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Le terrorisme des haschischins et les martyrs de Dieu

mardi 7 octobre 2008, par Bernard NADOULEK

Depuis septembre 2007, Oussama Ben Laden a lancé une campagne médiatique « pour les cœurs et les esprits » avec des cassettes vidéo et audio destinées aux Musulmans, aux Américains et aux Européens. Depuis un an, l’influence de cette campagne a décuplé les activités des groupes terroristes en Afaghanistan, en Irak, au Liban, en Syrie, au Yemen, dans la bande de Gaza, en Afrique du Nord, au Pakistan et en Inde. La question traitée ici est : pourquoi le terrorisme fait-il autant d’émules dans les pays musulmans ? La réponse réligieuse et culturelle tient à la tradition chiite du sacrifice et, plus précisément, à l’héritage de l’invention du terrorisme par la secte ismaélienne des haschischins au XIe siècle.


C’est l’aptitude au martyr, au sacrifice, au désir de mort, qui donne au terrorisme islamique son efficacité. Le 11 septembre 2001, le monde entier stupéfait prenait conscience du fait qu’une poignée de terroristes, armés en tout et pour tout de cutters, pouvait défier l’État le plus puissant du monde, échapper à la surveillance de ses services secrets, de ses ordinateurs, de ses satellites, prendre le contrôle d’avions de ligne et abattre des symboles aussi prestigieux de sa puissance que les tours du World Trade Center, en s’y écrasant avec des avions détournés. La seule chose qui rendait ce défi possible est que les terroristes avaient choisi de mourir en martyrs. D’autres martyrs font de même en Israël face à une des meilleures armées du monde et à des services secrets dont l’excellence est connue. Plus encore, dans les familles de tous ces martyrs, on se réjouit de leur sacrifice et, dès leur plus jeune âge, les enfants ne rêvent que de suivre l’exemple de leurs aînés, celui d’une mort paradisiaque.

Cette conception du terrorisme est née dans l’Islam et s’ancre sur une tradition du meurtre, du martyr et du sacrifice qui remonte au XIe siècle. Les haschischins, dissidence iranienne du mouvement des ismaéliens, sont la première secte qui, du Xe au XIIIe siècle, utilise une stratégie systématique de meurtres et de terreur à grande échelle. Son chef, Hasan Sabbah, s’empare en 1090 de la forteresse d’Alamout, le « nid d’aigles », située dans les montagnes du nord de l’Iran, et fonde un corps d’assassins fanatisés : les Feddayins, « ceux qui se sacrifient ». Pour abattre les gouvernants sunnites usurpateurs malgré la protection dont ils sont entourés, Hasan Sabbah forme des combattants capables de se sacrifier pour tuer. Former des assassins prêts à mourir en martyrs est la meilleure garantie d’efficacité : pas de soucis de sécurité pour l’assassin au moment de passer à l’action, ni pour concevoir un plan de fuite. De plus, le sacrifice des Feddayins est une propagande très efficace auprès d’une population chiite pour qui la souffrance et la mort sont des valeurs suprêmes. Les meurtres ont une triple efficacité : éliminer les gouvernants adversaires de la secte, désorganiser l’État et le paralyser par les problèmes de succession. La secte étend son emprise sur tout l’Orient et joue même un rôle pendant les croisades, jusqu’à la destruction d’Alamout en 1256 par les Mongols.

Hasan Sabbah aurait écrit un ouvrage, L’Oiseleur, dont le thème aurait été : comment tenir l’âme d’un homme, comme un oiseau, entre ses mains ? Cet ouvrage aurait été détruit par les Mongol, mais il existe deux légendes sur la méthode qui permet de former des hommes prêts à mourir.

La première est liée à l’origine du terme haschischin, qui vient du haschich, la drogue qui aurait été utilisée pour faire d’eux des fanatiques. À Alamout, les Feddayins subissent une initiation religieuse et une formation militaire. Lorsqu’ils sont prêts pour leur mission, ils sont drogués lors d’un repas d’initiation, puis transportés inconscients dans les caves du château dans lesquelles Hasan Sabbah a fait créer de magnifiques jardins secrets. Lorsqu’ils reprennent conscience, entourés de fleurs, de musique et de jeunes filles, les houris qu’Allah réserve à ses élus au paradis, Hasan Sabbah leur apparaît et leur dit qu’ils sont à la place qui leur est réservée au paradis, après qu’ils auront accompli leur mission. Dès lors, on comprend pourquoi les Feddayins n’ont de cesse que de tuer et de mourir. La réalité est plus banale que la légende : les conflits en cours, le lavage de cerveau des madrasas et des camps d’entraînement, provoquent le fanatisme sans autre drogue que l’idéologie.

