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Le rôle des castes dans l’Inde contemporaine

Indépendance et redéploiement du système des castes

mardi 18 février 2014, par Bernard NADOULEK

Malgré la constitution indienne qui a aboli le système des castes dès l’indépendance de 1947, celui-ci est toujours au cœur de la société indienne où il joue un rôle tellement multiforme et déterminant que tous les experts parlent du "castéisme" comme d’un des phénomènes clefs de l’Inde moderne. Le castéisme est porté par les Assemblées de Castes qui se sont transformées en associations de promotion. Dans un premier temps, depuis le début du XXe siècle, la politique de ces associations a consisté à favoriser l’ascension sociale de leurs membres. Depuis les opérations de recensement et de classification des populations par castes, menées par l’administration coloniale entre 1901 et 1931, les autorités sont submergées par un déluge de pétitions de ces associations qui contestent leur classification et revendiquent un statut supérieur. Parallèlement, ces associations engagent un mouvement appelé "sanskritisation", qui consiste à encourager leurs membres à adopter les mœurs des brahmanes (ne pas consommer de viande, ni d’alcool, se purifier régulièrement) pour justifier leur revendication d’un statut supérieur. Dans une deuxième phase, la tendance s’infléchira vers le bas, à partir du moment où l’Etat institue l’aide aux castes défavorisées.


Aide aux castes défavorisées, lobbying et apprentissage de la démocratie. Dès l’Indépendance, des mesures sont prises pour favoriser les intouchables et les classes les plus défavorisées (backward classes) : meilleur accès à l’éducation, élection de leurs représentants dans les assemblées provinciales et fédérales, attribution de postes réservés dans l’administration. Ces aides sont renforcées après l’Indépendance, mais bien qu’elles soient modestes, elles provoquent la contestation des hautes castes. A un niveau plus global, ces mesures renforcent les statuts des castes que l’Etat avait abolies et provoquent la formation de lobbyes qui cherchent à capter les aides. Dès lors, ce sont les castes défavorisées qui s’identifient le plus à leur statut, pour obtenir des avantages sociaux et pour émerger dans la lutte politique qui permet l’attribution des aides de l’Etat. La caste s’est affaiblie du point de vue de son statut rituel mais elle s’est renforcée dans son rôle communautaire et ethnique qui lui permet de se transformer en pôle électoral. Les associations de castes jouent un rôle important dans l’apprentissage de la démocratie pour les plus défavorisés. Elles sont également parmi les principaux obstacles au mouvement unificateur du fondamentalisme hindou raciste et anti musulman, auquel elles font barrage.

Castéisme. Les castes opèrent un véritable redéploiement social, économique et politique de l’Inde moderne. Elles deviennent acteurs politiques, associations d’entraide, de promotion sociale et de revendication identitaire. L’héritage traditionnel produit une gouvernance caractérisée par le sens aigu de la hiérarchie, la spécialisation rigide, la fuite devant la confrontation ouverte et le goût des manœuvres dissimulées. Face aux Occidentaux, ce sens de la hiérarchie se manifeste de plusieurs manières. D’abord, dans la perception qu’ont les Indiens de nos propres hiérarchies et le subtil dédain qu’ils affichent face à nos subordonnés. Ensuite dans le discrédit qui frappe celui qui déroge à son statut. Les mœurs démocratiques de l’Occidental qui tente de se rapprocher de ses subordonnés, sont très mal perçues. Enfin, dans la façon dont, à l’étranger, les Indiens s’alignent sur les mœurs des élites locales. La sanskritisation se prolonge dans la diaspora, où les Indiens adoptent les comportements des "castes supérieures" occidentales pour augmenter leur prestige. Mais, malgré ses particularismes, le castéisme, qui a permis à des populations différentes de coopérer tout en préservant leur culture, ne mérite-t-il pas une remise en perspective dans le cadre de la mondialisation ?

Impact des castes sur les entreprises. Après l’Indépendance, la combinaison du socialisme et du castéisme va être un frein à la croissance des groupes industriels et à leur productivité. D’abord, une extrême difficulté à licencier dans le secteur public, qui hérite de la notion d’emploi à vie, renforcée par le rôle de syndicats très puissants. Ensuite, la spécialisation rigide héritée des monopoles de métier ("Ce n’est pas à moi de faire ce travail") gêne le redéploiement des entreprises. Mais à partir des années 1980, l’économie se libéralise : de grands groupes industriels modernes surgissent sur le marché mondial, avec la même puissance que les groupes asiatiques. Autre domaine où l’impact de la tradition brahmanique est déterminante : les hautes technologies. Les idéaux de savoir et de culture dans les castes supérieures permettent à l’Inde de se doter de hautes technologies de manière quasi autonome dans le nucléaire, le spatial, les télécoms et l’informatique. L’Inde forme des ingénieurs et des scientifiques de niveau mondial. Elle est leader dans de nombreux domaines de recherche et de développement. Les ingénieurs informatiques indiens (anglophones) colonisent les entreprises occidentales. La culture brahmanique de contrôle des procédures rituelles s’est redéployée dans la technologie.

