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Machiavel ou le discours du pouvoir 3

Comment prendre le pouvoir et le garder ?

mardi 27 mars 2012, par Bernard NADOULEK

Pour Machiavel, le pouvoir est toujours à prendre. Le putsch et les révolutions de palais sont les arrière-plans naturels de la politique. Il pense la politique comme une technique relevant de la seule raison humaine. La religion doit être conservée comme élément de cohésion sociale, car il faut éviter de combattre un phénomène qui a "trop de force sur l’esprit des sots". Mais attention, il faut se garder de s’abandonner à la religion ou à la morale pour gouverner. La politique est un ensemble de techniques rationnelles, une capacité de prévisions fondée sur le calcul, elle peut s’enrichir de toutes les données puisées dans l’histoire ou dans l’expérience. L’Etat ne relève pas d’une théorie qu’il faut élucider ou légitimer, c’est une réalité historique qu’il faut assumer dans tous ses aspects, notamment dans la subordination de l’individu pour le "bien commun". Ce qui implique d’utiliser toutes les armes disponibles, "par-delà le bien et le mal".


Revenir aux deux premières parties :

1 - Les Guerres d’Italie

2 - L’éloge de la République et l’appel à la tyrannie

Comment prendre le pouvoir ?

Machiavel enseigne que, pour s’emparer du pouvoir, on jouit toujours du fait que “… les hommes changent volontiers de maître en pensant rencontrer mieux...”. La foule est versatile, elle renie ses chefs comme elle les a adorés. Pas d’illusions, de quelque manière que le pouvoir s’exerce, les comploteurs peuvent toujours tabler sur cette versatilité des foules toujours prêtes à suivre les vainqueurs. Non seulement aucune morale ne peut garantir de conserver le pouvoir, mais la cruauté et la perfidie peuvent tout aussi bien que la morale asseoir le prestige du Prince car : “… même là où auront régné l’humanité et la religion, les hommes se dégoûtent du bien autant qu’ils se plaignent du mal”. Ce n’est donc pas parce qu’on aura bien exercé le pouvoir qu’il faut en attendre une reconnaissance. C’est même souvent le contraire. Dans les régimes politiques démocratiques des pays occidentaux, les hommes exceptionnels sont régulièrement remerciés une fois accomplies les tâches pour lesquelles ils avaient été plébiscités, tels Roosevelt, Churchill ou de Gaulle, évincés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Seul Staline, un dictateur régnant par la terreur, reste au pouvoir.

A l’inverse, ce n’est pas parce qu’on aura mal exercé le pouvoir qu’on doit attendre une sanction, tant il est vrai qu’un pouvoir médiocre rassure s’il est peu contraignant. Ainsi, quelle que soit la manière dont le pouvoir aura été exercé, le Prince doit toujours se garder de la sédition. De même, les ennemis d’un tyran ne doivent jamais se décourager : le temps aidant, aucune citadelle n’est imprenable. Une règle d’or pour les nouveaux prétendants : il ne faut jamais dépendre d’un allié trop puissant car en assurant son pouvoir grâce à cet allié, le nouveau prince devient son prisonnier. Qu’apprenons-nous ? Le pouvoir est-il un système, une machine dont on peut toujours s’emparer sans que l’on puisse en changer la structure ? Diriger cette machine est-il illusoire puisqu’elle fonctionne selon ses propres règles ? Selon cette conception du pouvoir, les hommes apparaissent-ils comme inconsistants, lâches et immoraux ? Le peuple versatile, passe-t-il de la soumission à la révolte sans plus de conscience dans l’une que dans l’autre ? Les gouvernants, quelle que soit leur manière de diriger, dans la cruauté ou la vertu, peuvent-ils garantir leur légitimité ? Plus encore, le Prince devra-t-il se plier aux nécessités du pouvoir et abandonner tout idéal ? Dès lors, le cynisme est-il la principale vertu du politique ?