Selon la deuxième légende, la deuxième méthode consistait à former les Feddayins aux arts et aux sciences pour leur permettre d’entrer avec un statut officiel dans les cours d’Orient qui accueillent les lettrés et les savants, puis d’attendre le bon moment pour frapper à coup sûr. Cette légende combine un rituel d’initiation et une méthode très sophistiquée pour recruter des adeptes et les former en secret, car les ismaéliens, traqués, doivent filtrer le recrutement. Des missionnaires cultivés sont envoyés dans les mosquées pour prendre part aux discussions théologiques où ils suscitent la curiosité des adeptes potentiels par une grande culture et des allusions au sens caché du Coran. Une fois « accrochés », les intéressés entrent ensuite dans une longue initiation en sept degrés qui permet de s’assurer de leur motivation. Pendant l’initiation, le disciple plonge dans des couches de savoir de plus en plus approfondies. Les ismaéliens ont fait une large synthèse des connaissances de leur époque. Ils profitent du capital de savoir accumulé dans les bibliothèques de l’Islam qui, situées au carrefour des routes du commerce mondial, regorgent d’une multitude d’ouvrages occidentaux, indiens et asiatiques. Après le Coran, le disciple étudie en profondeur la Bible, la philosophie grecque, la logique indienne, etc. À chacun des sept degrés, après qu’il a étudié à fond un nouveau pan de la connaissance, les maîtres lui en montrent les contradictions et les insuffisances. Plus il gagne en culture, plus les certitudes du disciple vacillent, plus il est désorienté. Le but ultime est de montrer l’impuissance du savoir sans la foi. Non la foi commune, que l’ismaélien méprise, mais la foi en ses maîtres sous la direction desquels il ne doit rien craindre et tout oser.

La juxtaposition de ces deux légendes démontre que le fanatisme a des méthodes qui permettent aussi bien de manipuler des âmes simples que des intellectuels sophistiqués. Les mouvements intégristes recrutent d’ailleurs aussi bien dans les bas quartiers des médinas que dans les meilleures universités occidentales.

L’esprit de la secte est resté vivant dans l’Islam et on en voit les résurgences à travers un terrorisme qui ne désarme pas. C’est un des dangers devant lesquels les pays démocratiques sont les plus désarmés : celui d’être face à des hommes qui n’ont pas peur de mourir pour tuer. La thèse de Gilles Kepel, (Jihad, Gallimard 2003) sur le reflux de l’intégrisme, ne prend peut-être pas assez en compte un certain nombre de dimensions de ces mouvements intégristes, bien illustrées par l’enquête de Bernard-Henri Lévy sur Daniel Pearl (Grasset, 2003), et qui présagent d’une persistance prévisible du terrorisme. D’abord, l’empreinte de la haine, reflet inversé de la ferveur religieuse, une haine qui s’ancre depuis le berceau familial, qui se développe dans les madrasas, qui se renforce avec l’entraînement militaire, qui culmine dans les attentats. Deuxièmement, le véritable lavage de cerveaux auquel se livrent les écoles coraniques et des camps d’entraînement : alternance de préparation militaire et de formation religieuse, qui provoque un ancrage profond dans un cocon sectaire. Troisièmement, la professionnalisation des terroristes, qui les maintient prisonniers d’un système où ils s’isolent eux-mêmes par la spécialisation. Quatrièmement, le « business du terrorisme », source de prestige, de pouvoir et de richesse : il y a des tarifs pour les attentats ou pour les campagnes militaires, ainsi que des assurances-vie pour les martyrs avec des pensions versées aux familles. Et cinquièmement, enfin, l’ancrage des réseaux terroristes au plus haut de certains appareils d’États et de leurs services secrets. Le Pakistan décrit par Bernard-Henri Lévy est le meilleur exemple mais, à des degrés divers, la Syrie, la Libye, l’Iran, etc., en sont d’autres.

Même si le terrorisme est à lui seul incapable de déclencher un affrontement d’envergure, sa capacité de nuisance peut se maintenir longtemps. D’une part, parce qu’il est très difficile de combattre une civilisation pour laquelle le martyr fait partie des valeurs suprêmes. D’autre part, parce qu’il est difficile d’éliminer la violence sans s’en prendre à ses causes et, notamment, l’échec du développement économique et politique des pays musulmans.

Quelques ouvrages pour approfondir le sujet :

- Jean-Charles BRISARD et Guillaume DASQUIE, Ben Laden, la vérité interdite, Denoël, 2001.
- Bernard-Henri LEVY, Qui a tué Daniel Pearl ?, Grasset, 2003.
- Bernard LEWIS, Les Assassins, Berger-Levrault, 1982.
- Jean-Claude FRERE, L’ordre des Assassins, Grasset, 1973.
- Gilles KEPEL, Jihad. Expansion et déclin de l’islamisme, Gallimard, Paris, 2000 et 2003.

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