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Maciavel et le carré du pouvoir

Civilisation latine 9

lundi 1er septembre 2014, par Bernard NADOULEK

Différences politiques entre principautés

Dans Le Prince, Machiavel commence par décrire les différentes formes de "principautés", c’est-à-dire les systèmes politiques des villes italiennes. Le pouvoir fonctionne de manière variable selon les régimes politiques, les cultures, ou la structure des organisations. Le pouvoir a des modalités différentes selon qu’il s’agisse de la République de Florence, de l’oligarchie commerciale de Venise ou de Gênes, des régimes féodaux du royaume de Naples ou du duché de Milan, ou encore de la théocratie de Rome. L’objectif est clairement affiché dès le titre du premier chapitre : "Combien il y a de sortes de principautés et par quels moyens elles s’acquièrent". Il est inutile ici de faire une énumération qui reviendrait à reprendre le sommaire du Prince. L’enjeu des différences entre principautés est de montrer que chaque recommandation correspond à une situation politique précise : principautés héréditaires, principautés mixtes, principautés nouvelles, principautés civiles, principautés ecclésiastiques, etc. Le pouvoir ressort donc d’un ensemble de règles différenciées. Le politique doit donc s’adapter aux différences qu’il rencontre, aucun modèle, aucune règle n’a de valeur absolue. Le maître mot n’est pas idéal, mais adaptation.


Comment prendre le pouvoir ?

Pour s’emparer du pouvoir, on jouit toujours du fait que les hommes changent volontiers de maître, pensant toujours rencontrer mieux. "Même là où auront régné l’humanité et la religion, les hommes se dégoûtent du bien autant qu’ils se plaignent du mal". Compte tenu de la versatilité des foules, un bon exercice du pouvoir ne garantit pas contre la disgrâce. L’homme de pouvoir ne doit jamais s’attendre à ce qu’on lui soit reconnaissant, il est autant à la merci de ses amis que de ses ennemis. A l’inverse, ce n’est même pas parce qu’on aura mal exercé le pouvoir qu’on doit attendre une sanction, tant il est vrai qu’un pouvoir médiocre rassure s’il est peu contraignant. Ainsi, le Prince doit toujours se garder contre la sédition. De même, les ennemis d’un tyran ne doivent jamais se décourager : le temps aidant, aucune citadelle n’est imprenable. Une règle d’or pour les nouveaux prétendants : ne jamais dépendre d’un allié trop puissant car en assurant son pouvoir grâce à cet allié, le nouveau prince devient son prisonnier. Qu’apprenons-nous ? Que le pouvoir est un système, une machine dont on peut toujours s’emparer sans espoir d’en changer la nature ? Que croire diriger cette machine est une illusion puisqu’elle fonctionne selon ses propres règles ?

Dès la prise du pouvoir

Une fois le pouvoir conquis, l’usurpateur bénéfice d’un préjugé favorable chez tous ceux qui ont eu maille à partir avec l’ancien souverain ou son administration. Pour assurer sa position, le nouveau prince doit faire mourir toute la lignée de l’ancien prince afin qu’aucun de ses descendants ne puisse être le porte-drapeau d’une révolte légitime. Cette pratique est restée courante tant dans le domaine du politique que de l’économie. Comment un nouveau prince pourrait-il régner avec des grands qui, du fait de leur ancienneté et de leurs connivences, ont des réseaux de pouvoir personnels dans le royaume ? Ainsi, les plus vieilles règles des rapports de force - frapper le premier, la meilleure défense est l’attaque, tuer pour ne pas être tué - s’imposent à tout prétendant. Autre règle, il ne faut changer ni les lois, ni le système d’impôts, avant d’avoir affermi sa position. Si un nouveau prince change les lois, il est seul contre tous : ceux à qui profitaient les anciennes lois deviennent ses ennemis mortels ; ceux à qui profitent les nouvelles lois attendront d’être assurés de la pérennité du nouveau pouvoir avant de se rallier. Il faut donc procéder très prudemment aux changements nécessaires. Qu’est-ce que le pouvoir ? Un pragmatisme gradué.

Comment garder le pouvoir ?

Le Prince doit "régner par la loi qui est propre aux hommes et par la loi qui est propre aux bêtes ; quand la première ne suffit pas, il doit avoir recours à la seconde". En tentant de régner par sa seule humanité, le Prince se met en danger. Son comportement sera interprété comme de la faiblesse et il devra donc se montrer beaucoup plus brutal qu’il n’est nécessaire. L’humanité rend les situations de conflit beaucoup plus explosives parce que si l’humanité est la règle, tous estimeront que cette règle doit s’appliquer en toutes circonstances et on ne comprendra pas la tentation de recourir à l’autorité pure et simple en cas de crise. Il ne faut donc jamais hésiter à réprimer ; simplement, il faut déléguer la tâche. Le Prince doit utiliser un bourreau cruel pour faire cesser toute révolte par une répression radicale car "les hommes se doivent caresser ou occire. Il pourra ensuite faire exécuter son bourreau et se faire acclamer par son peuple pour avoir rétabli la justice. Si le Prince doit faire le mal, il doit le faire en grand pour ne pas avoir à le renouveler. Les hommes se vengent des petits maux qu’ils subissent, rarement des grands. Donc, il faut faire le mal en grand, pour ne pas passer pour un faible, et faire le bien à petites doses, pour que tous aient le temps d’y goûter… sans pour autant s’y habituer.

