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Les cyber guerriers

Sous le clavier... la planète

mercredi 10 septembre 2014, par Bernard NADOULEK

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Nous assistons à l’avènement du cyber guerrier, cyber citoyen des réseaux planétaires, armé jusqu’aux dents par la technologie. Au moment où la crise, les Etats, les institutions internationales et le G20 n’ont plus aucun pouvoir sur la dynamique de mondialisation, le cyber guerrier voit le sien émerger, s’affermir et se structurer. Pourquoi ? Comment ? Parce que l’évolution technologique fait de lui un nouvel acteur planétaire. Parce que la combinaison des PC et des smartphones, lui donne de nouvelles armes pour agir à l’échelle mondiale. Dans les pays développés aujourd’hui, et dans le monde entier demain, nous disposons d’armes universelles, d’armes mobiles de coopération massive, qui nous permettent de communiquer, de travailler et de nous organiser à l’échelle planétaire, pour vivre la mondialisation sans la subir. Nous n’avons pas encore réalisé la portée de cette évolution, notamment pour les jeunes générations qui maîtrisent sans problème la navigation, les réseaux sociaux ou communautaires et les applications intelligentes. Jamais l’individu n’a eu de telles possibilités d’agir sur le monde, avec un recul, une hauteur et une portée incroyables. A l’heure de la mondialisation et de la crise, de l’impuissance des Etats et des institutions internationales, c’est du cyber guerrier que viendra une partie des réponses de l’avenir. Cet article explore les fondements de cette mutation décisive.


Sommaire

1. Introduction : le monde de bas en haut
2. L’arme universelle
3. Les cyber guerriers
4. L’hypothèse Big Brother
5. Conclusion : le recul, la hauteur et l’amplitude

1. Introduction : le monde de bas en haut

Dans mes précédentes chroniques sur la mondialisation, notamment dans un article initulé "Le goulot d’étranglement", j’ai largement montré pourquoi, malgré l’action des Etats et des institutions internationales, malgré les réunions du G20, toute forme de gouvernance mondiale semble impossible à court terme. Puisque le monde ne semble plus fonctionner de haut en bas, pour ne pas nous contenter de subir les effets de la mondialisation, il nous faut partir de bas en haut, c’est-à-dire de l’action des individus, des cyber citoyens et, mieux encore, des cyber guerriers.

Le cyber citoyen est un individu qui utilise quotidiennement Internet pour travailler, pour s’informer, pour communiquer, pour acheter ou se distraire. Le cyber guerrier est une variante plus avertie du cyber citoyen. Il est plus expérimenté et plus qualifié, il utilise des PC plus sophistiqués, des logiciels spécialisés et des réseaux sociaux ou communautaires pour accomplir ses tâches et, surtout, il pense pouvoir agir sur le monde de manière autonome, en fonction de ses idéaux.

L’évolution technologique a fait de chaque internaute expérimenté un nouvel acteur planétaire. Selon Forrester Research, Internet comptait environ 1.5 milliard d’utilisateurs dans le monde en 2009 et, d’ici 2012, 800 millions de nouveaux arrivants, principalement asiatiques, seront sur la toile, soit 2,3 milliards au total. En excluant les informaticiens professionnels, imaginons que 10% des internautes actuels soient vraiment expérimentés, cela signifie qu’il y a aujourd’hui 150 millions de "cybernautes" qui maîtrisent la navigation sur Internet, leur environnement bureautique, les réseaux sociaux ou communautaires et, en moyenne, une douzaine de logiciels spécialisés, selon leurs compétences. Ces cyber guerriers sont capables d’agir à l’échelle mondiale depuis leur PC et même depuis les smartphones les plus évolués. Et le nombre de ces cybernautes, véritables citoyens du monde, ne fera qu’augmenter, surtout avec les jeunes qui maîtrisent sans problème la navigation entre les sites spécialisés ou communautaires, entre les blogs et les réseaux sociaux, entre les applications bureautiques et les logiciels intelligents. De plus, ces cybernautes disposent d’armes universelles (machines puissantes, logiciels intelligents, réseaux d’appuis, etc.) de coopération massive qui nous permettent de communiquer, de travailler et de nous organiser à l’échelle planétaire pour vivre la mondialisation sans la subir.

