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Les chasseurs-cueilleurs nomade

samedi 23 juillet 2016, par Bernard NADOULEK


La première forme de société humaine est composée de petits groupes de chasseurs et de cueilleurs nomades qui se déplacent pour suivre les cycles de reproduction des espèces végétales et les migrations de leurs proies animales. L’habitat nomade consiste en huttes de branchages couvertes de peaux d’animaux. Plus tard, grâce au feu permettant d’éloigner les prédateurs, les chasseurs cueilleurs pourront s’emparer d’abris sous roches initialement occupés par le lion ou l’ours. Le groupe de chasseurs est composé d’un ensemble de 15 à 20 personnes qui forment l’unité sociale de base. Leur camp est une structure opérationnelle de survie permettant de réunir assez d’individus pour que la cueillette, la chasse et les battues soient efficaces. Ce groupe reste réduit pour éviter une exploitation trop rapide de l’aire de chasse et de cueillette. L’alliance et la coopération entre les camps de chasseurs se scellent grâce à des échanges matrimoniaux exogamiques. Cette coopération s’étend aux rapports entre les chasseurs-cueilleurs et la nature qu’ils considèrent comme une mère nourricière, comme une force protectrice, une puissance bienfaitrice qui nourrit ses enfants et dont il ne faut pas bouleverser l’équilibre ou épuiser les ressources.

Dans cette forme réduite de société, l’ensemble du groupe fonctionne dans une culture relativement égalitaire ou la notion de hiérarchie n’apparait pas encore. Ces micro sociétés en mouvement n’ont pas les possibilités de stoker des surplus alimentaires, les ressources sont redistribuées de façon immédiate et ne permettent pas d’entretenir des improductifs dont le rôle serait simplement hiérarchique. Les leaders doivent justifier leur rôle par des compétences particulières de cueilleur ou de chasseur. Malgré cette culture égalitaire et coopérative, le pouvoir du groupe sur l’individu est total et légitimement accepté, c’est une question de survie. L’interdépendance est de règle et elle est renforcée par le fait que chacun vit en permanence sous le regard de tous. Les règles du groupe, les "coutumes", n’évoluent que très lentement, en termes de dizaines de générations, tant elles sont nécessaires à la cohésion, leur remise en cause ne s’opère qu’imperceptiblement, dans la longue durée. La question reste : une fois la survie assurée, pourquoi les groupes humains continuent-ils de changer ? Malgré l’état de nécessité que nous venons de décrire la théorie de la lutte pour la survie et de la sélection naturelle des plus aptes par l’hérédité, n’est pas entièrement satisfaisante pour expliquer l’instinct guerrier de cette humanité naissante.

La lutte pour le contrôle des ressources nécessaires à la survie était-elle capitale au commencement de l’histoire ? Elle l’est aujourd’hui, mais qu’en était-il pour les chasseurs-cueilleurs du paléolithique ? Les groupes de chasseurs contrôlent certes un territoire et ses ressources, entretiennent des rapports entre groupes humains, connaissent des alliances et des rivalités, mais l’espace est immense et les groupes humains sont nomades, l’affrontement n’est donc pas inéluctable. La guerre ne naîtra que beaucoup plus tard au néolithique. A l’intérieur du groupe de chasseurs-cueilleurs la vie quotidienne est coopérative, elle ne connait pas encore les antagonismes sociaux, les hiérarchies instituées. Dans ce groupe horizontal, chacun a sa fonction, chacun interagit, personne ne dispose d’un pouvoir de contrainte à lui seul. Le temps n’est pas encore venu de l’égoïsme, de l’indifférence, de la lutte de tous contre tous.

L’explication de la sélection naturelle des plus aptes est-elle plus pertinente ? Mais quels sont les plus aptes ? Le chasseur est-il plus important que le cueilleur, le chaman que le guérisseur, l’homme que la femme, la force de la jeunesse que la sagesse de l’âge ? La taille limitée du groupe implique que les qualités de chacun sont indispensables à la survie. Il y a bien des individus plus puissants que d’autres, mais il faudra des millénaires pour que les compétences reconnues se transforment en hiérarchies instituées. Si la théorie de la lutte pour la survie et de la sélection des plus aptes n’est pas une explication suffisante pour expliquer le changement, comment la compléter ? La réponse qui apparaît comme la plus évidente est celle de cet esprit d’exploration, d’aventure et de dépassement déjà évoqué. Adossé à la plus contraignante des nécessités, l’humanité naissante est tout simplement en train d’inventer la liberté. L’humanité explore, tâtonne, invente, développe, remet en cause, transgresse, innove, ce qui la définit c’est sa liberté.

