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Le système des castes en Inde

mardi 11 février 2014, par Bernard NADOULEK

La hiérarchie sociale de l’Inde est constituée par quatre classes, les varnas : prêtres, guerriers, producteurs, serviteurs (et les intouchables, hors caste). Ces classes sont divisées en de multiples castes, les jatis, en fonction des nombreuses divisions ethniques, géographiques et professionnelles. L’appartenance à une caste est déterminée par la naissance. Les castes se perpétuent par l’obéissance à la loi, la pratique des rites de pureté (maîtrise des contacts avec les autres castes et rites alimentaires) et l’endogamie (mariages à l’intérieur de la caste). Le système est plus souple qu’il y paraît car des mariages inter-castes et des regroupements communautaires ont créé, de fait, des milliers de nouvelles castes et sous-castes. Les castes résultaient de la hiérarchie politique imposée par l’envahisseur aryen aux peuples qu’il avait asservis. Cette hiérarchie sociale fonctionne encore comme une barrière de séparation ethnique qui maintient la cohésion interne des différents peuples qui ont été brassés par les invasions. Les castes sont aussi un système d’intégration religieuse, fondé sur la division du travail, le cloisonnement ethnique, les solidarités religieuses, la segmentation sociale et la multiplication des sous-castes que provoquent les dérogations à l’endogamie.


Purusa et la logique du pur et de l’impur. Le rôle de chaque varna, ou classe, est fixé par le "Dharmasastra" (Traité de disposition naturelle des choses) de Manu, qui décrit l’ordre du monde et les lois qui en découlent. Le plus ancien des textes indiens, le "Regveda", fait correspondre les varnas aux diverses parties du corps de Purusa, l’homme cosmique : "...le Brahmane fut sa bouche ; le royal, Kshatriya, a été fait de ses bras ; ce qui est ses cuisses, c’est le Vaishya ; de ses pieds le Sudra est né". Les trois premières castes sont celles des "deux fois nés", habilités à l’étude, à l’initiation (upanayana) et aux rites. Les serviteurs et les intouchables sont exclus du système religieux. La logique des castes est fondée sur la séparation du pur et de l’impur : à un extrême, le brahmane a la pureté de la bouche qui ingère les aliments et restitue le savoir et, à l’autre extrême, le sudra a l’impureté des pieds qui foulent la fange. La pureté résulte de l’obéissance à la loi cosmique, le Dharma : étudier, accomplir les rites, ne prendre de nourriture que préparée par des gens de sa caste ou d’une caste supérieure, éviter le contact avec les castes inférieures et respecter les règles d’endogamie. Le mythe de Purusa souligne les différences entre les castes mais, plus encore, leur interdépendance socioprofessionnelle.

Les brahmanes, prêtres, ont pour tâche principale l’étude et la connaissance des textes sacrés. Leur fonction sacerdotale ne consiste pas à officier dans les cérémonies, mais plutôt à contrôler les rites et les sacrifices et à n’intervenir qu’en cas d’erreur. Ce sont des experts, à la manière des rabbins, des ulémas ou des pasteurs. Leur fonction marque la prééminence du savoir et de l’accomplissement spirituel dans la société. A travers la religion et le système des castes, les brahmanes ont joué un grand rôle dans la coexistence des différents peuples de l’Inde en intégrant les religions et les dieux étrangers et en ritualisant tous les nouveaux cultes dans la tradition hindouiste. Dans le recensement de 1931, qui fut le dernier à comptabiliser les groupes sociaux en fonction de leur caste, les brahmanes représentaient 6,4% de la population. Bien que le statut des brahmanes ne soit pas associé à la richesse, ils font largement partie de l’élite cultivée de l’Inde, du monde politique ou administratif, de l’enseignement supérieur et des professions libérales ou scientifiques vers lesquelles leur spécialisation dans le savoir les a conduits. La plupart d’entre eux continuent à respecter leurs devoirs envers leur caste et ils luttent contre les aides gouvernementales aux castes défavorisées.

Les kshatriyas, princes guerriers, ont pour fonction le gouvernement, la guerre et la protection du peuple. Leurs principes de gouvernement relèvent à la fois de l’honneur et de la loi (Dharma) qui prescrivent un devoir d’assistance au peuple et des traditions constitutionnelles de consultation des assemblées villageoises et du tribunal des castes. Le prince commande au peuple mais obéit à la loi. L’étude fait aussi partie de sa fonction, à un degré moindre que pour les brahmanes ; toutefois certains princes rivalisent d’érudition avec eux, notamment dans le domaine de la philosophie. Un certain nombre de peuples de conquérants étrangers (grecs et chinois) sont également considérés comme des kshatriyas. Dans le recensement de 1931, la caste des princes guerriers représentait 3,7% de la population ; ils sont entre 30 et 35 millions aujourd’hui. La colonisation anglaise va progressivement confisquer leurs prérogatives mais, avec l’Indépendance, beaucoup d’entre eux entreront en politique en bénéficiant, pour se faire élire, des allégeances traditionnelles qui leur étaient dues. Ils sont aussi très présents dans les classes cultivées en raison de leur héritage intellectuel. A travers les mutations, ils ont conservé leur rôle politique traditionnel.

