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Machiavel ou le discours du pouvoir 1

Les Guerres d’Italie

mardi 13 mars 2012, par Bernard NADOULEK

Dans le contexte tumultueux des Guerres d’Italie (1494-1559), Nicolas Machiavel écrit les Discours sur la première décade de Tite-Live ; il apparaît alors comme un partisan de la République. Puis il écrit Le Prince où sont décryptés les mécanismes du pouvoir, les mœurs cyniques qui parfois en découlent et les fondements de la raison d’Etat. C’est le paradoxe du machiavélisme : pour les uns, art cynique de l’intrigue et de la manipulation ; pour les autres, démystification de la comédie politique et de la condition humaine. Dans Le Prince, Machiavel soulève quatre questions essentielles qui forment un "carré du pouvoir". Comment prendre le pouvoir ? Comment le garder, y compris par la répression contre l’ennemi intérieur ? Comment défendre l’Etat contre les puissances extérieures ? Quelles sont les règles de bon gouvernement ? Enfin, il ébauche une dialectique de la fortune et de la virtu, qui constitue la part la plus latine de sa philosophie. La question majeure est de savoir concilier les opportunités de la fortune, grâce à la virtu, tension persistante d’une volonté capable de peser sur le cours des évènements. La pensée de Machiavel est plus moderne que jamais pour anticiper les problèmes de pouvoir pendant les périodes de crise.


Les Guerres d’Italie

De 1494 à 1559, il n’y aura pas moins de onze guerres en Italie. Ces conflits sont initialement provoqués par les rois de France (Charles VIII, Louis XII, François Ier, Henri II) pour faire valoir leurs droits héréditaires sur le Royaume de Naples et le Duché de Milan. En plus de l’Italie et de la France, les affrontements engagent peu à peu le Saint Empire Germanique et l’Espagne, entraînent des troubles avec l’Angleterre et la Suisse, et des jeux de coalition avec l’Empire Ottoman. Le conflit est géostratégique. Pourquoi l’Italie représente-t-elle un tel enjeu ? Parce qu’elle est politiquement divisée, militairement faible et économiquement riche. C’est la proie idéale.

L’Italie du XVe siècle est constituée par une mosaïque de principautés issues du démembrement de l’Empire Romain. Ces principautés ont des régimes politiques très divers. Le Royaume de Naples et le Duché de Milan sont régis par le féodalisme. L’Etat pontifical de Rome est une théocratie. Les républiques de Florence, de Gènes et de Venise sont des sociétés marchandes et des places bancaires. L’effondrement de l’Empire Romain a favorisé le développement de véritables "Villes-Etats", jalouses de leur indépendance. A l’heure où la France, l’Angleterre et l’Espagne fondent leur identité nationale et leur unité territoriale, l’Italie reste divisée car aucune de ses villes ne veut renoncer à son autonomie. D’autre part, les puissances européennes veulent mettre sous tutelle le pouvoir religieux de la papauté et se débarrasser des arbitrages politiques qu’elle exerce à l’échelle européenne. Les conflits entre principautés italiennes et puissances européennes se superposent dans des jeux de coalitions qui vont se faire, se défaire et se recomposer, pendant plus d’un demi-siècle.

La faiblesse politique et militaire des principautés italiennes contraste avec leur richesse, leur culture et leur prestige. Elles ont la maîtrise du commerce sur la Méditerranée et possèdent la plus grande partie du réseau bancaire européen. Leur culture sophistiquée, leurs techniques, leurs métiers et leurs organisations leur assurent une suprématie économique incontestée. Venise, Gènes et Naples contrôlent les routes maritimes et le commerce avec l’Orient. Chaque ville d’Italie est l’équivalent d’une entreprise multinationale. Leurs bénéfices alimentent les débuts du capitalisme marchand, l’essor des banques, des manufactures et la création de chefs-d’œuvre architecturaux et artistiques. Les profits, engendrés par le commerce, la finance et les débuts de l’industrie vont permettre à l’Italie de faire émerger un capitalisme commercial et financier de type aristocratique. Le sens de la découverte et de l’aventure est décisif dans le commerce au long cours fondé sur la notion de capital risque. La richesse stimule également un mécénat à grande échelle, l’explosion des arts et des lettres, en bref, la Renaissance.

Dans le même temps, l’Italie doit faire face aux conflits qui se superposent sur son territoire. C’est le règne de l’intrigue, du stratagème et des complots, du retournement incessant des alliances, du poison des Borgia, du poignard des Médicis. Les pressions des envahisseurs européens, ajoutées aux conflits entre les villes italiennes, font de l’Italie le champ de bataille de l’Europe. Et ce n’est pas tout, les principautés Italiennes sont également traversées par des conflits sociaux entre la noblesse, la bourgeoisie et le peuple.

