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Les fonctions stratégiques du discours

Civilisation Latine 4

mardi 29 juillet 2014, par Bernard NADOULEK

Dans la tradition latine, il y a de nombreuses doctrines militaires depuis la phalange grecque et la légion romaine. Nous verrons dans le chapitre politique, qu’il y a également de nombreux éléments de stratégie politique, notamment chez Machiavel. Mais, du point de vue de la stratégie, ce qui est le plus original dans la civilisation latine, ce sont les fonctions stratégiques du discours, reprises dans la culture grecque par les humanistes de la Renaissance. Pour ces humanistes réformateurs qui conseillent les Princes, il s’agit moins de vaincre que de convaincre, ce qui est le but de la stratégie politique. L’humanisme et ses stratégies de communication vont jouer un rôle clef dans la pédagogie, l’éducation des élites et l’évolution générale des mentalités. A travers la redécouverte des fondements du discours - la logique, la dialectique et la rhétorique -, l’humanisme détient la clef de tous les combats. Il retrouve une vision du monde fondée sur l’homme depuis Protagoras : "l’homme est la mesure de toute chose", le seul "artisan de son propre destin". L’homme interprète et reconstruit le monde à sa mesure à travers son discours. A travers la logique, la dialectique et la rhétorique, la fonction stratégique du discours et l’art de convaincre, sont l’arme de tous les combats.


La logique et le syllogisme de Socrate

La logique est la première tentative humaine de formalisation du discours. C’est la science du jugement, qui permet d’étudier les principes généraux de la pensée pour définir les conditions de validité d’un raisonnement grâce aux principes d’identité, de non-contradiction et de tiers exclu. La logique peut être illustrée par le syllogisme suivant : "Tous les hommes sont mortels, or Socrate est un homme, donc Socrate est mortel". Principe d’identité : ce qui est, est, ce qui n’est pas, n’est pas : c’est la base même de toute définition. Principe de non-contradiction : la même chose ne peut pas à la fois être et n’être pas, forme négative du principe d’identité qui implique que le contraire du vrai est faux. Principe du tiers exclu : de deux propositions contradictoires, l’une est vraie, l’autre fausse, une tierce hypothèse est impossible car deux propositions contradictoires ne peuvent être ni vraies à la fois, ni fausses à la fois. C’est "ou bien, … ou bien, …". Cette première tentative de formalisation du discours (Si A = B, et que B = C, alors A = C) est à la base du développement technico-scientifique de l’Occident. Cette science de l’identité procède par une technique de validation des arguments et devient la pierre d’achoppement de tout raisonnement structuré.

Le syllogisme du Crétois

La logique, outil privilégié du formalisme scientifique, montre ses limites dès que le discours s’exerce dans une sphère plus large. On peut même facilement la mettre en contradiction avec elle-même : "Tous les Crétois sont des menteurs, or je suis crétois, donc je suis un menteur". Si tous les Crétois sont des menteurs, l’affirmation "je suis crétois" est nécessairement un mensonge car, si elle est vraie, cela veut dire que les Crétois ne sont pas des menteurs. Si on admet que les Crétois sont des menteurs et que celui qui parle est crétois, sa conclusion "je suis un menteur" signifie que les Crétois (ou les menteurs), disent la vérité ! En revanche, si on admet que les Crétois sont des menteurs et que celui qui parle est un menteur, il n’est donc pas crétois, puisqu’il a dit la vérité. Ce type de paradoxe sera résolu par les progrès des logiques polyvalentes (vrai, faux et indéterminé) mais, en dehors du formalisme scientifique, on conçoit que le concept d’identité puisse parfois poser problème. La logique est une technique du raisonnement. Elle est fondée sur la distinction du vrai et du faux, sur la manière dont les arguments s’impliquent ou s’excluent, mais elle ne peut dire grand-chose sur le sens des concepts dont elle ne manie que l’ordonnancement formel.

La dialectique

Art de la synthèse, elle est capable d’englober des points de vue contradictoires dans un mouvement de dépassement de la pensée prise dans son devenir. La dialectique consiste à opposer des arguments contradictoires, thèse et antithèse, pour parvenir à une synthèse : niveau supérieur de compréhension, capable d’englober des arguments opposés. Au syllogisme de Socrate, pris comme thèse, on peut en opposer un second, pris comme antithèse : "Les grands philosophes sont immortels. Or, Socrate est un grand philosophe. Donc, Socrate est immortel". Pour la logique, ces deux syllogismes ne se situent pas sur un même plan, mortalité biologique des hommes et immortalité culturelle des philosophes, et ne peuvent donc être traités simultanément. La dialectique peut traiter ces deux syllogismes comme les deux aspects d’un même problème. Thèse : Socrate, mortel en tant qu’homme. Antithèse : Socrate, immortel en tant que philosophe. Synthèse : "Les hommes sont mortels mais leurs œuvres leur survivent". La synthèse franchit un niveau supérieur de compréhension et, au lieu de conclure sur le cas particulier de Socrate, dans un dépassement de ses propres prémices, elle envisage le rapport général de l’humanité à ses œuvres.

