nadoulek.net : mondialisation, civilisations, stratégie

Accueil > STRATEGIE > Bibliothèque d’articles > Chroniques de la stratégie > Machiavel ou le discours du pouvoir 4

Machiavel ou le discours du pouvoir 4

Comment défendre l’Etat et gouverner ?

jeudi 12 avril 2012, par Bernard NADOULEK

Machiavel tient l’art militaire pour la plus importante des disciplines auxquelles doit se former le Prince, ultime rempart de l’Etat. La troisième œuvre majeure de Machiavel (après “Le Prince” et les “Discours...”) c’est “L’Art de la Guerre”. L’idée fondamentale que Machiavel y développe, et qu’il essaie de mettre en pratique pour la République de Florence, est la création d’une armée de citoyens, plus de deux siècles avant la Révolution française. Il constate que les armées de mercenaires utilisées à son époque sont peu sûres, plus motivées par le pillage que par la bataille, plus sensibles à la poursuite du contrat qu’à la fin des hostilités.


Revenir aux parties précédentes :

1 - Les Guerres d’Italie

2 - L’éloge de la République et l’appel à la tyrannie

3 - Comment prendre le pouvoir et le garder ?

Comment défendre l’Etat contre les puissances extérieures ?

Machiavel tient l’art militaire pour la plus importante des disciplines auxquelles doit se former le Prince, ultime rempart de l’Etat. La troisième œuvre majeure de Machiavel (après “Le Prince” et les “Discours...”) c’est “L’Art de la Guerre”. L’idée fondamentale que Machiavel y développe, et qu’il essaie de mettre en pratique pour la République de Florence, est la création d’une armée de citoyens, plus de deux siècles avant la Révolution française. Il constate que les armées de mercenaires utilisées à son époque sont peu sûres, plus motivées par le pillage que par la bataille, plus sensibles à la poursuite du contrat qu’à la fin des hostilités.

Cette armée de citoyens, d’essence républicaine, est inspirée des légions de la République antique de Rome. Cette armée doit être mue par le civisme et par un système de délégation de pouvoir. Machiavel affirme que le Prince ne doit pas désarmer ses sujets : s’il les désarme, il les arme contre lui. Au contraire, s’il les arme, ces armes deviennent les siennes. Ce plaidoyer pour la délégation de pouvoir serait le fondement du patriotisme et, en corollaire, de l’efficacité militaire. En privant les hommes de tout pouvoir, le Prince les rend irresponsables et inefficaces. Il ne pourra donc plus compter que sur lui-même pour régler les problèmes. Au contraire, en armant ses sujets, en leur donnant des responsabilités, en laissant libre cours à leurs initiatives, le Prince va démultiplier son action en les faisant acteurs de ses politiques ou de ses stratégies militaires. L’amour de la patrie et du Prince qui l’incarne en sera renforcé.

Cette délégation de pouvoir est fondamentale car, comme l’explique Machiavel, les hommes s’attachent plus pour les services qu’ils rendent que pour ceux qu’on leur rend. S’attacher les hommes par les services qu’on leur rend, c’est se condamner à perdre ces mêmes hommes dès que les avantages qu’on leur prodigue ne seront plus au rendez-vous. En outre, le service qu’on rend est toujours contestable, il peut être perçu comme un dû, ou comme insuffisant, alors que le service qu’on vous rend est toujours incontestable pour celui qui l’a rendu.

Dès qu’il quitte cette argumentation sur l’armée républicaine pour parler de la guerre elle-même, Machiavel revient sans ambages au cynisme et à la logique du pouvoir. Jugeons-en. Pour le Prince, le but de la guerre est d’étendre sa puissance et son territoire par tous les moyens, y compris par le crime, la trahison et la rupture des traités quand ils ne sont plus conformes aux intérêts supérieurs du royaume. Ici encore, Machiavel situe le pouvoir au-delà de la morale humaine. Le pouvoir engendre ses propres finalités : s’étendre, s’affermir, se défendre préventivement. La seule limite de la guerre offensive est que le Prince doit s’abstenir de conquêtes trop éloignées car, trop difficiles à assimiler et à défendre, elles deviennent une source d’affaiblissement.

Pour éviter la guerre et préserver son royaume, le Prince doit donc affaiblir ses voisins les plus puissants, protéger les voisins moins puissants et ne laisser personne prendre trop d’importance aux alentours. Il doit contrôler l’équilibre des puissances, jouer en permanence un rôle d’arbitre, de médiateur. Quels que soient les traités, les promesses ou les obligations, l’équilibre des forces variant avec le temps, les engagements du Prince devront évoluer avec cet équilibre, selon les intérêts de l’Etat. La loyauté, l’observation des Traités ou du droit, ne sont rien face à la pérennité de l’Etat qui doit être est la seule préoccupation du Prince. La mécanique du pouvoir est-elle sa seule perspective ?

Quelles sont les règles du gouvernement ?

Il en va de même pour le gouvernement et pour la guerre, là encore l’esprit de liberté et celui de tyrannie cohabitent dans un antagonisme auquel s’ajoute la paranoïa inhérente à tout pouvoir.