Des sociétés de chasseurs cueilleurs continuent à survivre aujourd’hui à travers quelques groupes ethniques dispersés dans le monde. Les San, ou Bochimans, qui vivent depuis plus de 20 000 ans en Afrique australe. Ils se désignent alors comme "ceux qui suivent l’éclair", se déplaçant en fonction des pluies pour optimiser la chasse ou la cueillette. Il ne sont plus aujourd’hui qu’environ 100 000 et leur territoire se réduit au désert du Kalahari où ils ont été parqués par nos sociétés "civilisées" et d’où l’on tente de les déloger aujourd’hui au profit de la prospection diamantaire. Toujours en Afrique, les Pygmées, environ 200 000 personnes disséminées dans plusieurs pays africains le long de l’équateur, sont tout aussi menacés. Tout comme les Hadzas de Tanzanie, un millier d’individus autour du lac Eyasi. En Asie, les Orang Asli de Malaisie, quelques 100 000 personnes vivant depuis environ 50 000 ans dans les forêts de l’intérieur de la péninsules sont programmés pour l’extinction au fur et à mesure de l’exploitation du bois de leurs futaies. De même pour les Orang Darat de Sumatra, environ 30 000 individus dispersés en petits groupes. Les Vedda du Sri Lanka, à peine quelques milliers, sont aussi en voie de disparition, parallèlement à la destruction de leur milieu naturel.

En tout moins de 450 000 chasseurs cueilleurs en l’an 2010, dont le mode de vie hérité du paléolithique est menacé par les bienfaits de la civilisation et de ses bidonvilles. Tristes tropiques ! Comme l’écrivait Lévi-Strauss, notre civilisation de progrès ravage systématiquement les cultures traditionnelles avec lesquelles elle entre en contact. Il ne s’agit pas seulement d’un problème d’appropriation de ressources, l’opposition est plus fondamentale : c’est le rapport à la nature et à la liberté qui est en jeu. Depuis l’invention de l’agriculture, nous avons fait le choix de dominer notre environnement, et avec quels succès ! Faut-il pour autant éliminer toute réminiscence d’un monde qui avait fait le choix de respecter la nature et de s’y adapter ? La catastrophe écologique aujourd’hui annoncée, dont nous continuons à nourrir l’ampleur, ne doit-elle pas nous conduire à un certain recul ? Ce génocide annoncé n’est-il pas aussi une victoire de la servitude sur la liberté ?

Le chasseur invisible

Quelles sont les caractéristiques du chasseur, de ses techniques, de sa vision du monde ? Commençons par réaffirmer la thèse de cet essai : les chasseurs, premiers guerriers de l’histoire, sont à l’avant-garde de la liberté. C’est très clair chez le chasseur du paléolithique qui adopte rapidement les idées nouvelles malgré le conservatisme garant de la pérennité des groupes humains. Pourquoi le chasseur aurait-il une aptitude spéciale au changement ? Parce que cette aptitude procède des impératifs de la survie. En adoptant toutes les innovations qui optimisent la chasse, le chasseur augmente à la fois son efficacité et sa sécurité. La cueillette fait courir moins de risques. Dans la chasse, l’aptitude au changement est proportionnelle à l’augmentation des chances de survie.

Il nous faut aussi réviser un préjugé. Les préhistoriens nous rappellent qu’avant d’être un chasseur, l’homme a longtemps été un charognard disputant les restes des prédateurs ou se nourrissant des animaux morts par accidents. Le préjugé vient d’abord du sens péjoratif avec lequel est employé le terme de charognard : probablement un reste d’anthropocentrisme qui vise l’animalité dont nous essayons vainement de nous distancier. Le malentendu se prolonge ensuite en postulant implicitement que l’animalité dudit charognard s’oppose à l’humanité du "vrai" chasseur, plus tardif, se distinguant par des techniques et un savoir faire. Cette distinction n’est pas justifiée : le chasseur est dans la pleine continuité du charognard qui forge pour lui les techniques de base de la chasse la plus moderne.

Observons d’abord que le charognard humain prend la suite des prédateurs qui ont des techniques de chasse très performantes. La différence vient de la manière dont les hommes vont faire évoluer leurs techniques alors que les animaux restent enfermés dans leurs routines. Pourquoi cette différence ? D’abord parce que ’homme est faible : rappelons qu’Homo habilis, mesure 1,35 m et pèse 30 kg en moyenne. Il ne figure qu’à un rang inférieur dans la hiérarchie animale. Il est moins puissant et moins armé que les grands prédateurs avec leurs griffes et leurs crocs, moins rapide que la plupart des proies. C’est pourquoi il doit compenser son manque de force par le nombre quand il le peut, et dans tous les cas, par des techniques bien rodées.

