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Machiavel ou le discours du pouvoir 2

L’éloge de la République et l’appel à la tyrannie

mardi 20 mars 2012, par Bernard NADOULEK

Les Discours sur la première décade de Tite-Live peuvent être considérés comme un plaidoyer pour la République et le fonctionnement de ses assemblées représentatives. Machiavel, admirateur passionné de la République romaine, y multiplie les arguments en faveur du peuple et les avertissements à l’encontre des puissants : le principe du pouvoir politique, selon lui, est “de se concilier le peuple et de s’assurer des grands”. Machiavel prend sans cesse parti pour "le peuple, qui ne doit point être opprimé, contre les grands, qui ne pensent qu’à leurs intérêts". Il défend la notion de "bien commun", comme seul principe susceptible d’assurer la justice et la stabilité de l’État. Dès lors, pourquoi écrit-il Le Prince, qui peut être considéré comme une apologie de la tyrannie ?


Revenir à la première partie :

- Les Guerres d’Italie

L’éloge de la République

Comment l’Etat peut-il fonctionner de manière durable et dynamique ? Machiavel met en lumière les divisions entre le peuple et les puissants. Il fait de cet antagonisme le fondement des relations sociales : l’oppression du peuple par les grands et la contestation des privilèges des grands par le peuple sont les deux faces d’une même dialectique du pouvoir. Machiavel observe que dans l’histoire de Rome, la lutte entre les partis, entre les groupes sociaux présents dans les institutions, les affrontements juridiques entre les particuliers et la fréquence des procès publics, participent d’une dynamique de l’évolution et de la liberté. Ainsi, l’égoïsme des individus et des groupes sociaux trouve un exutoire dans ces affrontements et leur effet cumulé est la force motrice qui fait évoluer les lois et les institutions.

Au contraire de ceux qui pensent que ce sont les bonnes lois qui, dès l’origine, permettent d’instituer un État puissant et que ce sont les conflits sociaux qui provoquent ensuite la décadence, Machiavel explique que la violence et la résolution des conflits sont les fondements de toute loi. Pour résoudre des conflits qui apparaissent régulièrement dans la société, on doit faire appel au législateur pour établir des règles du jeu permettant l’arbitrage et le retour à la paix sociale. L’effet de ces conflits et de leur résolution par de nouvelles lois est de consolider la force de l’Etat. Rome était grande, souveraine et libre car la dynamique des conflits internes s’y résolvait ouvertement par l’évolution du droit et des institutions. Au contraire, dans les systèmes aristocratiques fermés, aussi bien à Sparte pendant l’antiquité grecque, qu’à Venise pendant la Renaissance, la constitution est garante de l’immobilisme et des privilèges. Les luttes entre les factions n’ont pour résultat que d’entraîner le bannissement ou l’élimination des vaincus. Cet étouffement des conflits ne laisse aucune possibilité d’évolution du droit ou des institutions, donc aucune légitimité du pouvoir politique et, en conséquence, aucune évolution de la société. De même pour Florence qui, bien qu’ayant été secouée par des conflits sociaux, n’en a pas tiré profit pour faire évoluer ses lois et son système de gouvernement. La bourgeoisie est restée obstinément crispée sur ses privilèges et le peuple s’est montré incapable de faire valoir ses droits jusqu’au bout, d’où la dégénérescence de la République.

Ainsi, pour Machiavel, la dynamique des conflits permet d’intégrer la diversité des points de vue politiques dans l’évolution de l’appareil juridique et institutionnel. C’est une des raisons pour lesquelles Machiavel affirme la supériorité de la république sur les autres régimes politiques. Dans la république, le grand nombre des acteurs politiques et la succession des mandats introduisent une plus grande diversité dans les avis et les solutions qui sont appliqués pour résoudre les problèmes. Cette diversité crée une dynamique d’évolution plus efficace que la royauté où l’avis du Prince prend le pas sur tous les autres en ralentissant l’évolution.