Mû par ses sentiments républicains, Machiavel écrit que pour gouverner, le Prince doit s’assurer des grands qui conspirent et se faire aimer de son peuple, car c’est le seul vrai remède contre l’adversité. Dans toute société, il y a deux partis, explique Machiavel, les puissants et le peuple : en toute logique le Prince doit s’appuyer sur le parti le plus nombreux, c’est-à-dire sur le peuple, s’il veut asseoir son pouvoir dans la durée. Il doit se concilier le peuple, car il vit avec et par lui, contrairement aux grands qu’il peut faire ou défaire. En outre, le plus grand nombre vit en paix quand on ne lui ôte ni les biens ni l’honneur ; il ne reste alors, pour la sécurité du royaume, qu’à combattre quelques ambitieux.

Il y a peu de vraies révolutions dans l’histoire, le danger vient rarement du peuple quand on gouverne avec tempérance. En revanche, l’histoire est pleine de révolutions de palais, de coups d’Etat des grands qui ont les moyens d’intriguer et qui sont favorisés dans la manœuvre par leur proximité avec le Prince. Qui a le plus de facilité pour abattre César ? Son fils, Brutus ! Les coups les plus dangereux viennent toujours de près. De plus, ce sont les grands qui peuvent tirer le plus d’avantages des changements de régime.

Pour toutes ces raisons, c’est donc des puissants que le Prince doit se garder. Plus généralement, pour son entourage, “les amitiés qui s’acquièrent à prix d’argent et non par grandeur et par noblesse, le Prince les paye mais ne les possède pas, il ne peut même pas les dépenser”. Entre toutes choses dont un Prince doit se garder, il y a le fait d’être méprisable ou odieux, or “la libéralité conduit souvent à ces deux états car plus on en use, plus on perd la faculté d’en user”. Enfin, le Prince doit avoir de bonnes armes et de bonnes lois mais avant tout, il doit songer à ses intérêts car, pour être grand et généreux, il faut avoir beaucoup à donner.

La dénonciation de la conspiration permanente des "Grands" est un des symptômes de la logique paranoïaque du pouvoir. Elle s’applique d’abord aux conseillers que le Prince doit choisir avec soin en évitant de leur laisser trop d’autorité et en gardant le pouvoir de décision. Car ce n’est pas la sagesse des conseillers qui fait la grandeur du Prince, mais la sagesse du Prince qui fait l’efficacité de ses conseillers. Si le Prince dispose de plusieurs conseillers très compétents chacun dans son domaine, il lui faudra être très sage pour faire la synthèse de leurs avis. Si le Prince a un conseiller extrêmement sage dans tous les domaines, attention, celui-là risque d’être le prochain Prince. Ainsi, au lieu de déléguer le pouvoir aux meilleurs de ses conseillers ou de ses ministres, le Prince s’emploie souvent à éliminer les plus compétents. C’est cette logique paranoïaque qui explique que les fils de Moloch furent les premiers à périr dans son brasier ; qui explique aussi que les Grands soient les premiers à s’entretuer, leurs alliés à se trahir et leurs dynasties à se déchirer.

La position de Machiavel sur les règles du gouvernement est plus contradictoire que complémentaire. D’un point de vue républicain, le politique repose sur un ensemble de techniques rationnelles, une capacité de prévisions fondée sur le calcul qui peut s’enrichir de toutes les données puisées dans l’histoire ou dans l’expérience. Il faut donc confier le politique à la seule raison humaine. Du point de vue du despote, l’Etat ne relève pas d’une théorie qu’il faut élucider ou légitimer, c’est une réalité donnée, fondée sur les rapports de force, ce qui entretient un conflit permanent. Et dans ce conflit, la structure du pouvoir se renforce d’autant que les prétendants se déchirent.

Pour conclure, ce qui est fondamental, ce n’est pas l’immoralité ou le cynisme du pouvoir : nous étions prévenus. Ce n’est pas non plus l’hypocrisie, qui consiste à paraître croire à la vertu du politique alors même qu’il ne s’exerce que par le vice. Outre l’exemple de Rémy d’Orque et de César Borgia, nous pouvons aussi citer l’Eglise de Rome qui, après la mort de Machiavel, mettra "Le Prince" à l’index pour son immoralité, pendant que les Jésuites l’utiliseront pour enseigner la politique aux jeunes nobles qu’ils éduquent. Ce qui est fondamental, c’est que le discours de Machiavel nous décrit la logique intrinsèque du pouvoir anobli par la raison d’Etat. Une logique étrangère à l’homme, une logique qui nous enchaîne, le Prince compris, à un univers de soumission généralisée.

Selon Machiavel, il nous reste tout de même un espace de liberté. Une liberté d’action à conquérir dans une dialectique de la "fortune" et de la "virtu", la part la plus latine de sa philosophie. Ce sera l’objet du prochain et dernier article de cette série consacrée à Machiavel.

Répondre à cet article


version iPhone | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | SPIP | Nous contacter | S'abonner