2. L’arme universelle

L’informatique est devenue une arme universelle. Nous n’avons pas encore réalisé la portée de cette évolution qui bouleverse radicalement nos vies. Pour prendre conscience de sa rapidité et de son amplitude, revenons très rapidement en arrière.

Jusqu’aux années 1950, l’électronique et l’informatique restent plus ou moins cantonnées au domaine scientifique et à des applications principalement drainées par la défense nationale aux Etats-Unis.

Dans les années 60, la première application de masse de l’électronique est l’automatisation de la production, qui va évoluer de manière foudroyante à travers la concurrence que se livrent les entreprises. De nos jours, les usines pratiquement automatisées existent et il est prévisible qu’une fois les problèmes d’investissement résolus, elles remettront beaucoup de choses en cause : pour commencer, le dumping social des pays en voie de développement et, pour finir, la notion même de travail manuel dans l’industrie, qui évoluera vers une dimension de plus en plus qualitative.

Dans les années 70, l’évolution de l’informatique va permettre la connexion planétaire des marchés financiers en temps réel. C’est le début de la financiarisation de l’économie mondiale (telle que nous la connaissons aujourd’hui), qui entraîne une interdépendance des marchés à l’échelle mondiale et une vitesse d’action impensable jusqu’alors. Interdépendance, au mieux, pour une meilleure allocation des ressources financières dans le développement du monde, au pire, pour la formation de bulles financières et le déclanchement de crises boursières !

Les années 80 vont être marquées par trois phénomènes : côté entreprise, l’automatisation du travail intellectuel, grâce aux systèmes experts ; côté individus, pour une petite minorité d’aficionados, les débuts de la micro informatique ; côté professionnels, des logiciels permettant de gérer des métiers par ordinateur.

1. Avec les systèmes experts, des domaines entiers de connaissances sophistiquées sont intégrés dans des logiciels qui facilitent, et parfois automatisent, la prise de décision. Avec la généralisation de ces systèmes, nous en prenons conscience : tout ce qui est répétitif, dans les processus intellectuels, sera tôt ou tard automatisé, avec les conséquences que cela implique sur des millions d’emplois. Cette fois-ci, ce ne sont plus les travailleurs manuels mais les cadres qui sont sur la sellette.

2. La micro-informatique, née à la fin des années 1970, restera circonscrite à un petit cercle d’initiés dans les années 1980, puis se déploiera massivement dans les années 1990, tant dans la bureautique des entreprises que dans les foyers des pays développés, puis dans les années 2000, dans les couches aisées et moyennes de toute la population mondiale, processus facilité par la montée en puissance des PC.

3. Le premier facteur de déploiement de cette micro informatique à la fin des années 80, sera l’apparition de logiciels pour gérer individuellement des métiers par ordinateur, et ceci dans des domaines aussi divers que la recherche, l’industrie, l’ingénierie, la finance, l’architecture, la médecine, le commerce, l’artisanat, l’art, les lettres, la formation, la création et la gestion d’entreprise, etc. Apple est la première entreprise à entrer sur ce crénau.

Dans les années 90, trois autres phénomènes majeurs étendent la portée des innovations précédentes, le premier est la révolution bureautique dans les entreprises, le deuxième l’ouverture d’Internet au public et le troisième, l’apparition des téléphones portables.
1. L’évolution de la bureautique assure d’abord aux entreprises le suivi des tâches et le secrétariat, puis, avec les années 2000, la création de réseaux internes pour l’entreprise (intranet), le commerce électronique. De méga-bases de données permettent aussi bien de stocker la mémoire de l’entreprise, que de mener des opérations de « marketing chirurgical ». L’ordinateur personnel devient un outil générique dans la plupart des professions.
2. La naissance des réseaux qui aboutiront à Internet remonte aux années 50 avec le projet Rand aux Etats-Unis, puis avec le réseau Arpanet, qui accueillait une nouvelle connexion tous les 20 jours en 1981. Dès 1976, l’Union internationale des télécommunications lance un premier réseau avec le standart X25, qui permet aux entreprises de se connecter. En 77, la mise au point du protocole TCP/IP, puis d’Usenet, permettant l’envoi de courriers électroniques et le développement des forums de textes, préludent à l’ouverture d’Internet au public dans les années 90. Initialement assez confidentiel, Internet va progressivement devenir le système nerveux planétaire que nous connaissons aujourd’hui.
3. C’est également dans les années 90 qu’apparaît la téléphonie mobile. En moins de 10 ans, le téléphone portable provoque une révolution mondiale des télécommunications, notamment dans les pays en voie de développement qui contournent le téléphone classique pour passer directement au portable. Dès 2004, le haut de gamme de la téléphonie mobile propose pratiquement un ordinateur de poche (gestion des contacts, du planning, des rendez-vous) synchronisé avec ou sans fil avec le PC de bureau. Il fait office d’appareil photo, de caméra, de dictaphone, de GPS, etc., il se connecte sans fil à Internet, le tout pour un poids minime tenant dans une poche et avec une autonomie d’usage largement suffisante pour une journée professionnelle. Les smartphones actuels multiplient également des centaines d’applications téléchargeables et font progessivement disparaître les frontières technologiques entre téléphones mobiles et mini PC ultraportables.

