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Le syncrétisme économique en Asie

mardi 20 mai 2014, par Bernard NADOULEK

Depuis le VIIe siècle avant J.-C., l’économie chinoise est fondée sur un mélange de collectivisme villageois, de capitalisme marchand et de dirigisme bureaucratique. Le collectivisme antique des villages (propriété collective de la terre et organisation collective du travail) sera renforcé au début de notre ère par celui des monastères bouddhistes. Il répond à des préoccupations égalitaires et à une nécessité d’autarcie pendant les périodes de troubles, quand les échanges deviennent aléatoires. Le capitalisme marchands est fondé sur la propriété privée et le profit. La conception du commerce s’apparente à la stratégie et on utilise les mêmes idéogrammes pour les opérations militaires et commerciales. Le dirigisme bureaucratique de l’Etat se manifeste dans le contrôle que les mandarins exercent : sur les prix, les marchés, les taxes, les corporations et sur les travaux d’infrastructure qui permettent aussi bien le développement de l’agriculture (digues, irrigation) que le transport des marchandises (navigation fluviale, routes). Le contrôle de l’Etat encourage aussi bien le développement communautaire de l’agriculture que l’initiative privée des marchands qui ont besoin d’un environnement contrôlé pour travailler en sécurité. Ce syncrétisme économique chinois s’est diffusé dans toute l’Asie.


Le dirigisme économique

C’est la meilleure arme de l’Asie contemporaine Dans sa version moderne, il a été mis en œuvre par le Japon dès les années 1950, puis repris successivement par la Corée du Sud, les Dragons et la Chine communiste, dès les premières réformes capitalistes des années 80. Ainsi, les politiques d’ouverture qui combinent bureaucratie communiste et économie de marché, sont loin d’être une nouveauté en Chine. Ce dirigisme économique implique pour le moins les cinq paramètres suivants. 1. L’action de l’Etat qui définit des politiques industrielles allant de l’industrie légère à l’industrie lourde. 2. La présence de grands conglomérats industriels, commerciaux et financiers, capable d’accompagner ces politiques avec un poids significatif. 3. La mise au point de stratégies de spécialisation compétitives permettant des remontées de gamme, depuis les produits grand public jusqu’aux hautes technologies. 4. Des stratégies d’attaques concertées du marché mondial. 5. Un management clanique des employés, fondé sur leurs devoirs plus que sur leurs droits. Même la corruption relève d’une tradition ancrée qui assouplit les passerelles entre le public et le privé tout en maintenant la cohésion des réseaux d’intermédiaires. Ce modèle dirigiste va être mis en œuvre dans tous les pays d’Asie, avec succès.

Le rôle de l’Etat

Après le Japon, dans toute l’Asie, sont mis en place des régimes économiques où dirigisme et capitalisme coexistent. L’Etat et l’administration coordonnent des stratégies industrielles nationales dont la portée est mondiale, à l’opposé du credo libéral d’autonomie des entreprises. Des stratégies de spécialisation compétitives sont initiées selon des objectifs successifs : textile, jouet, électronique grand public, automobile, informatique, finance, nouvelles technologies. L’Etat aide ses entreprises nationales à mener les offensives mondiales par des mesures de protection règlementaires (plus ou moins dissimulées), par des mesures d’incitation fiscale et en créant un fonds commun de recherche et développement. Les entreprises savent faire coexister la tutelle de l’Etat sur les secteurs promus et l’initiative privée concurrentielle sur les autres secteurs. Dans tous ces pays, le développement est accompagné de mesures (éducation, emplois, épargne) qui seraient perçues comme très autoritaires en Occident mais qui, en Asie, reprennent la tradition dirigiste confucéenne qui est d’autant moins remise en cause qu’elle accompagne la croissance. Aujourd’hui, ayant comblé leur retard, les pays asiatiques se normalisent pendant qu’ils font école dans les pays en voie de développement.

Dirigisme en Asie et développement inégal au Tiers Monde : années 1950-1980.

En Asie, la planification par l’Etat limite, dans un premier temps, la participation des groupes étrangers dans les entreprises locales et les maintient dans des secteurs cantonnés à l’exportation. L’Etat prélève des ressources sur ces entreprises étrangères et les réoriente vers son marché intérieur. Le contrôle de ce marché intérieur par l’Etat et la diversification progressive des produits atténuent la répartition inégalitaire des biens. La maîtrise de l’Etat sur son marché intérieur permet la remontée des filières de l’industrie légère vers l’industrie lourde et les nouvelles technologies. Enfin, l’Etat protège son économie et la confronte progressivement au marché international. Au Tiers Monde, le manque de planification permet aux entreprises étrangères d’agir librement sur les marchés nationaux. Les groupes étrangers utilisent les ressources du marché intérieur qui transitent par elles pour s’autofinancer. L’utilisation du marché intérieur par les entreprises étrangères ruine les productions locales, déstabilise les habitudes de consommation et accentue la répartition inégalitaire des biens. Enfin, le contrôle exercé par ces entreprises étrangères favorise la corruption des élites locales et devient un obstacle au développement.