Vaishyas et sudras. Les vaishyas, producteurs, assurent la production des biens et le développement des échanges. Ils pratiquent le commerce, l’élevage, l’agriculture et le prêt à intérêts. Les vaishyas sont habilités à procéder aux rites d’offrande et de consécration. Cette caste s’est beaucoup réduite car nombre de ses fonctions sont passées soit aux mains des brahmanes pour les plus nobles, soit à celles des sudras, les serviteurs, pour les plus communes. Dans le recensement de 1931, les vaishyas ne représentaient plus que 2,7% de la population. Ils sont aujourd’hui très présents dans la classe aisée de commerçants et d’entrepreneurs, la plus ouverte à la libéralisation économique. Les sudras, serviteurs, sont au service des trois premières castes. Les sudras exercent des métiers d’artisans ou d’ouvriers et forment la majorité de la population. Certains tentent de se hausser aux usages des classes supérieures par l’abstinence d’alcool et de viande. D’autres sont considérés comme inférieurs. Les sudras sont aujourd’hui environ 600 millions. Ils accèdent à un relatif confort et commencent à consommer des produits allant au-delà de leurs besoins immédiats. Ils font entendre politiquement leur voix, grâce à des associations de castes intermédiaires qui pèsent d’un poids politique de plus en plus marqué.

Les intouchables. Intouchables, parias, hors caste, ou membres des tribus (considérés comme des primitifs par les brahmanes) font en majorité partie des millions de personnes qui vivent en dessous du seuil de pauvreté et sont massivement analphabètes. Malgré la lutte de Ghandi pour les intouchables, malgré la législation annulant le statut des castes, malgré les aides de l’Etat aux classes "arriérées", les intouchables restent asservis aux travaux les plus pénibles. Dans l’Inde ancienne, ils étaient chargés de toutes les tâches impures (tannerie, traitement des ordures, préparation funéraire). Aujourd’hui, ils sont les premières victimes "du système de la sueur", contraints à des travaux exténuants qui ne leur rapportent souvent que leurs repas quotidiens. En Inde, des millions de pauvres sont liés, pour des années, parfois depuis plusieurs générations, à des usuriers qui prêtent à des taux de 25 à 200 %. Aujourd’hui, une minorité d’intouchables s’est enrichie. Ils ont une motivation d’autant plus forte qu’ils rejettent la culture traditionnelle qui les brimait. A terme, les intouchables sont, par leur nombre, voués à acquérir une influence politique beaucoup plus grande que celle qu’ils ont aujourd’hui et leurs représentants élus sont de plus en plus présents dans le jeu des partis.

Le Panchayat et les Assemblées de Castes. Le Panchayat est le tribunal gardien des coutumes et l’organe judiciaire des Assemblées de Castes. Il permet de régler tous les conflits. L’assemblée statue à l’unanimité, dans un esprit d’arbitrage et de conciliation, plus que de sanction. La sanction la plus grave est l’exclusion de la caste, sanction très dure dans une société où l’existence ne se conçoit qu’à l’intérieur du groupe et où l’exclu n’a même pas la ressource d’entrer dans les basses castes, d’autant plus déterminées à empêcher toute intrusion que leur domaine est plus misérable. Le principal rôle du Panchayat est de préserver les intérêts socioprofessionnels de chaque caste en maintenant la réciprocité des services : lorsqu’un individu pose un problème, le tribunal décrète un boycott (qui le prive du concours de toutes les castes dont il a besoin dans sa vie ou dans sa fonction), pour l’amener à réparation. Enfin, le Panchayat a une fonction législative, il peut faire évoluer les coutumes à condition de maintenir la continuité de la tradition. Lorsque la colonisation, puis l’indépendance, ont vidé les Panchayats de leur autorité juridique, à la fin du XIXe siècle, les Assemblées de Castes se sont progressivement transformées en associations de promotion des castes et en lobbies politiques.

Interdépendance et intégration compartimentée. Les castes forment un système d’interdépendance ancré par la division des tâches et les nécessités de la coopération. La caste est en général indissociable d’un métier. C’est une corporation qui remplit des fonctions de protection, d’initiation et de solidarité. Même si les contacts sont limités, l’interdépendance entre les castes est complète. Les Panchayats veillent d’ailleurs scrupuleusement à la réciprocité des services, pour préserver les intérêts professionnels de chaque caste. Chaque caste dépend de ses fournisseurs et de ses clients. La spécificité indienne tient en un compartimentage où l’intégration fonctionnelle de proximité ne remet pas en cause la diversité des identités culturelles. Il n’y a donc pas d’évolution uniforrmisante de la société. Bien qu’un proverbe indien affirme : "J’enlève ma caste au bureau et je la remets à la maison", l’héritage de la société de castes est très fort dans le monde du travail. Il se manifeste par le sens aigu de la hiérarchie que les Indiens ont toujours observé. Enfin, le cloisonnement des castes a empêché le plus souvent les confrontations ouvertes, excepté quelques explosions ponctuelles de violence collective. Ce cloisonnement ne facilite pas les clarifications politiques et sociales dans un pays où le double jeu est un sport national.

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