Au début des années 2000, trois nouveaux facteurs vont accélérer l’évolution des nouvelles technologies : un boom de l’industrie numérique, la démocratisation de masse de l’informatique personnelle et la généralisation des hauts débits.

1. La fin des années 90 et le début des années 2000 vont être marqués par une phase de croissance technologique et industrielle mondiale. Cette véritable mutation numérique se matérialise à travers un ensemble impressionnant de produits grand public qui se développent à l’échelle mondiale : micro-ordinateurs, jeux vidéo et consoles, téléphones portables, lecteurs enregistreurs CD puis DVD, télévision numérique, services associés, etc.

2. Autant de produits qui amorcent une véritable explosion consumériste mondiale et une démocratisation de masse de l’informatique personnelle, tant dans les pays développés, où ils pénètrent dans les foyers les plus modestes, que dans le reste du monde, où ils deviennent également l’apanage des classes supérieures et moyennes.

3. Dans le même temps, la généralisation des connexions à haut débit et les connexions sans fil (wifi, Bluetooth) font exploser l’utilisation d’Internet, les achats en ligne et les innombrables activités qu’offre le Web.

A partir de 2005, ces phénomènes vont provoquer la formation d’une cyber-planète au rythme du Web 2 interactif (blogs, wiki, réseaux sociaux, logiciels libres), en attendant le Web 3 sémantique (informatique linguistique, gestion électronique de la documentation, interfaces vocales, traduction automatique, agents intelligents). La toile un véritable continent numérique dont la croissance accélérée est décrite dans « Netbrain » par Denis Ettighoffer (Dunod 2008). Il décrit ce continent numérique qui est déjà le plus grand marché du monde, qui bénéficie du plus fort taux de croissance, qui crée le plus d’emplois, qui attire les plus gros investissements.

En 50 ans, le monde s’est transformé, il s’est doublé d’une cyber planète avec ses réseaux de citoyens, de communautés, ses réseaux sociaux, ses sites d’entreprises, d’Etats et d’institutions internationales. C’est sur cette planète numérique que les cyber guerriers vont devenir des acteurs mondiaux à part entière.

3. Les cyber guerriers

Le cyber citoyen est potentiellement un cyber guerrier. Non pas un militaire agissant pour une organisation centralisée, mais un guerrier agissant de manière autonome ou en se joignant librement, et plus ou moins régulièrement, à un réseau de soutien pour une action citoyenne particulière.

Les premiers cyber guerriers furent sans conteste les hackers qui furent capables de montrer que des individus isolés étaient, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, capables d’affronter efficacement les plus puissantes organisations mondiales. Les hackers se divisent en plusieurs catégories : entre les experts de la sécurité informatique (white hat, ou chapeau blanc) qui utilisent leurs compétences dans un cadre légal, et les escrocs (black hat) qui agissent pour tirer des profits illégaux de leurs compétences, il existe une catégorie intermédiaire (grey hat), la plus nombreuse, dont le but est l’exploit informatique consistant à pénétrer dans les systèmes les mieux gardés. Les exploits de ces cyber guerriers sont déjà légendaires : les plus célèbres d’entre eux ont réussi à pénétrer dans les systèmes des plus grandes entreprises privées, des banques les mieux gardées et des institutions les plus protégées, y compris le FBI ou le Pentagone.

