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Le syncrétisme religieux en Asie

mardi 29 avril 2014, par Bernard NADOULEK

La religion chinoise s’est développée de manière continue, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours ; les idées nouvelles se sont introduites progressivement, sans révolution, dans le cadre ancien (Maspéro, 1971). En Chine et dans toute l’Asie, ce syncrétisme amalgame des croyances diverses : le culte des ancêtres, dont est issu le confucianisme ; l’animisme, qui donnera naissance au taoïsme ; le bouddhisme, importé d’Inde ; des bribes de christianisme et d’islamisme. La religiosité va des croyances les plus archaïques, aux théologies les plus sophistiquées, sans que les deux extrêmes soient contradictoires. Dans ce syncrétisme, le fait d’adhérer simultanément à deux ou trois religions n’a rien de paradoxal. Comme le dit le proverbe bouddhiste : "Il y a plusieurs sentiers pour gravir la montagne mais, du sommet, on les voit tous". Un autre dicton affirme qu’au Japon, "on naît shintoïste (religion nationale), on vit confucianiste (dans un rapport constant à l’autorité du père, du maître, du chef, de l’Empereur) et on meurt bouddhiste (avec l’espoir d’une meilleure réincarnation)". Ce qui compte n’est pas la vérité d’une doctrine, mais son utilité, c’est-à-dire la manière dont elle répond aux besoins de spiritualité. La sagesse permet ensuite de mettre chaque vérité et chaque doctrine à sa place.


Les croyances antiques

Les communautés paysannes antiques développent des croyances très diverses qui vont donner progressivement naissance au taoïsme et au confucianisme. Les agriculteurs chinois développent un panthéisme dont les croyances s’orientent sur la nature, dont ils dépendent. C’est le contexte climatique et agricole local qui détermine les cultes rendus aux dieux du Sol, du Soleil ou de la Lune, ou encore aux Rois Dragons qui apportent la pluie. Les cérémonies culminent dans les fêtes du printemps, pour attirer la bienveillance des dieux sur les récoltes. Une deuxième série de croyances s’organise autour du culte des ancêtres, qui sera un des fondements du confucianisme. On vénère les dieux du Foyer, chaque famille a son autel des ancêtres défunts, qui veillent sur le clan depuis l’au-delà. Avec le développement des villages et des villes, les dieux deviennent aussi citadins : chaque localité, chaque bâtiment, chaque porte, chaque corporation, chaque activité, a ses dieux protecteurs. Des dieux fonctionnaires tiennent les registres des actions personnelles, ainsi que ceux de la vie et de la mort. En bref, les dieux sont aussi nombreux que les phénomènes de la vie et de la mort. Dans l’au-delà se trouvent à la fois les démons et les dieux des dix enfers, le paradis et la déesse de la miséricorde.

De l’animisme antique au taoïsme

Le taoïsme s’appuie sur les croyances antiques des communautés agricoles qui se transforment peu à peu en animisme, cette religion de l’enfance de l’humanité qui déifie les phénomènes incompréhensibles ou mystérieux et qui postule un monde invisible, parallèle au monde visible et en interaction constante avec lui (cf. chap. Afrique). Au-dessus des dieux mineurs qui contrôlent tous les phénomènes terrestres, le panthéon des dieux taoïstes est dirigé par un dieu souverain, l’Auguste de Jade, Sa cour et Ses ministres célestes. Tout se passe comme si le parallélisme entre le monde des dieux et la société des hommes permettait de prévoir l’action des dieux et de l’anticiper. Prêtres, sorciers et devins peuvent invoquer, attirer, repousser les forces occultes, multiplier les allégeances, les jouer les unes contre les autres. Une des particularités du taoïsme est la recherche de l’immortalité, qui peut s’acquérir par l’alchimie, la sexualité, la diététique, la méditation, ou la gymnastique (taï-chi). Ces techniques permettent d’atteindre un degré de pureté suffisant pour que la mort libère un corps subtil qui échappe à la réincarnation et gagne l’immortalité. Ainsi, pour les Chinois, la recherche collective de la pérennité dans l’histoire est prolongée par la recherche individuelle de l’immortalité dans la religion.

Le bouddhisme

Dans notre chapitre sur l’Inde, nous avons décrit les doctrines de la réincarnation, des "Quatre Nobles Vérités" et de la délivrance. En Asie, le bouddhisme va accentuer l’idée selon laquelle, pour se libérer et atteindre l’illumination, il faut prendre conscience des illusions qui égarent l’ego. La haine, la convoitise et l’ignorance, qui sont constitutives de l’ego, créent l’illusion que nos désirs peuvent être satisfaits par des objets. Or la possession de ces objets ne fait en réalité que nous frustrer car, malgré le désir qui veut les fixer, les êtres et les choses sont des processus transitoires, en constante transformation. Prendre du recul par rapport à l’ego exige d’abord d’admettre que toute finalité est illusoire. Le but poursuivi participe nécessairement de l’incomplétude de la conscience qui le conçoit. Le regard que nous portons sur les finalités change avec le temps, puisque le temps nous change. Aussi, plutôt que de nous préoccuper des fins, toujours illusoires, il s’agit de nous immerger dans les moyens qui permettent d’agir quotidiennement. Par la maîtrise des moyens on peut, comme dans toute ascèse, apprendre à faire chaque geste, à vivre chaque instant, avec une conscience intuitive et globale de l’univers. La finalité ne doit pas être projetée dans le temps mais matérialisée par le moyen qui la définit.