Selon Machiavel, une fois que l’usurpateur a conquis le pouvoir, il bénéficie d’un préjugé favorable chez tous ceux qui ont eu maille à partir avec l’ancien souverain ou son administration. Pour assurer son pouvoir, le nouveau Prince devra appliquer deux règles : faire mourir toute la lignée de l’ancien Prince et n’altérer ni les lois, ni le système d’impôts. Pourquoi faire mourir la lignée de l’ancien Prince ? Afin qu’aucun de ses descendants ne puisse être le porte-drapeau d’une révolte légitime. Cette pratique du meurtre politique, courante dans l’histoire, est-elle passée de mode dans les sociétés développées ? Pas du tout ! La révolte des peuples est le plus souvent meurtrière : qu’il s’agisse de la Révolution Française ou de la Révolution Russe, des révoltes plus récentes en Roumanie, en Irak ou en Lybie, l’exécution des dirigeants déchus et de leurs proches est toujours au programme. A un degré moindre, les rachats, les fusions ou les réorganisations d’entreprises montrent que, même si nous n’allons plus jusqu’à l’élimination physique, les meurtres professionnels et l’élimination des baronnies sont courants et s’étalent dans la presse économique. C’est plus une question de rationalité que de cruauté : comment un nouveau Prince pourrait-il régner avec des grands qui, du fait de leur ancienneté et de leurs connivences, ont des réseaux de pouvoir personnels et secrets dans le royaume ? Ainsi, les plus vieilles règles des rapports de force - frapper le premier, la meilleure défense est l’attaque, tuer pour ne pas être tué - s’imposent à tout prétendant.

Autre règle donnée par Machiavel : après la prise du pouvoir, n’altérer ni les lois, ni le système d’impôts. D’une part, il est plus facile de garder les anciennes lois que d’en introduire de nouvelles : autant ne pas choisir la difficulté quand le pouvoir est encore fragile. D’autre part, si le Prince change les lois, tous ceux à qui les anciennes lois étaient profitables deviennent immédiatement ses ennemis mortels. Quant à ceux à qui profiteront éventuellement des nouvelles lois, ils seront de tièdes défenseurs tant qu’ils ne sont pas rassurés par l’efficacité du nouveau Prince et par sa capacité à se maintenir au pouvoir. Si le Prince change les lois et le système d’impôt, il se retrouve donc seul au moment où son pouvoir est encore fragile. En début de règne, il faut donc procéder très graduellement aux changements nécessaires pour renforcer son pouvoir. Qu’est-ce que le pouvoir : un pragmatisme gradué ?

Comment garder le pouvoir contre l’ennemi intérieur ?

Une fois installé au pouvoir, il faut se défendre des troubles intérieurs et savoir quelle conduite tenir en cas de révolte. Machiavel s’interroge sur la nature humaine : face aux troubles, le Prince doit régner "… par la loi qui est propre aux hommes et par la force qui est propre aux bêtes", et comme la première ne suffit pas, il doit souvent avoir recours à la seconde. Le Prince doit avoir des méthodes tempérées dans le recours à la loi et bestiales pour la répression. Ignorer cette double nature du pouvoir peut conduire à des surprises brutales.

Si le Prince croit pouvoir régner par sa seule humanité, il se met lui-même en danger. Son comportement sera interprété comme de la faiblesse par ses adversaires. En cas de trouble il devra donc se montrer beaucoup plus brutal qu’il n’est nécessaire lorsqu’on tentera d’utiliser sa présumée faiblesse contre lui. De plus, s’il montre systématiquement son humanité, il rend les situations de conflit beaucoup plus explosives. D’abord parce que cette humanité étant destinée à tous, personne n’a à lui en être reconnaissant. Ensuite parce que si l’humanité est de règle, tous seront portés à estimer que cette règle doit s’appliquer en toutes circonstances et qu’on ne comprendra pas la tentation de recourir à l’autorité pure et simple en cas de crise. Enfin, parce que le recours à l’autorité en cas de crise risque d’être perçu comme un manquement aux règles du jeu, les troubles devront être surmontés par une violence plus grande encore. A l’inverse, si le Prince règne par la seule brutalité, il lui faudra de puissants moyens pour terroriser ses sujets. S’il y parvient, ses sujets, stupides de terreur, seront de dérisoires défenseurs et de piètres créateurs de richesse. Ainsi, dans un système despotique, le Prince sera emporté dans une surenchère de la violence. C’est la guerre de tous contre tous qui forge une atmosphère de méfiance, de délation et d’assassinats, jusqu’à l’explosion qui aura lieu tôt ou tard, avec la révolte et le meurtre du tyran.

En matière de pouvoir, selon Machiavel, il est difficile d’adopter un comportement unilatéral. Un régime systématiquement libéral est aussi absurde qu’un pouvoir systématiquement tyrannique : dans les deux cas, on perd de vue l’ambivalence de la nature humaine. L’homme étant tantôt soumis, tantôt révolté, le Prince doit donc être prêt à appliquer la loi ou la force, selon les circonstances. En adoptant un comportement systématique, on tombe dans un des travers majeurs de la stratégie : on devient prévisible. En devenant prévisible, on perd quelques atouts majeurs du pouvoir : maintenir une tension usante chez l’adversaire, créer la surprise par les retournements et toujours garder la plus grande marge de manœuvre possible.