Florence et la "lutte des classes"

Florence, la ville de Machiavel, n’est pas épargnée par la tourmente. Travaillée par les conflits entre le peuple, la bourgeoisie et la noblesse, elle subit une longue série de bouleversements entre le XIVe et le XVIe siècle. La famille des Albizzi, qui gérait la ville pour le compte de l’aristocratie, est renversée en 1378 par le mouvement des ouvriers de la laine, les Ciompi (camarades), qui mettent au pouvoir, pour trois ans, les représentants du petit peuple de Florence. En 1421 les Albizzi, qui avaient repris le pouvoir, sont définitivement écartés de l’Etat par les Médicis, qui représentent la bourgeoisie du grand commerce. Ces derniers conservent les formes républicaines du régime politique de Florence, tout en établissant une véritable dynastie. Les Médicis restent au pouvoir jusqu’en 1494, date à laquelle ils sont chassés par une révolte conduite par un moine, Savonarole, qui tente de fonder une démocratie théocratique, puritaine et fanatique. En 1498, l’enthousiasme initial des Florentins fait place à la colère : Savonarole est brûlé vif. La République laïque est rétablie, le poste de Gonfalonnier, magistrat suprême, est confié à Pierre Soderini, dont Machiavel sera le conseiller pendant quatorze ans, jusqu’à la reprise du pouvoir par les Médicis en 1512.

L’organisation de Florence est complexe. Elle est conçue pour empêcher toute prise du pouvoir par une des factions en présence. Florence est un Etat de "droit privé" : la République florentine a été fondée contre l’hégémonie du Pape, à partir des actes de justice de la bourgeoisie marchande. Les pouvoirs, exécutif et législatif, sont partagés entre les corporations d’arts majeurs (banques et commerces) et mineurs (artisans et boutiquiers). Les mandats politiques sont de courte durée, sauf le poste de Gonfalonier, magistrat suprême, attribué à vie par la constitution mise en place après le départ des Médicis. L’armée et la police sont confiées à des étrangers pour empêcher un coup d’Etat “légitime”, venu de l’intérieur. Pour la défense et la guerre, on utilise des armées privées de condottières, mercenaires plus âpres au gain qu’au combat, ce qui fait durer les conflits. Cette division générale des pouvoirs favorise une atmosphère de troubles dans laquelle Florence semble être un point de focalisation des tensions de son époque.

En politique comme en affaires, l’éveil du capitalisme marchand et financier secoue les mentalités, celle du peuple comme celle des puissants : c’est l’ère des républiques marchandes, où le pouvoir et le profit sont à conquérir de haute lutte. Dans cette remise en question de la pensée et des mœurs médiévales, où les verrous de la religion et de la morale ont sauté, l’homme découvre progressivement qu’il peut assouvir seul les décrets de sa volonté. Il s’en suit une exacerbation, un déchaînement des appétits individuels, des passions et des conflits de tous ordres. C’est dans ce contexte de crise générale, dont il a été acteur et témoin que la pensée de Machiavel émerge.

Machiavel, conseiller et légat

Machiavel est né en 1469 à Florence. Sa famille appartient à la petite noblesse, son père est légiste, docteur en droit et trésorier pontifical. De 1498 à 1512, Nicolas Machiavel va être le conseiller de Pierre Soderini, magistrat suprême de la République marchande de Florence. Au cours de cette carrière, essentiellement diplomatique, il va servir Florence et il luttera à la fois contre les puissances étrangères, contre les coalitions des autres villes italiennes, contre les Médicis et contre les entreprises de la papauté.

Ses missions seront principalement des légations : à la cour de France en 1500, 1504 et 1510 ; en 1502, auprès de César Borgia, souvent cité dans “Le Prince” ; en 1511 à la Diète de Constance, aux côtés de l’empereur Maximilien Ier. Il rédige des dépêches diplomatiques, des rapports sur la France et l’Allemagne et c’est dans ces différents écrits que s’ébauche sa pensée politique. A Florence, Machiavel plaide pour une armée de citoyens : il considère que la survie d’un Etat dépend de sa force armée et que les armées privées des Condottières sont inefficaces et peu sûres. Il va lutter pour les remplacer par une armée de conscrits volontaires qui, après une petite victoire contre Pise en 1509, sera défaite en 1512 par les troupes espagnoles. Les Médicis, revenus dans les fourgons espagnols, chassent Soderini et s’emparent de Florence. Machiavel est d’abord destitué puis, l’année suivante, il est arrêté et torturé sous l’accusation de complot. Enfin, il est exilé dans sa petite propriété près de Florence où, de 1514 à 1520, il va écrire l’essentiel de son œuvre.

Obsédé par le désir de servir l’Etat, il tente de gagner la faveur des Médicis. Il n’y parvient que médiocrement, confiné à des fonctions obscures d’historiographe. Ce maigre retour en grâce, officialisé par la représentation de sa pièce de théâtre, La Mandragore, lui vaudra un discrédit de plus quand, en 1527, année du sac de Rome par les troupes de Charles Quint, ses concitoyens renversent les Médicis. Ils n’autoriseront Machiavel à rentrer dans Florence que déchu de ses droits civiques. Il meurt un mois plus tard, dans la misère.

Les écrits de Machiavel laissent le champ libre aux interprétations les plus contradictoires. Pour les uns, amateurs des "Discours sur la première décade de Tite-Live" (1512-1517), il est un ardent défenseur de la République. Pour les autres, dans "Le Prince" (1513), il apparaît comme l’inventeur cynique d’une raison d’Etat, pour laquelle la fin justifie les moyens. Machiavel semble être républicain par conviction et partisan du Prince par nécessité : il appelle les Italiens à s’unir sous la férule d’un souverain légitime pour chasser les barbares français, espagnols et allemands.

A suivre :


- L’éloge de la République et l’appel à la tyrannie.
- Comment prendre le pouvoir et le garder ?
- Comme défendre le pouvoir et l’exercer ?
- La dialectique de la fortune et de la virtu.

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