Pour s’emparer ne serait-ce que d’une charogne, il doit apprendre à traquer, à suivre les pistes des prédateurs, à repérer leurs proies, à se cacher, à communiquer silencieusement par signe, à dissimuler son odeur sous le vent. Tout cela est très risqué car les prédateurs qu’il suit dans leurs chasses peuvent aussi bien s’en prendre à lui. C’est ainsi qu’il apprend à se dissimuler. Dès ses premières charognes il devient, par nécessité, un chasseur invisible. Mais ce n’est pas tout car, une foi la proie repérée, il faut affronter la concurrence des autres charognards dont certains -hyènes, vautours, félins - sont puissants et nombreux. Et une fois la concurrence écartée, une fois la proie emportée, encore faut-il la ramener au camp dans une précarité plus grande que lors la traque précédente pendant laquelle il n’était pas chargé. C’est donc à partir de ce rôle de charognard que l’humain met au point les fondements de toutes les techniques de chasse : traquer les fauves, suivre des pistes, repérer et approcher la proie, le tout en restant invisible, puis affronter la concurrence animale en utilisant des armes et des tactiques de plus en plus appropriées…

Il y a donc continuité entre le charognard et le chasseur, le second bénéficiant de l’apprentissage du premier. Après avoir appris les fondements de la chasse comme charognard, les hommes du paléolithique vont progressivement traquer des rennes, des chevaux, des bisons, des aurochs, des mammouths et, plus encore, des prédateurs aussi puissants que les ours, les lions, les tigres, etc. Comment l’homme préhistorique dont la faiblesse individuelle est patente, va-t-il se hisser au rang de prédateur le plus puissant de son époque ? Comment son apprentissage va-t-il se dérouler ? D’abord par mimétisme, puis par imitation. Le mimétisme est la faculté de se fondre dans le milieu environnant pour assurer sa sécurité. C’est une forme primitive de l’imitation en ce qu’elle n’a même pas besoin d’être consciente pour fonctionner. Le mimétisme est aujourd’hui encore la forme la plus commune d’apprentissage des comportements sociaux, celle qui préside à l’éducation non verbale des enfants, celle qui s’étend à la cohésion des comportements dans un groupe. Au paléolithique, c’est avec des activités spécifiques, telles que la chasse, que l’imitation devient un phénomène conscient et finalisé. C’est en observant les prédateurs que les hommes vont apprendre à chasser, à créer des armes pour suppléer aux crocs et aux griffes des fauves : gourdins, lances de jet, pieux, pointes durcies par le feu, etc. Mais tout ceci n’est qu’un préalable à un sujet d’étude plus vaste, celui de la nature.

Nous parlons ici de stratégie indirecte, de stratégie du faible au fort. L’homo supplée à sa faiblesse par la ruse, l’invisibilité de la traque et de l’approche d’une proie à couvert, par la dissimulation olfactive en se plaçant face au vent, par la simulation visuelle en utilisant des dépouilles d’animaux. Mais il ne s’agit là que de tactiques. Pour passer à une stratégie indirecte, comme l’écrit Sun Tzu, il faut disposer de la connaissance du terrain et de "l’information préalable qui permet de remporter la guerre en évitant la bataille", ou plus modestement, de minimiser les dangers de l’affrontement. Le meilleur moyen de traquer une proie est de connaître son territoire, son comportement et ses habitudes. D’abord le territoire. Il y a la géographie physique : plaine, forêt, désert, montagne, etc., qui impliquent des techniques de chasse différenciées. Il y a ensuite la cartographie animale : savoir où chaque proie a sa tanière, où elle se réfugie en cas de danger, où elle se nourrit selon qu’elle soit herbivore ou carnivore, où elle se désaltère, où elle se déplace ou migre, selon l’épuisement des ressources ou le changement des saisons. Vaste programme d’études et d’entraînement.

Sommes-nous, par exemple, encore capable d’imaginer l’exploit que représente la traque en petits groupes de deux ou trois chasseurs ? D’abord la phase invisible. Repérer la proie à ses excréments, à ses empreintes, à ses traces, aux herbes foulées ou aux plantes brisées qui jalonnent sa course. Puis faire des dizaines de kilomètres de marche ou de course, monter sur les arbres pour préciser ses repères, faire tous les détours possibles pour l’approcher face au vent afin que l’animal ne les repèrent pas à l’odeur, se dissimuler pendant des périodes interminables, ramper silencieusement, puis surgir rapidement pour l’atteindre avec une arme de jet rudimentaire. En cas de blessure non mortelle de la proie, continuer de suivre l’animal blessé. Rabattre la proie au plus près du camp pour la porter le moins longtemps possible une fois abattue. Ensuite, la phase visible : la mise à mort. C’est-à-dire l’affrontement avec les dangers qu’il suppose et les risques de blessure. Se représente-t-on encore qu’avec la moindre blessure, un membre ou une articulation endommagée, sans même parler des complications dues au manque de soins, c’est le chasseur qui devient une proie pour tous les autres prédateurs. Enfin, après la mort de l’animal, le dépecer sur place, le ramener au camp, parfois pendant plusieurs jours de marche, avant que la concurrence ne vienne lui disputer sa proie.

