nadoulek.net : mondialisation, civilisations, stratégie

Accueil > STRATEGIE > Bibliothèque d’articles > Chroniques de la stratégie > Machiavel ou le discours du pouvoir 5

Machiavel ou le discours du pouvoir 5

Dialectique de la fortune et de la virtu

jeudi 19 avril 2012, par Bernard NADOULEK

Selon Machiavel, au-delà de la logique du pouvoir, il reste un espace de liberté, au Prince tout comme à chacun de nous. Une liberté d’action à conquérir dans une dialectique de la fortune et de la virtu, dialectique qui est la part la plus latine de la philosophie de Machiavel. La fortune signifie la chance et la faculté de saisir les opportunités. La virtu désigne le caractère et le courage de persévérer dans l’action. Au cœur de cette dialectique, nous allons trouver une dynamique de la servitude et de la liberté.


Revenir aux parties précédentes :

1 - Les Guerres d’Italie

2 - L’éloge de la République et l’appel à la tyrannie

3 - Comment prendre le pouvoir et le garder ?

4 - Comment défendre l’Etat et gouverner ?

Servitude et liberté

Dans le langage de Machiavel, la fortune est une idée qui se situe entre la providence, la chance et l’opportunité. Elle peut se présenter sous les traits d’un déterminisme aveugle, d’une fatalité irrémédiable ou, au contraire, d’une occasion propice, d’une opportunité à saisir. La fortune tient parfois la vertu et l’effort abattus sous ses décrets, pendant qu’elle élève le vice et l’injustice. La fortune ne tient aucune des promesses de la morale, du travail ou de l’honnêteté. Elle élève ou renverse sans loi ni raison et son inconstance déconcerte ceux qui croient à un système arrêté. C’est parfois une sorte de fatalité, qui bouleverse l’ordre des choses au gré de ses caprices, elle est la négation de toute explication rationnelle. La fortune aveugle celui qui s’oppose à ses desseins et rend toute science de l’action incertaine. On se plaît, après coup, à voir le triomphe de la volonté dans des combinaisons ingénieuses servies par le hasard ou, au contraire, à reconnaître les erreurs qui expliquent l’échec là où n’a joué que la fatalité. Rien n’a de valeur absolue, la fortune est imprévisible et changeante : on peut vaincre aussi bien par la vertu que par le vice, les mêmes actions peuvent un jour conduire à la victoire, un autre à la défaite.

Aussi le Prince, tout comme le citoyen, devra être “un homme habile, bien secondé par la fortune”, c’est-à-dire sensible au changement, capable de se laisser porter par les circonstances et les courants de l’histoire. La part de fatalisme, engendrée par la fortune, ne doit cependant pas conduire à la passivité ou à l’abandon, sinon elle se réduirait à la servitude face au destin. Il faut donc que la fortune se traduise par une conception différente du monde et de l’action. Si on ne peut disposer que d’une science limitée des causes et des effets, si les décisions ne peuvent reposer sur le simple calcul, le Prince doit se maintenir par la volonté et vaincre les revers par l’obstination : “ ...les hommes peuvent seconder la fortune et non s’y opposer". Ils ne doivent s’abandonner à eux-mêmes, car la fortune offre parfois des occasions inespérées, des combinaisons uniques, à condition qu’on sache s’en saisir.

Pour saisir les occasions providentielles, chacun doit compter sur sa virtu, une idée qui se situe entre le caractère, le courage et la volonté. C’est à la fois la volonté de puissance, la force de la conception, l’efficacité de l’exécution. En bref, le refus de s’abandonner à la fortune, à la servitude du destin et de choisir la liberté. Face aux changements de la fortune, seule la virtu permet de maintenir une continuité dans l’action, de surmonter les difficultés et d’échapper aux périls. La virtu, c’est le courage allié à la prudence, l’intuition alliée au jugement, la faculté d’adaptation mise au service de la volonté.