Attention, il ne s’agit pas ici de faire l’apologie des hackers ; les cyber guerriers, dont cet article décrit l’émergence, agissent dans un cadre légal. Il s’agit simplement de montrer qu’à l’heure où les grandes organisations voient leur pouvoir décliner sous l’effet de la mondialisation, le pouvoir des cyber citoyens et des cyber guerriers augmente.

L’efficacité du cyber guerrier est démultipliée dès qu’il agit en réseaux. C’est vrai pour les hackers, comme par exemple, le célèbre groupe allemand du Chaos Computer Club, ou pour des mouvements citoyens, comme par exemple, les alter mondialistes. Là encore, il ne s’agit pas de débattre pour ou contre l’alter mondialisme, mais de montrer comment des communautés de cyber citoyens se sont organisées grâce à Internet pour vaincre des organisations mondiales puissantes et déterminées.

A la fin des années 90, les premiers cas où l’organisation des alter mondialistes va jouer grâce à Internet un rôle clef sont : la lutte contre l’accord de l’AMI (Accord Multilatéral sur l’Investissement) négocié à l’OCDE, puis la bataille de Seattle, menée contre le déroulement du Millénium Round de l’Organisation Mondiale du Commerce.

En 1997, mobilisation des alter mondialistes contre le projet d’Accord Multilatéral sur l’Investissement (l’AMI). L’AMI vise à créer pour les entreprises des "droits" mondiaux leur permettant d’investir partout dans le monde en contournant le contrôle des Etats grâce à une règle de non-discrimination des investisseurs étrangers. Les entreprises privées auraient alors les moyens d’agir sans tenir compte de la volonté des Etats, ni de celle des citoyens. L’AMI, qui se négocie discrètement sous les auspices de l’OCDE, est soumis à une intense pression médiatique par les alter mondialistes. En effet, Internet donne deux nouveaux moyens d’agir aux alter mondialistes. Le premier est de mener une intense bataille médiatique de dénonciation sur le Web. Débordés technologiquement, les médias traditionnels sont obligés de suivre pour ne pas rester à la traîne et, surtout, garder leurs parts de marché. Internet donne également un moyen d’organisation souple et décentralisé à la myriade de groupes alter mondialistes, une forme d’organisation impossible à disperser avec quelques bataillons de forces de sécurité. Exposé à la pression, l’AMI est finalement enterré par l’OCDE en 1998, après que la France ait rompu unilatéralement les négociations.

Il en va de même pour les négociations de l’OMC : en novembre 1999, la réunion de Seattle est soumise à un battage médiatique mondial alimenté par une série de manifestations d’opposants qui envahissent à la fois les rues de Seattle et les images de retransmission des médias. La réunion de l’OMC est également paralysée par les oppositions internes, principalement entre les Etats-Unis et l’Europe, et elle ne peut avancer dans ses projets de libéralisation de l’agriculture, des services et de la propriété intellectuelle. L’opposition à la réunion de l’OMC rassemble les groupes les plus divers : ATTAC, Greenpeace, Amnesty International, Global Citizens, Médecins Sans Frontières, Survival International, l’Observatoire de la mondialisation, des syndicats d’agriculteurs, des groupes plus informels de lutte contre les OGM, etc. La réunion de Seattle joue un rôle de catalyseur en donnant à ces groupes l’occasion de s’organiser à l’échelle mondiale grâce à Internet, et de rassembler toutes les oppositions qui avaient jusqu’ici fonctionné de manière locale et dispersée. La mise en échec du Millénium Round de l’OMC a révélé trois choses fondamentales : d’abord, que la lutte des alter mondialistes a pris une dimension mondiale ; ensuite, que les alter mondialistes ont trouvé leur stratégie qui consiste à utiliser Internet et les médias pour obtenir une transparence des débats et exiger une légitimité démocratique des décisions prises par les institutions internationales ; enfin, un slogan qui résume bien le point de vue commun à tous les groupes présents : " Le monde n’est pas une marchandise ".