La maîtrise des moyens

La maîtrise des moyens n’est possible que dans une tâche ou une discipline concrète. Même dans une tâche très humble, la maîtrise d’une posture physique correcte pour optimiser l’activité du corps, la maîtrise des outils et des techniques, celle du milieu naturel et humain, ou des règles de chaque profession, entraîne un redéploiement évolutif des connaissances qui n’a pas d’autres limites que celles de l’homme lui-même. Chaque tâche, considérée en profondeur, nous relie à tous les aspects de l’univers. L’apprentissage est une ascèse permanente : il ne s’agit pas de faire des choses extraordinaires mais de faire de manière extraordinaire les choses ordinaires. Pour les Occidentaux, une fin noble justifie des moyens éventuellement moins nobles. Pour les bouddhistes, les moyens ont les fins qu’ils méritent et des moyens incorrects ne peuvent que précipiter une fin fâcheuse. Il ne s’agit donc pas de se demander où l’on va, car plus on avance, plus l’horizon recule, il s’agit d’apprendre à marcher. Si on ne sait pas marcher, on ne va nulle part ; mais si on sait marcher, on peut aller partout, quel que soit le but. La maîtrise des moyens doit conduire à retrouver une spontanéité débarrassée des illusions de l’ego, une faculté "d’être au monde", qui traduit une réaction qualitative à chaque évènement.

Les techniques d’éveil

Pour parvenir à la spontanéité créatrice, le bouddhisme utilise des techniques dont la principale est la méditation. Au contraire des Occidentaux qui considèrent l’apprentissage comme une accumulation de connaissances destinée à structurer l’esprit, les Asiatiques pratiquent la méditation bouddhiste, qui a pour but de "vider l’esprit" des stéréotypes. La technique consiste à se concentrer sur une posture rigoureuse (le lotus : assis au sol, les jambes croisées, chaque pied reposant sur la cuisse opposée, le dos et la colonne vertébrale parfaitement droits) et sur la respiration qui permet de stimuler un flux d’énergie reliant le corps à l’univers. D’autres techniques psychiques consistent à se concentrer sur une image mentale ou sur la répétition d’une formule sacrée. La méditation sur les Koans, paradoxes à la limite de l’absurde (Quel est le bruit d’une seule main ?) mettent le disciple sous tension pour briser les limites de son intellect. Les Mondos sont des petits dialogues dans lesquels on doit chercher à produire des réponses spontanées qui vont au-delà d’une rationalité purement verbale. Le but commun de ces techniques : déstructurer son ego pour accroître sa présence au monde dans les situations critiques qui exigent des réponses qualitatives. Briser les réflexes conditionnés, réagir spontanément, anticiper sur les questions décisives.

La pratique des arts

La pratique des arts est une autre forme de méditation active : peinture, poésie, calligraphie, théâtre, musique, arrangement floral, cérémonie du thé, etc. Le but de ces arts est d’immerger l’homme dans les formes d’action spontanées et intuitives de la création. Les arts martiaux occupent une place décisive en raison de l’implication totale qu’ils exigent dans les situations décisives. Le combat comporte une sanction immédiate en cas de défaillance. C’est pour cela que les arts martiaux sont devenus une des techniques clefs de pratique du bouddhisme. Plus que toute autre forme de méditation active, faire le vide dans son esprit et éliminer toute pensée sont une nécessité pendant le combat. Pour mieux anticiper un danger, l’action qualitative est celle dont nous sommes capables naturellement dans les pires conditions et non dans la performance atteinte grâce à une préparation progressive et rationnelle. La confrontation à ces moments décisifs, et les réactions qualitatives appropriées qui y répondent, nous font approcher l’état d’éveil. Selon le bouddhisme, l’éveil est le moment où, immergée dans l’action, la sphère de conscience s’élargit au-delà du rationnel et permet, grâce à une réaction appropriée, d’anticiper sur le processus même de la vie. Autant qu’une religion, le bouddhisme devient une spiritualité en actes.

Retour des religions en Chine

Les religions reviennent en force après un demi-siècle de communisme. Malgré les persécutions religieuses, le maoïsme n’aura réussi à éradiquer ni les croyances, ni les pratiques divinatoires. La destruction des temples et les persécutions avaient provoqué une disparition presque complète du clergé et des cérémonies taoïstes et bouddhistes. Depuis les débuts de la politique d’ouverture, temples, clergé et croyances populaires sont de retour, y compris dans des jeunes générations qui n’ont jamais eu de passé religieux. C’est moins étrange qu’il y paraît, car le communisme chinois continuait à véhiculer les valeurs morales et religieuses traditionnelles. D’autre part, de grands moments de "ferveur" communiste (de la Grande Marche à la Révolution Culturelle) n’étaient pas exempts de sentiment religieux. La religion revient aussi en force dans les préoccupations identitaires des intellectuels qui cherchent de nouvelles bases culturelles pour l’après-communisme. Taoïsme, bouddhisme, et même islamisme et christianisme, sont en plein renouveau. Ce renouveau religieux, qui est patent dans toute l’Asie, suit une tendance mondiale de sécularisation des valeurs religieuses qui, dans la modernité, demeurent plus que jamais des noyaux de l’identité culturelle.

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