus de guerre contre les « États voyous », mais les causes de ces éventuels conflits seront plus que jamais de maintenir la suprématie mondiale, de plus en plus menacée, des États-Unis.

L’Amérique se trouve aujourd’hui dans la situation d’une citadelle assiégée. Une part de ce déclin relatif peut s’expliquer à travers une hypothèse développée par Toynbee dans son ouvrage Guerre et Civilisations, et reprise par Paul Kennedy, un autre historien anglais, dans son ouvrage Naissance et déclin des grandes puissances. Avant qu’une nation parvienne à la puissance, et tant qu’elle n’a pas encore de responsabilités géopolitiques, toutes ses forces sont tendues vers le développement économique, ce qui lui permet d’augmenter rapidement sa richesse. Quand cette nation parvient à une richesse suffisante, elle engage une politique de puissance et d’armement pour pouvoir défendre ses intérêts là où ils sont menacés. Dans ce premier temps, richesse et puissance vont de pair : la richesse est indispensable pour acquérir la puissance et cette puissance est nécessaire pour protéger la richesse. Puissance et richesse connaissent alors une expansion rapide. Mais, dans un deuxième temps, les intérêts de cette nation étant toujours plus étendus, il lui faut financer une puissance militaire toujours croissante et les ressources consacrées à l’armement, à l’équipement d’armées, de flottes maritimes et aériennes, viennent se soustraire au développement économique. À l’apogée de cette puissance, s’engage alors un déclin irrémédiable. Comme l’écrit Toynbee, le géant armé étouffe sous sa cuirasse. La puissance militaire qui avait accompagné le développement, précipite maintenant l’heure du déclin. Cette hypothèse s’applique au déclin absolu de l’ex-URSS mais également au déclin, plus relatif mais tout aussi irrémédiable, des États-Unis d’aujourd’hui. Bien que les États-Unis demeurent la première puissance mondiale, ils ne peuvent gouverner le monde à eux seuls et leur récent aventurisme militaire représente une tentative illusoire de préserver un leadership condamné.

Cependant, paradoxalement, dans ce même moment où le leadership américain s’effondre, les Etats-Unis sont en proie à une transformation radicale qui en fait un « pays-monde », un miroir de la mondialisation. Les dernières vagues de l’immigration latine et asiatique accentuent le caractère multiculturel de sa société. Grace aux universités américaines, très largement dominantes à l’échelle internationale, la formation des étudiants indiens et asiatiques permet une mise en phase des Etats-Unis avec leurs pays d’origine dont ils forment les élites économique et politique. De même, l’actuelle révolution conservatrice et religieuse des Etats-Unis est le reflet d’une tendance mondiale, tout particulièrement visible dans les pays musulmans, et l’Amérique semblait bien placée pour incarner cette tendance. Mais, avec sa récente guerre en Irak, l’Amérique a suscité un rejet massif, non seulement des pays musulmans, mais d’un ensemble de pays non occidentaux, pour qui elle apparaît comme un impérialisme et non plus comme un phare de la démocratie. Les Etats-Unis se coupent également d’une partie de leurs alliés européens et asiatiques qui les considèrent aujourd’hui comme potentiellement dangereux sur le plan international, tant du point de vue militaire qu’économique. Enfin, son unilatéralisme militaire a durement remis en cause la crédibilité de l’ONU et du droit international.

Un des résultats majeurs de ce processus est que, dans la plupart des pays non occidentaux, l’équilibre international garanti par l’ONU apparaît de plus en plus comme une politique de préservation des intérêts occidentaux, et que le droit international, fondé sur la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948, est de plus en plus dénoncé en tant qu’idéologie occidentale qui s’exerce au mépris de la diversité culturelle des autres peuples et des autres civilisations. Vivons-nous le prélude du « choc de civilisations », annoncé par Samuel P. Huntington ? Pourtant les civilisations, entités composites, divisées en nations et en peuples, en ethnies et en langues, en traditions et en cultures différentes, ces civilisations ne sont pas des acteurs internationaux, elles ne prennent pas de décisions comme les États, ne mettent pas en œuvre de politiques, ne participent pas aux négociations internationales, ne déclarent pas la guerre. Comment pourraient-elles s’affronter ? C’est donc bien une crise de la civilisation, au sens universel de ce terme, c’est à dire d’une crise de notre modèle mondial de développement que nous affrontons, à travers une crise écologique globale et une guerre économique pour le contrôle des ressources naturelles en voie d’épuisement. Le redéploiement identitaire n’est que le rideau de fumée idéologique derrière lequel se dissimule les protagonistes de la guerre des ressources.

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