Comment défendre l’Etat contre l’ennemi ?

Dans son Art de la Guerre, Machiavel défend le principe d’une armée populaire, préférable à des mercenaires, peu fiables au combat, plus sensibles à la solde et au pillage qu’aux risques qu’exige la victoire. Pour juger de la qualité d’une Principauté, il faut savoir si elle peut suffire à sa défense. Le Prince doit donc se faire aimer de son peuple car c’est le seul vrai remède contre l’adversité. Le Prince ne devra pas désarmer ses sujets, sous peine de les armer contre lui. Au contraire, s’il les arme, leurs armes deviennent les siennes. Le principe de la délégation de pouvoir : les hommes s’attachent plus pour les services qu’ils ont rendus (pour eux incontestables) que pour ceux qu’on leur rend (pour eux très contestables). La politique étrangère est fondée sur le cynisme que nous avons déjà vu à l’œuvre. Pour préserver son royaume, le Prince doit affaiblir ses voisins les plus puissants, protéger les plus faibles et ne laisser personne prendre trop d’importance aux alentours. Il doit s’abstenir de conquêtes trop lointaines qui affaiblissent l’Etat plus qu’elles ne l’enrichissent. Enfin, le Prince ne doit pas hésiter à violer les traités qui ne correspondent plus aux intérêts de l’Etat et à étendre son royaume, même par la traîtrise, à chaque fois que l’occasion se présente. Et les occasions sont légions.

Quelles sont les règles du bon gouvernement ?

Le Prince doit s’appuyer sur le peuple, qui constitue le parti le plus nombreux, et se défier des grands, qu’il peut faire ou défaire. Le plus grand nombre vit en paix quand on ne lui ôte ni les biens, ni l’honneur ; il ne reste alors, pour la sécurité du royaume, qu’à combattre quelques ambitieux. Pour son entourage, "Les amitiés qui s’acquièrent à prix d’argent, et non par grandeur et par noblesse, le Prince les paye mais ne les possède pas, il ne peut même pas les dépenser". Dans cette défiance naturelle que le pouvoir commande : "Entre toutes choses dont un prince doit se garder, il y a le fait d’être méprisable ou odieux. La libéralité conduit souvent à ces deux états car, plus on en use, plus on perd la faculté d’en user". Au cœur de la paranoïa qu’engendre le pouvoir, ce n’est pas la sagesse des conseillers qui fait la grandeur du Prince, mais la sagesse du Prince qui fait l’efficacité de ses conseillers. Si le Prince dispose de conseillers très compétents, il lui faudra être très sage pour faire la synthèse de leurs avis. Si le Prince a un conseiller extrêmement sage dans tous les domaines, celui-là risque d’être le prochain Prince ! Enfin, le Prince doit avoir de bonnes armes, de bonnes lois mais, s’il veut être grand et généreux, il doit avant tout songer à son intérêt.

La fortune et la virtu

Pour gouverner nos vies, le Prince, comme tous ses sujets, obéit à une dialectique de la fortune et la virtu. C’est la part la plus latine de la philosophie de Machiavel. La fortune est une idée qui se situe entre la providence, la chance et l’opportunité. Mais c’est aussi une force aveugle qui se manifeste de manière aléatoire. La fortune peut se présenter sous les traits d’une fatalité irrémédiable ou, au contraire, d’une occasion propice. Au contraire, la virtu est une idée qui se situe à mi-chemin entre le caractère, le courage et la volonté. Elle est, chez l’homme, ce qui demeure ancré, au-delà des accidents de la fortune. L’homme est donc soumis aux aléas de la fortune mais il peut agir sur son destin grâce à sa virtu. Mais la permanence de la virtu et du caractère peut aussi devenir le frein qui empêche l’homme de s’adapter aux changements de la fortune. Comme elle est ce qui demeure, la virtu se répète, alors que la fortune change. La virtu, qui a permis de vaincre les difficultés d’hier, ne peut pas produire les mêmes effets aujourd’hui si le monde, ou la fortune, ont changé. La synthèse de cette dialectique entre la fortune et la virtu, entre ce qui change et ce qui reste, est que, comme le monde change, pour être soi-même et pour garder sa virtu, il faut changer avec le temps et avec la fortune.

L’Etat comme synthèse des contradictions politiques

La pensée de Machiavel est uniquement centrée sur le pouvoir. Peu de considérations sur les facteurs économiques ou sociaux du changement. Pour lui, le politique réside presque uniquement dans le jeu des affrontements entre intelligences, entre volontés et passions, qui se combattent dans l’histoire. On retrouve l’ambiguïté latine dans cette philosophie du pouvoir qui fonctionne en permanence dans la contradiction. Contradiction entre le déterminisme d’un monde en proie au choc des puissances, et le volontarisme, qui permet à l’homme d’agir grâce à la maîtrise des mécanismes du pouvoir. Contradiction entre l’exigence permanente de sujétion qui émane de l’Etat, aussi bien républicain que monarchique, et la velléité permanente de rébellion qu’il suscite sans cesse. Tout se passe comme si l’Etat représentait la synthèse de l’ensemble des contradictions politiques, l’ultime recours dans l’équilibre entre arbitrage et oppression, entre centralisation et équilibre distributif. Le temps écoulé et le fonctionnement des démocraties modernes n’ont rien changé aux ressorts du politique. Nous sommes en pleine continuité avec les mœurs ambiguës et contradictoires de la civilisation latine.

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