Avec la battue, l’organisation et l’intelligence collective prennent le relais sans éloigner le danger pour autant. D’abord, concevoir l’idée même de piège : une fosse dissimulée, un cul de sac naturel, une falaise ou un marais, ou encore un gué vers lesquels les rabatteurs poussent les animaux. L’organisation tactique permet de précipiter les proies vers le piège en coupant toutes voies de fuite. Enfin, la mise à mort qui, même collective, reste extrêmement risquée lorsqu’il s’agit d’animaux puissants. Sans oublier le maniement des armes appropriées : gourdins, épieux, lances, sagaies, propulseurs et, beaucoup plus tard, arcs et flèches. Avec là encore le danger omniprésent. Tout cela relève d’un savoir et d’un entraînement considérable. La chasse est à la fois un art individuel et une science collective. Plus tardivement, elle deviendra une méthode d’apprentissage de la guerre. Et au centre de tout cela, la capacité de demeurer invisible : que cela soit pour la traque ou la battue, la surprise reste fondamentale pour approcher le gibier. L’imitation des animaux contribuant à renforcer cette invisibilité en se parant de leurs dépouilles ou en s’enduisant de leurs excréments. L’invisibilité, la première arme, tant défensive pour se dissimuler, qu’offensive pour traquer.

Mais ce n’est pas seulement le sentiment guerrier qui domine la chasse, c’est aussi l’osmose avec la nature. Dès leurs premières croyances, les chasseurs cueilleurs considèrent que tous les éléments de la nature sont vivants et la regardent avec l’affection due à une mère nourricière. En retour, la nature laisse le chasseur pénétrer dans son monde magique. Elle lui adresse des signes invisibles aux autres hommes : qu’il s’agisse des traces infimes qui lui permettent de traquer ses proies, de les voir venir, ou encore de déchiffrer les signes qui lui font prévoir la marche du monde, les variations du climat, l’évolution des saisons. Le chasseur considère le monde avec frugalité, il ne traque ses proies qu’en les respectant. Avant la chasse, les rituels consistent à s’excuser auprès de ses victimes des souffrances qui leurs sont infligées. Le chasseur leur explique humblement qu’il a besoin d’elles pour nourrir ses enfants. Le plus souvent la cruauté est exclue et le respect de l’animal va très loin puisque chaque chasseur s’identifie à l’un deux qu’il prend pour totem.

Le chasseur a commencé le parcours qui fera de lui un homme de connaissance, un guerrier capable de vivre dans l’univers mystérieux de l’invisible. Mais nous ne pouvons nous dissimuler la face plus sombre de cette évolution. Depuis le paléolithique supérieur nous sommes devenus les plus grands tueurs de l’histoire. Non seulement nous avons tué des millions de fois plus que tous les animaux réunis mais, contrairement aux animaux qui tuent pour se nourrir, nous nous assassinons entre individus de la même espèce, nous tuons pour la gloire, au nom de nos idéaux, nous torturons, nous éliminons nos ennemis jusqu’au génocide. Si nous avions la moindre rigueur sémantique, ce sont les humains qu’il faudrait nommer animaux. Mais, comme rien n’est simple, dans le même temps, c’est grâce aux protéines animales obtenues par la chasse et l’élevage, initialement par la consommation de charognes et aujourd’hui par l’abattage industriel, que l’homme développe son corps et son cerveau. Plus que tout autres, le guerrier doit regarder la réalité en face : la liberté à un prix.

Le chasseur invisible s’est perpétué jusqu’à nous. Dans les années 60, un ethnologue américain, Carlos Castaneda, aurait été initié à la voie du guerrier par Don Juan Matus, un sorcier yaqui. Les Yaquis sont un peuple amérindien vivant entre l’Etat de Senora, au nord du Mexique, et le sud-ouest de l’Arizona. Le récit de cette initiation est transmis à travers plusieurs livres dont : L’herbe du diable et la petite fumée (1968), Voyage à Ixtlan (1971) et Histoires de pouvoir (1974).

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