Les conglomérats japonais

Les grandes entreprises sont des conglomérats qui relient un grand nombre de secteurs d’activités. Au Japon, à la fin des années 80, au plus fort de sa puissance, six grands conglomérats industriels, dominaient la scène économique japonaise et internationale. Daï-Ichi Kangyo : 47 sociétés principales et 90 filiales, dont la DKB Bank, première banque du monde qui faisait, à elle seule, un CA 352,7 milliards de $ en 1988. Il s’agit bien du chiffre d’affaires d’une seule des 137 sociétés du groupe ! Fuyo : 29 sociétés et 130 filiales, autour de la Fuji Bank, 3e mondiale, CA de 327,9 milliards de $ en 1988. Mitsubishi : 140 sociétés dont la 4e banque mondiale, CA de 317,9 milliards de $ en 1988. Mistsui : 24 sociétés principales et 110 filiales, dont la Mitsui Bank, la seule à ne pas faire partie des 10 premières mondiales en 1988. Sanwa : 100 sociétés autour de la Sanwa Bank, 5e mondiale, CA de 307,5 milliards de $. Sumitomo : 20 sociétés principales et 130 affiliées autour de la Sumitomo Bank, 2e mondiale, CA de 334,8 milliards de $. On imagine la capacité de tels groupes industriels à accompagner des politiques économiques. A ce stade, plus de différences entre micro et macro économie : chacun de ces groupes avait la puissance financière d’un petit Etat.

La diversification clanique

Ces conglomérats nippons se sont constitués sur le modèle des domaines fonciers des clans de samouraïs. Sur ces domaines, les activités sont très diversifiées pour acquérir une autosuffisance économique. En pleine cohérence avec cet idéal traditionnel, chacun des conglomérats modernes est très diversifié. Leurs activités communes sont : banque, finance, assurance, immobilier, commerce international et de détail, BTP, agriculture, alimentation, textile, papier, chimie, pétrole, sidérurgie, machines, équipements, transport, informatique, hautes technologies, marketing, communication. Chacun de ces groupes développe aussi des activités spécifiques. Ces groupes sont à la fois concurrents sur leur marché intérieur et coordonnés du point de vue de leurs stratégies internationales. La concurrence entre groupes japonais, si elle peut parfois être féroce sur un produit, est limitée par le fait qu’il existe de très fortes relations de partenariat et de participations financières croisées. Ajoutons à cela la coopération obligée des sous-traitants, quasi inféodés aux grands groupes, qui participent donc à une logique générale d’auto-contrôle, tout en servant de tampons et de premiers sacrifiés pendant les périodes de récession.

Le verrouillage des structures financières

Une des raisons de la puissance des conglomérats japonais est la structure d’auto-contrôle de l’actionnariat, qui ne fait peser qu’une pression financière restreinte sur les entreprises. A la fin des années 1980, leurs participations croisées verrouillent leur actionnariat : les entreprises détiennent 30% de leurs propres capitaux en participations croisées, 17% pour les banques (appartenant à ces mêmes entreprises), 22% pour les institutions financières non bancaires (caisses de retraite ou d’assurance appartenant à ces mêmes entreprises), 23% pour les ménages (qui, au Japon, sont dans la plupart des cas des employés détenant des stocks options). Le taux global d’auto-contrôle atteint donc plus de 90%. Ce verrouillage financier n’a rien à voir avec une logique de marché : les dividendes sont assez faibles et personne ne vend des actions pour faire du profit. C’est d’un véritable nationalisme économique qu’il s’agit. Première conséquence défensive : interdire toute possibilité d’OPA étrangère. Deuxième conséquence offensive : alléger la pression financière pour pouvoir mettre en œuvre des stratégies à long terme : de 10 à 15 ans en Asie, contre un horizon de 3 à 5 ans en Europe et de 1 à 3 ans aux Etats-Unis. Mais cela ne suffira pas à protéger le Japon.

La crise financière des années 90

Le verrouillage financier a aussi ses limites. Pendant que les acteurs financiers japonais (banques, assurances, fonds de pension, maisons de courtage, etc.) étaient ainsi protégés, dans tous les autres pays développés, un mouvement de déréglementation supprimait les barrières réglementaires et poussait les marchés financiers à un redéploiement compétitif. Le résultat de ce décalage est qu’en 1990, la bulle financière explose et les actions japonaises perdent en moyenne 40%. Cette crise couronne une série de scandales financiers qui révèlent la malhonnêteté de nombreux dirigeants. Les banques ont accéléré artificiellement le boom immobilier par des prêts accordés avec complaisance, et cela s’est terminé par un désastre pour les investisseurs et les établissements financiers. Les fonds de pension sont aussi compromis pour leur mauvaise gestion. Echaudées par des procédures archaïques et des coûts de gestion élevés, les entreprises étrangères désertent la bourse de Tokyo pour se reporter à Hong Kong ou à Singapour. Tokyo voit sa capitalisation boursière, la première au monde en 1990, s’effondrer. Le Japon a conservé un statut économique mondial performant, mais il n’est plus à la pointe des modèles de développement. Saura-t-il opérer une nouvelle mutation ?

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