Si aucun consensus n’a pu faire évoluer l’Italie vers l’unité, c’est que dans les systèmes fermés des Villes-États de la Renaissance, la religion, qui tenait lieu de fondement du pacte social, s’est corrompue et est devenue, avec la politique de Rome, le principal facteur de désunion des Italiens. Machiavel récuse le gouvernement de l’Eglise et, non seulement il tient à la séparation de l’Eglise et de l’Etat, mais il voudrait subordonner à l’Etat la religion qui est, au mieux, un élément de consensus social et, au pire, un instrument de pouvoir irrationnel. Machiavel oppose la corruption du catholicisme de la Renaissance à la force du christianisme primitif. Ce christianisme antique fut institué par les Romains comme fondement du contrat social et comme référence morale vertueuse pour les citoyens. Ce lien social vertueux ayant disparu, Machiavel constate que la liberté est difficile à maintenir dans une société corrompue où les lois sont devenues vaines. Dans ce cas extrême, il préconise de faire appel à une force tout aussi extrême pour régénérer la société, tout en précisant que c’est là une entreprise des plus ardues. Avec Le Prince, il écrira un véritable manuel du pouvoir.

L’appel au Prince

Le Prince, peut être lu comme un véritable traité de despotisme. Comment expliquer ce retournement ? Comment expliquer la dédicace du livre à Laurent de Médicis ? A celui dont la famille a réussi à abattre la République de Florence et à persécuter Machiavel. Il y a certainement la volonté de Machiavel de rentrer en grâce pour revenir aux affaires, tant est grande sa passion du service de l’Etat. Mais il y a aussi une autre explication, qui tient au patriotisme. La question est : comment réaliser l’unité de l’Italie, pour l’arracher à la domination étrangère ? Le raisonnement est simple. Ce sont les querelles intestines qui ont fait entrer les étrangers en Italie. Seule l’unité italienne peut permettre de chasser ces barbares. Seul un Prince légitime peut réaliser l’unité des différentes Principautés. D’où l’appel aux Médicis.

Machiavel condamne les conflits qui ne cessent d’opposer Rome, Florence, Venise, Naples, Milan, et de déchirer l’Italie. Selon lui, les défaites militaires italiennes ne sont pas les causes de la décadence mais ses effets. Les causes de ces défaites sont la cupidité, le faste prétentieux, la frivolité, l’oisiveté des cours italiennes où les complots permanents sont autant de marques d’une décadence des mœurs. Par comparaison, la puissance de l’Espagne, la vigueur de la France, deux puissances parvenant à leur unité nationale, la vertu des villes allemandes et leur religion, la liberté et la force militaire des Suisses, s’opposent à l’état de déliquescence de l’Italie.

Machiavel remet radicalement en question le problème de l’Etat. Il prend acte de l’impossibilité de l’instauration d’un régime républicain en raison de la corruption des mœurs politiques, des divisions italiennes et des invasions étrangères. Malgré ses convictions républicaines il constate la nécessité d’un régime féodal, seul susceptible de faire rapidement l’unité de l’Italie. L’enjeu est la liberté, le moyen d’y parvenir est la création d’un Etat réunissant les différentes principautés. Avec Machiavel, la raison d’Etat se confond avec le rêve d’une nation italienne, entrevu à travers la grandeur de Rome. De même pour sa “dédicace” à Laurent le Magnifique, Machiavel pense qu’un absolutisme légal est indispensable pour surmonter le péril. Plus encore, il pense qu’après les hostilités, le rôle d’un homme providentiel sera nécessaire pour fonder l’Etat sur une base solide.

Mais Machiavel est en avance sur son temps ! L’unité de l’Italie ne viendra que beaucoup plus tard. Laurent de Médicis ne lira pas son livre et les Médicis seront encore une fois chassés, entraînant Machiavel dans leur disgrâce. Seule l’analyse des mécanismes du pouvoir, qui constitue la matière du Prince, reste valide. La justification patriotique du Prince semble d’ailleurs insuffisante : il y a une telle jubilation intellectuelle dans l’analyse du pouvoir, le mélange de bon sens et de cynisme y est tellement explosif, qu’on est bien obligé de tenir compte d’une double nature de l’homme et de l’œuvre, qui s’applique aussi bien au contenu qu’à l’auteur. Même s’il est républicain, Machiavel est bien machiavélique !