Rôle du cinéma indien. La modernisation des traditions indiennes est due au cinéma : avec ses films mythologiques, qui ont contribué à unifier les croyances, et ses fims hindis, qui ont fait évoluer les mœurs (cf. C. Jaffrelot). L’Inde est le premier producteur mondial de film à petits ou moyens budgets. En 1995, il y a eu 5,7 milliards de spectateurs dans les cinémas indiens, plus de 110 millions par semaine. Les films à succès font en moyenne 120 millions d’entrées. Depuis 100 ans, l’Inde a tourné 26 568 films de fiction (plus du quart de la production mondiale). Les premières images indiennes sont tournées en 1899, en même temps qu’est créée la première des salles de cinéma qui se multiplieront rapidement. De 1900 à 1919 : 22 films de fiction sont tournés (en plus des bandes d’actualité et des documentaires) ; en 1920 : 27 films ; entre 1921 et 1930 : 927 films ; et en 1930 : 200 films. A partir de 1920, c’est la naissance d’une véritable industrie qui ne cessera plus de se développer avec les studios de Madras et surtout de Bombay (Bollywood), qui drainent plus de la moitié de la production indienne avec des équipes de techniciens, scénaristes, acteurs, appointés au mois ou à l’année, et ses produits dérivés (presse spécialisée, chansons du film, etc).

Culture traditionnelle et films mythologiques. Comment expliquer cet engouement ? L’art de l’image était très développé dans l’Inde ancienne : iconographie religieuse, tradition des fresques murales, art du mandala (interprétation visuelle des questions métaphysiques), montreurs d’images qui commentent les illustrations de grandes toiles peintes. La voie du cinéma a été préparée par l’hindouisme qui décrit la réalité, Maya, comme une illusion que seule notre ignorance rend crédible : métaphore de la salle obscure où sur l’écran, s’agitent des formes fugaces qui renvoient à la vacuité de l’ego. Les premiers films sont tirés du patrimoine mythologique. Ils racontent des histoires connues qui permettront de faire des films muets sans sous-titres pour un public d’illettrés, puis des films parlants, capables de transcender les barrières linguistiques (avec des mythes connus de tous). Le succès de ces films est tel que les acteurs vedettes deviennent de véritables idoles, considérés comme des réincarnations des dieux qu’ils interprètent. Ces films ont joué un rôle clef dans le redéploiement des croyances et des traditiions. Ils ont aussi renforcé la conscience nationale au-delà des barrières géographiques, ethniques, linguistiques ou sociales.

Films hindis et psychanalyse de masse. Mélodrames typiquement indiens, ils ont un scénario toujours fondé sur un dilemme moral ou sur un conflit entre la tradition et la modernité. Ils mettent en scène les mariages impossibles entre personnes de castes différentes, des jeunes filles vendues à de vieux veufs, d’impossibles remariages de veuves, du malheur des intouchables et autres opprimés, etc. Paradoxalement, ces films ne dénoncent pas l’injustice du système des castes, au contraire, ils sont invariablement fondés sur l’action d’un héros qui rétablit la justice dans l’exaltation des valeurs traditionnelles. Les scènes musicales chantées, qui n’ont pas toujours de rapport direct avec l’intrigue, sont une spécificité hindoue. Le cinéma construit ainsi un exutoire collectif qui met en scène ses traditions et les inscrit au cœur de sa modernité. A travers ces films, c’est la société indienne toute entière qui se livre à une psychanalyse collective : reconnaissance de situations quotidiennes, répétition d’archétypes, autant d’exutoires qui aident à "dédramatiser la misère" (Freud). Aujourd’hui, la télévision, la presse, les magazines, Internet, les réseaux sociaux, ont pris le relais de cette modernisation. Seules les images changent et, au lieu de disparaître les castes renouvellent leur légitimité.

Traditions revisitées. Dans son ouvrage l’Inde, (1992), Naipaul insiste sur le rôle de certains magazines féminins populaires dans cette entreprise de modernisation des traditions. Il ne s’agit pas des magazines féminins occidentaux qui sont importés en Inde et qui sont lus par une minorité de femmes des classes supérieures, mais de magazines indiens, plus populaires, qui donnent des conseils pratiques pour remettre les traditions à l’heure du monde moderne. On y explique, par exemple, aux jeunes filles comment se préparer et se maquiller pour recevoir le jeune homme choisi par leurs parents dans le cadre d’un mariage arrangé et ce dans la plus pure tradition d’endogamie de caste. On insiste sur la manière de faire valoir les vertus traditionnelles de la femme indienne (pudeur, modestie, etc.), sans oublier les conseils pour s’assurer, de manière "oblique", du physique du jeune promis et de sa situation professionnelle. Aujourd’hui, Internet et les smartphones ont pris le relais dans la manière dont les nouvelles technologies permettent à l’Inde de remettre ses traditions à l’heure de la mondialisation tout en conservant le cœur de son héritage. Le système des castes se redéploie tous azimuts : culturellement, socialement, économiquement et politiquement.

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