Maintenir la concorde ou contenir la discorde exige de savants calculs. Machiavel explique que le bien doit se faire à faibles doses, pour être lentement savouré, mais que le mal doit se faire en grand et d’un seul coup. Si le Prince doit user de la répression, il doit le faire d’un seul coup pour n’avoir pas à recommencer : rien de plus néfaste qu’une répression qui hésite et qui, faisant preuve de faiblesse, suscite une révolte accrue et des violences plus grandes encore. Rien de plus pitoyable, selon Machiavel, qu’une répression qui donne l’impression de brutalités répétées sans mettre un terme à une situation détestable. Réprimer des troubles n’a rien d’agréable, mais il est toujours difficile de concilier les exigences de la morale avec celles du pouvoir. En situation de crise : "les hommes se doivent caresser ou occire" car, dans des périodes troublées, le chef doit avoir un comportement "lisible" s’il ne veut pas accentuer la crise par le spectacle de son indécision. Il ne faut pas non plus se tromper sur la nature des contraintes qu’on doit faire subir à autrui car, comme le dit Machiavel, les hommes se vengent toujours des petits maux qu’on leur fait subir, rarement des grands. Et le Prince, qui doit souvent prendre des mesures difficiles, peut être brutal, mais jamais humiliant.

Ce qui est frappant dans ce plaidoyer pour la répression, ce ne sont pas ses prémices sur l’ambivalence de la nature humaine, ce n’est pas l’argumentation, logique une fois les prémices acceptées, c’est plutôt l’accumulation des arguments en faveur du caractère inéluctable de la soumission générale, soumission sans alternative. Même si le pouvoir n’a que de lointains rapports avec un pacte social, tout se passe comme si cette accumulation d’arguments avait pour but véritable de nous mener plus loin encore dans une soumission à l’autorité proche de l’imbécilité. Et, nous allons le voir, c’est le cas.

Machiavel enseigne que pour faire cesser des troubles, le Prince doit utiliser un bouc émissaire cruel pour réprimer les populations et faire peur une bonne fois pour toutes. Ensuite, pour ramener le calme, il peut faire exécuter le bouc émissaire de manière à satisfaire les mécontents et se présenter en justicier. En raisonnant rapidement, il est facile de comprendre que celui qui exerce le pouvoir n’ait pas à se charger de toutes les basses besognes. Un des avantages du pouvoir est de déléguer les tâches impopulaires, c’est la technique du bouc émissaire, ou du fusible, si l’on préfère un terme plus lumineux et moins biblique. Le procédé est tellement efficace qu’il est régulièrement employé dans les entreprises. Nous utilisons des coupeurs de têtes pour les plans sociaux et autres dégraissages, quitte à les "exécuter" après le séisme, c’est-à-dire les promouvoir ailleurs, car nous ne saurions gâcher de si utiles talents. Après avoir exécuté le bouc émissaire, le Prince peut revenir en justicier, apparaître comme un redresseur de torts.

Le principal exemple cité par Machiavel est celui de César Borgia qui, s’emparant de la Romagne, la trouva gouvernée par de petits seigneurs corrompus, voleurs et tourmenteurs. Il y envoya Rémy d’Orque, un homme brutal et expéditif pour y faire un grand nettoyage. Mais, une fois la mission remplie, Borgia "estimant une si excessive autorité n’être plus de saison, parce qu’il redoutait qu’elle ne devint odieuse", livra d’Orque à un tribunal civil pour montrer que la cruauté ne venait pas de lui. Si bien qu’il fit trancher la tête de son ministre sur un billot. Et Machiavel de conclure : "La férocité de ce spectacle fit tout le peuple demeurer en même temps satisfait et stupide". Il fallait bien que le peuple fut stupide pour être mécontent de ce qu’on ait éliminé les seigneurs corrompus qui l’avaient volé et tourmenté ! En quoi "l’excessive autorité" d’un Rémy d’Orque serait-elle moins odieuse que celle du Borgia, de notoriété publique orfèvre en la matière ? Il parait plus probable que, dans la logique du pouvoir dont nous suivons le fil, il s’agisse plutôt d’une surenchère de violence visant la victoire par élimination, dans le but d’obtenir une soumission généralisée, y compris pour les serviteurs de Moloch. Moloch, Dieu de pouvoir auquel les Cananéens de la Bible sacrifient leur premier né. Puis Moloch, au Moyen-âge, qui devient le démon de la corruption, qui séduit les esprits faibles par les mirages du pouvoir.

C’est ainsi, selon Machiavel, qu’on prend le pouvoir et qu’on le garde. Reste à savoir comment le défendre contre les puissances extérieures et comment l’exercer sur son propre peuple ?

A suivre :

- Comme défendre le pouvoir et l’exercer ?

- La dialectique de la fortune et de la virtu.

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