Il y a d’autres exemples, celui du cyber terrorisme et de la cyber mafia, que je ne traiterai pas, d’une part, parce qu’ils sortent du cadre de cet article et, d’autre part, pour ne pas sombrer dans la paranoïa policière. Disons simplement qu’on sait aujourd’hui qu’Internet est aussi, malheureusement, une plateforme de communication particulièrement efficace pour les terroristes et les mafieux de tous bords mais, qu’en face de ces criminels, la mission des services de renseignement et de sécurité informatique trouve tout son sens.

Il faut encore préciser que le premier exemple individuel cité plus haut (les hackers), ou encore les deux suivants (sur l’alter mondialisme), ont éclos à une période que nous pouvons qualifier comme l’antiquité d’Internet. Demain, avec des cyber réseaux mondialement ouverts, deux milliards de cyber citoyens et deux ou trois cent millions de cyber guerriers, les choses auront une tout autre envergure. Je donnerai d’autres exemples plus actuels dans mon prochain article.

4. L’hypothèse Big Brother

Un sceptique, de préférence un peu paranoïaque, pourrait parfaitement objecter que les Etats, leurs institutions et, plus particulièrement leurs services de sécurité dédiés à la surveillance d’Internet, pourraient entraver cette liberté du cyber citoyen pour des motifs plus ou moins justifiables, y compris en invoquant des prétextes légitimes : lutte contre la piraterie informatique, contre les cyber escrocs ou les mafias, contre les sites pornographiques ou racistes, ou encore contre les téléchargements illégaux, etc. Tous ces débats viennent d’ailleurs d’affleurer en France avec le vote de la loi Hadopi. En bref, tous les prétextes légitimes peuvent servir aux institutions pour limiter les libertés du cyber citoyen. C’est la thèse paranoïaque classique : big brother is watching you !

Je pense que cette hypothèse n’est pas pertinente pour au moins trois raisons : d’abord, dans un monde livré aux médias qui fonctionnent en temps réel, les tentatives autoritaires sont de plus en plus difficiles à maintenir ; ensuite, c’est encore plus vrai sur Internet à cause de sa nature de réseau décentralisé ; enfin, parce que de nouvelles entités, les paradis cybernétiques vont rendre ces tentatives plus malaisées encore.

Nous savons que les médias ont joué un rôle clef dans le déclin des régimes autoritaires qui ne peuvent se maintenir qu’en contrôlant l’information. Parmi les nombreux exemples récents, nous pouvons prendre celui de la chute de l’ex URSS et celui des convulsions de l’Iran, de la révolution de Khomeiny jusqu’aux récentes manifestations contre le président Ahmadinejad.
L’exemple de l’ex URSS est devenu un cas d’école connu. Pendant longtemps, l’URSS a pu tenir sa population en lui faisant croire que dans l’affreux système capitaliste, la vie était très dure pour le peuple. Avant 1985, cette fiction avait déjà du mal à se maintenir à partir du moment où les soviétiques, et en premier lieu les dissidents, pouvaient écouter les radios occidentales. A partir des années 80, les antennes de télévision satellites avaient rendu le problème insoluble et, à partir de 1985, la politique de glasnost (transparence) de Gorbatchev va amplifier le flot d’informations qui accélèrera la démotivation des Soviétiques et aboutira à la chute de l’URSS.
L’exemple de l’Iran présente trois phases successives. D’abord, avant 1979, les sermons de Khomeiny, enregistrés sur K7 audio, à destination des classes les plus pauvres et illettrées, vont jouer un rôle clef dans la préparation de la révolution khomeyniste de 79. Ensuite, dans les années 90, après la guerre Irak-Iran, l’Etat iranien tente de contrôler les antennes TV satellites qui permettaient à une partie des classes supérieures d’échapper à la propagande du régime ; peine perdue. Enfin, pendant les récentes manifestations, l’Etat iranien tente de contrôler les étudiants qui diffusent sur Internet des informations et des images des manifestations prises grâce à des téléphones portables : il n’y parviendra pas malgré les procès et les emprisonnements.

Internet va rendre le contrôle de l’information encore plus difficile pour les Etats et les grandes organisations. En effet, même s’il est difficile de lutter contre les médias, il est possible de les identifier et de faire pression sur eux, comme sur toutes les entreprises ou institutions centralisées. Mais comment lutter contre des milliers ou des millions d’individus, qui peuvent conserver leur anonymat en créant des emails sous pseudonymes et naviguer à partir de cybercafés ou autres connexions publiques, et qui peuvent agir de manière autonome, sans organisation centralisée. Un individu, même un hacker averti, ou un groupe, peut toujours être piégé par des experts en sécurité informatique, mais des centaines d’individus, des milliers, des millions, voire plus ?