Différences entre principautés

Dans Le Prince, Machiavel commence par décrire les différentes formes de « principauté », c’est-à-dire les systèmes politiques des villes italiennes. Le pouvoir fonctionne de manière variable selon les régimes politiques, les cultures, ou la structure des organisations. Le pouvoir a des modalités différentes selon qu’il s’agisse de la République de Florence, de l’oligarchie commerciale de Venise ou de Gènes, des régimes féodaux du royaume de Naples ou du duché de Milan, ou encore de la théocratie de Rome. L’objectif est clairement affiché dès le titre du premier chapitre : "Combien il y a de sortes de principautés et par quels moyens elles s’acquièrent". Il est inutile ici de faire une énumération qui reviendrait à reprendre le sommaire du Prince. L’enjeu des différences entre principautés est de montrer que chaque recommandation correspond à une situation politique précise : principautés héréditaires, principautés mixtes, principautés nouvelles, principautés civiles, principautés ecclésiastiques, etc. Le pouvoir ressort donc d’un ensemble de règles différenciées. Lesquelles ? Pour ne pas nous disperser, empruntons un raccourci.

Pour formaliser les différences entre les systèmes politiques, les auteurs gréco-latins utilisent une théorie dite "des trois régimes" qui remonte à Hérodote, au VIe siècle avant notre ère. Machiavel s’y rattache pleinement. Cette théorie distingue : la monarchie, le gouvernement par un seul ; l’oligarchie, le gouvernement par les puissants ; et la république, le gouvernement par tous. Chacun des trois régimes évolue d’une forme vers une autre, dans un cycle permanent. La démocratie, corrompue par la licence, se transforme en anarchie et succombe à une prise de pouvoir oligarchique des puissants. L’oligarchie finit par s’épuiser dans les luttes de factions et le vainqueur instaure la royauté. Puis la royauté décadente devient tyrannie et provoque une révolution démocratique. Et le cycle de se perpétuer sans fin. De plus, ces trois formes de régime peuvent coexister. Dans la Grèce du Ve siècle avant notre ère, la démocratie athénienne va coexister avec la royauté spartiate et l’oligarchie thébaine. Tout comme dans l’Italie de la Renaissance où coexisteront états féodaux, oligarchies commerciales et républiques bourgeoises.

Dans la civilisation gréco-latine, la pensée politique ne relève pas du choix d’un modèle idéal, mais d’une pensée critique qui doit pouvoir analyser le réel pour entrevoir le possible. Chaque régime politique évolue sans cesse et il faut comprendre les mécanismes de transition d’un régime à l’autre. D’où le réformisme raisonné des humanistes de la Renaissance. Remarquons au passage que, si nous admettons cette théorie, elle signifie aussi que, depuis Hérodote, nous ne pouvons considérer le pouvoir comme un contrat social, mais comme un phénomène systémique évolutif, un système parfois indépendant des hommes et de leurs aspirations. Selon cette doctrine, c’est le cycle de renforcement ou de dégradation du pouvoir qui, inéluctablement, gouverne nos vies.

Dans "Le Prince", la question posée est : comment établir un Etat stable dans cette période troublée de l’histoire d’Italie ? L’Etat central n’existe pas, et pour Machiavel, il s’agit de le fonder, d’où l’appel au Prince, pour faire l’unité. Après coup, la tentative de Machiavel apparaît comme prématurée puisque nous savons que cette unité sera beaucoup plus tardive mais, à son époque, pour surmonter les divisions, il lui faut s’interroger sur les techniques qui, mises au service du Prince, seraient appliquées pour faire l’unité de l’Italie.

Pour simplifier la description de ces techniques, je fais une hypothèse selon laquelle Machiavel dessine un "carré du pouvoir", à partir de quatre questions inlassablement posées dans l’histoire de la Rome antique, dont il va passionnément scruter les écrits. Comment prendre le pouvoir ? Comment le garder contre l’ennemi intérieur ? Comment défendre l’Etat contre les puissances de l’extérieur ? Enfin, quelles sont les règles du gouvernement ? C’est le cynisme avec lequel ces questions sont traitées qui fait de Machiavel l’inventeur de la raison d’Etat. Reprenons les questions et les réponses de Machiavel pour savoir comment lutter dans le champ du pouvoir, soit pour l’exercer, soit pour en éviter les foudres, soit encore pour le combattre.

Revenir à la première partie :

- Les Guerres d’Italie

A suivre :

- Comment prendre le pouvoir et le garder ?

- Comme défendre le pouvoir et l’exercer ?

- La dialectique de la fortune et de la virtu.

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