La rhétorique

C’est l’art de la maîtrise du discours par la mise en forme des arguments. Pour Protagoras, la rhétorique doit former le citoyen à la démocratie, en lui enseignant une méthode pour ordonner sa pensée et convaincre ses concitoyens du bien-fondé de ses opinions dans les débats qui se tiennent sur l’Agora. Le discours est conçu par rapport à un objectif, à une situation, à des interlocuteurs et à des circonstances qui déterminent le cadre dans lequel les arguments sont efficaces. Le but de la rhétorique est moins de prouver une vérité que d’emporter l’adhésion de ses interlocuteurs. Pour cela, ce n’est pas la logique ou la dialectique qui est déterminante mais le facteur humain. D’où l’importance accordée à celui qui parle et à sa réputation. Pour convaincre, la personnalité de l’orateur a autant d’importance que la qualité de ses arguments. L’orateur doit aussi jouer sur la sensibilité de ses auditeurs car, pour susciter la confiance, on doit autant jouer sur les sentiments et les passions, que s’adresser à la raison. La rhétorique comprend cinq domaines : la recherche des arguments ; la conception du discours (mise en ordre des idées) ; le travail sur le style ; la mémorisation (il est parfois fâcheux de lire et périlleux d’improviser) ; enfin, la maîtrise de la voix et du corps, indispensable à l’orateur.

La méthode

La recherche des arguments part de l’exposé des faits et de leur interprétation, qui doit être soutenue par des preuves naturelles (résultant des faits), ou artificielles (résultant de la déduction). Les idées peuvent être renforcées en liant les faits et le raisonnement : considérations sur les causes et les effets, sur le contexte et les circonstances, analyse des similarités, des contradictions, des définitions, des étymologies, etc. Une fois les matériaux du discours rassemblés, il faut les organiser dans l’ordre le plus efficace. L’introduction doit être percutante pour poser globalement le problème et capter l’attention, elle peut jouer de l’argument d’autorité avec une citation connue pour se couvrir et rassurer. On annonce les points clefs de l’exposé (structure du plan et division en parties) qui devront être organisés de manière logique (du général au particulier, ou l’inverse, du moins important au plus important, ou l’inverse). Dans chacune des parties, on "dialectise" les arguments en pesant le pour et le contre. A la fin de chaque partie, une récapitulation fait le point des arguments confirmés ou réfutés en préparant la transition vers la partie suivante. Enfin la conclusion vient parfaire la démonstration et la ponctuer, par une synthèse globale et par un impact logique, émotionnel ou esthétique, selon le tempérament de l’orateur et selon les circonstances.

De la polémique

La logique, la dialectique et la rhétorique sont tour à tour des techniques, des tactiques ou des stratégies pour affronter un contradicteur dans une polémique. La logique est une technique qui permet de définir le problème, d’aller au centre de la difficulté avec un raisonnement structuré et d’éliminer les fausses alternatives (ou bien, ou bien) pour aboutir à la solution. Elle permet de démontrer les erreurs de l’adversaire en opposant argument pour argument et en invalidant tous les points faibles du discours adverse. Argument type : "Vous avez tort". La dialectique est une tactique qui permet, après un échange d’arguments contradictoires, de faire la synthèse des points de vue qui s’affrontent et de résoudre le problème dans une perspective de compréhension plus large qui intègre l’ensemble des positions. Argument type : "Ce n’est pas le problème". La rhétorique est une stratégie qui permet de construire le discours à partir d’un objectif lié à des circonstances et à un contexte. Elle permet aussi de s’attaquer à la crédibilité de l’adversaire pour disqualifier ses arguments. Argument type : "Vous n’êtes pas qualifié". Ainsi, la logique, la dialectique et la rhétorique se combinent, tant pour construire un discours que pour débattre dans une polémique.

Du pouvoir du discours au discours du pouvoir

L’art de concevoir et de pratiquer le discours va devenir le fondement des humanités, c’est-à-dire des programmes d’enseignement mis en place dans toutes les universités de la Renaissance. Les élites appelées à diriger fondaient leurs compétences sur leur capacité à comprendre le monde, à penser et à communiquer, tant pour résoudre les problèmes que pour expliquer les solutions. C’est à l’aide de la logique, de la dialectique et de la rhétorique, que le discours devient l’arme des humanistes, en leur permettant d’user du pouvoir du verbe pour conseiller les Princes et faire évoluer la société. Cette conception du monde durera jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale et la montée en puissance des matières scientifiques. Paradoxe, les usages du discours, nés pour armer le politique, ont fini par être minés par lui. L’usage systématique des artifices du discours a fini par discréditer la politique, par l’assimiler au cynisme, à l’artifice et à la tromperie des discours creux. D’autre part, le pouvoir du discours est réversible, il peut se transformer en discours du pouvoir, usant de la raison pour justifier l’arbitraire, soulignant dans un même mouvement la diversité et la duplicité, de l’homme en général et de la civilisation latine en particulier. Nous retrouverons un modèle de discours du pouvoir chez Machiavel.

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