Enfin, la dernière raison pour laquelle il sera toujours très difficile de contrôler Internet tient à la concurrence économique qui vient de se manifester sous une nouvelle forme avec le projet de création du premier paradis informatique en Islande. Depuis le 16 février, le parlement islandais étudie un projet visant à protéger les communications, les sources d’information et à interdire le filtrage d’Internet pour "garantir la liberté d’expression et d’information" par la loi. L’Islande affirme vouloir créer un environnement idéal de liberté pour les médias, les éditeurs, les organisations de défense des droits de l’Homme, mais aussi pour les startups et les bases de données.

Le lecteur excusera mon mauvais esprit, mais j’ai des doutes sur ces motivations officielles hautement morales, et je ne suis pas le seul. D’une part, comme l’explique Jonathan Zittrain, professeur de droit à Harvard, spécialisé dans le droit numérique. "A moins que les dirigeants des médias soient eux-mêmes prêts à déménager en Islande, je ne vois pas jusqu’où ces protections peuvent aller, (...) Un Etat pourra toujours exiger que quelqu’un sur son territoire rende des comptes ou communique des informations s’il veut éviter une amende ou la prison." (article du Nouvel Observateur du 16/02/10). D’autre part, le même article, rappelle que la crise financière a révélé que l’effondrement de l’Islande et de son système financier tenait à des faits de corruption et de collusion entre les banques et les partis politiques.

Je crois surtout qu’après sa faillite, l’Islande cherche de nouvelles sources de revenu et que ses déclarations sur la liberté recouvrent surtout une tentative pour pousser le maximum de serveurs à s’installer sur son territoire. On peut aussi parier que ce ne sont pas les médias ou les associations qui s’y précipiteront en premier, mais toutes les entreprises du Net qui risqueraient d’avoir des problèmes légaux dans leurs pays respectifs. Gageons que l’Islande, si elle adopte cette loi, deviendra la capitale mondiale des sites pornos, des sites extrémistes ou racistes, des sites de spam, des sites de filiales occultes de grands groupes, etc. En bref, l’Islande deviendra pour Internet, l’équivalent des paradis fiscaux pour la finance. Gageons également que l’Islande sera très vite imitée par quantité d’Etats qui voudront partager cette manne financière.

Une fois cette mise au point faite, il faut ajouter que ces paradis numériques permettront également de protéger tous les Internautes et les associations qui lutteront contre les tentatives de censure des Etats autoritaires. Ce n’est pas une question de morale, mais de concurrence commerciale. Et c’est la troisième raison pour laquelle les Etats ne parviendront pas à censurer les cyber citoyens, du moins tant que nous n’auront pas affaire à un Etat mondial totalitaire.

5. Conclusion : le recul, la hauteur et l’amplitude

Dans un précédent article intitulé "Une nouvelle dynamique civilisatrice", j’expliquai qu’une des évolutions du statut de l’individu, provoquée par les innovations technologiques et la généralisation de l’accès à Internet, était sa capacité à prendre de la hauteur, du recul et de l’amplitude.

Prendre de la hauteur, c’est bénéficier d’une information mondiale gratuite en temps réel, en ligne sur Internet. Prendre du recul, c’est avoir potentiellement accès à tout le savoir de l’histoire de l’humanité également en ligne sur Internet. Prendre de l’amplitude, c’est pouvoir agir à l’échelle mondiale grâce aux armes universelles que nous procure l’informatique. L’ordinateur est devenu l’outil universel d’une nouvelle maïeutique des réseaux, d’un nouvel accouchement des esprits fonctionnant à partir d’une idée simple : sous le clavier, la planète.

Jamais dans l’histoire l’individu n’a eu de telles possibilités d’agir sur le monde, avec un recul, une hauteur et une portée incroyables. A l’heure de la mondialisation et de la crise, de l’impuissance des Etats et des institutions internationales, c’est du cyber guerrier, que viendra une partie des réponses de l’avenir. CQFD !

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