Paradoxalement, ce sont les revers de fortune qui engendrent souvent la force de la virtu : c’est forgé par l’échec que le caractère se trempe pour saisir l’occasion qu’un jour ou l’autre la fortune lui offre à saisir, pourvu que l’on sache persister dans ses projets. Il faut aller plus loin : il n’y a de fortune que pour les individus qui veulent imprimer leur volonté sur le cours des évènements. Si les hommes se laissaient passivement aller, fortune et infortune n’auraient aucun sens. La réussite appartient à celui qui ose, qui s’empare de la fortune et en fait le jouet de sa virtu. Aucun système, aucune rationalité n’étant nécessaire, les opportunités de la fortune étant hasardeuses, il est vital de se saisir de ce qui est immédiat, il est impératif de faire de l’action un surgissement de la volonté et non de la voir comme une conclusion de la nécessité. La virtu, c’est la volonté nue, arbitraire et fondatrice des hommes véritables, des guerriers, des héros, des bâtisseurs et des princes. La fortune leur donne des occasions que seule leur virtu leur permet de saisir car le politique est une rhétorique de l’acteur, fondée par lui et pour lui.

A l’inverse, la permanence de la virtu, du caractère, est aussi le frein qui empêche l’homme de s’adapter aux changements de la fortune. Si l’on s’en tient à l’attitude qui nous a réussi pendant nos périodes fastes, on ne peut s’adapter aux retournements de situation. Selon Machiavel, “Il faut savoir varier avec le temps, si l’on veut toujours trouver la fortune propice”. Car les hommes ne réussissent à lier la fortune que s’ils savent régler leur conduite sur les circonstances. La virtu doit se plier aux changements de la fortune : quand les temps changent, l’impétueux doit devenir prudent ou le prudent impétueux. Cependant, celui qui a vaincu par son impétuosité aura du mal à s’en départir car l’homme ne change pas sur commande : les traits de caractère qui lui ont permis de vaincre par le passé peuvent causer sa perte à l’avenir. Il en va de même pour les régimes politiques qui ne changent pas avec le temps. C’est en cela que, pour Machiavel, les républiques ont un avantage sur tous les autres systèmes politiques : leurs assemblées sont aptes à évoluer grâce aux différents talents dont leurs membres sont dotés. Au contraire, un individu isolé, qu’il soit monarque ou simple citoyen, aura plus de mal à remettre sa conduite en cause.

La rhétorique du redéploiement

C’est dans la dialectique entre la fortune et de la virtu que la pensée de Machiavel trouve une cohérence : celle du redéploiement qui se joue entre ce qui change et ce qui reste. Nous avons vu que si la virtu demeure pareille à elle-même, elle ne peut poursuivre les buts qu’elle s’est assignée. Les changements de la fortune font que les moyens qui lui ont permis de l’emporter hier peuvent la conduire à l’échec demain. La permanence du caractère peut être le frein fatal qui empêche l’adaptation au changement : si nous nous en tenons à des attitudes ou à des comportements qui nous ont réussi dans le passé, dans les retournements de la fortune, la virtu peut nous paralyser. La synthèse de cette dialectique entre la fortune et de la virtu est que, comme le monde change, pour être soi-même et garder sa virtu, il faut changer avec le temps et avec la fortune ! L’humanisme de la Renaissance enfante ici l’individualisme moderne, en reprenant l’adage du sophiste Protagoras, "l’homme est le seul maître de son destin".

Ainsi, l’œuvre de Machiavel reste suspendue à une ambiguïté très latine. D’un côté, il établit pragmatiquement les fondements du pouvoir, ce à quoi tout citoyen peut être confronté : un cynisme froid au-delà de toute morale, selon lequel la fin justifie les moyens, une hypocrisie décomplexée sous laquelle la loi du plus fort se dissimule à peine et, surtout, une logique du pouvoir qui vise la soumission généralisée. De l’autre côté, avec la dialectique de lafortune et de la virtu, il donne des enseignements qui valent pour chacun : il faut croire en sa fortune, compter sur sa virtu et s’adapter aux changements de la fortune pour renforcer sa virtu. Ce message de Machiavel, avec sa portée libératrice et universelle, est intemporel.

Répondre à cet article


version iPhone | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | SPIP | Nous contacter | S'abonner