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Modèles politiques contemporains

"Traité de civilisations comparées" (extraits comparatistes 11).

mardi 26 mars 2013, par Bernard NADOULEK

Au XXe siècle, la lutte idéologique se jouait entre trois modèles : fascisme, communisme et démocratie. Après les défaites du fascisme pendant les deux guerres mondiales et l’effondrement de l’URSS et du communisme en 1992, seule la démocratie victorieuse semblait rester en lice, comme l’explique Fukuyama dans son article sur La fin de l’histoire, en 1989. Il s’agissait malheureusement d’une grossière erreur : depuis le début des années 1980, c’est le système politique du dirigisme asiatique qui progressait le plus dans le monde ; d’autre part, les intégristes musulmans remettaient la démocratie en cause en revendiquant le Califat (réunion du pouvoir politique et religieux, sous l’égide de la Charia, le droit musulman). Mais là encore, les apparences sont trompeuses. D’une part, démocraties occidentales et dirigisme asiatique convergent vers un système où l’Etat joue un rôle clef à la tête des entreprises nationales, dans un schéma de guerre économique d’essence mercantiliste. D’autre part, les islamistes au pouvoir en Turquie ont assuré le développement en couplant capitalisme sauvage et démocratie représentative. Dans cette confusion mondialisée la question est : la démocratie peut-elle intégrer les spécificités culturelles de chaque civilisation ?


Africains. Les traditions de coopération politique vont voler en éclat sous les coups des colonisateurs. Ceux-ci vont accentuer les antagonismes ethniques en déstabilisant les pouvoirs traditionnels et en créant des frontières qui réunissent des ethnies rivales sur un même territoire. Les indépendances des années 1960 seront marquées par l’émergence de pouvoirs autoritaires, par les putschs militaires et par des régimes à parti unique favorisant les ethnies qui collaboraient avec les colonisateurs. Ainsi, le morcellement ethnique a perduré jusqu’à nos jours. Pendant les années 1970 et 80, les pays africains n’échapperont pas à une tribalisation de la vie politique qui se dissimule sous les guérillas que la politique des blocs Est/Ouest exporte en Afrique. Au début des années 1990, la démocratie émerge dans des transitions pacifiques inattendues, notamment en Afrique du Sud. Mais des conflits ethniques et religieux meurtriers marquent une nouvelle période de durcissement autoritaire. Les affrontements ethniques perdurent, financés par les entreprises occidentales qui achètent des protections locales. La corruption des élites continue pendant que les divisions internes s’exaspèrent. Mais l’Afrique évolue. Peut-elle revenir à son héritage traditionnel de coopération, grâce une forme de démocratie qui donne sa place réelle à l’ethnicité ?

Indiens. Après l’indépendance, la dynamique de centralisation par l’Etat et de décentralisation par les castes reprend. L’Inde indépendante tourne vite le dos aux recommandations de Gandhi (système décentralisé reposant sur le village comme unité politique de base) et le Parti du Congrès s’empresse de construire un Etat centralisé orienté vers l’industrialisation et la modernité. Le parti du Congrès est renversé en 1977 par de nouveaux partis qui représentent les basses castes, les intouchables, les Musulmans et les nationalistes hindous. Les années 80 marqueront la montée du BJP, le parti nationaliste hindou, et de sa politique anti-musulmane. Pourtant, le BJP ne parvient pas à prendre le pouvoir : la majorité des Hindous refuse sa politique de violence et de xénophobie. Cette période voit la montée en puissance des partis de caste et des partis régionaux, dans un jeu instable de coalitions. Ainsi, déjouant les prévisions alarmistes sur la montée du nationalisme hindou et sur l’affrontement indo-musulman, les partis représentant les intérêts des régions et des castes continuent de maintenir la pérennité et l’unité de la plus grande démocratie du monde, grâce à sa fragmentation socioculturelle. Sur le plan géopolitique, l’Inde joue un rôle de contrepoids entre l’Occident, l’Asie et le Monde Musulman.

Asiatiques. Le dirigisme asiatique (relative liberté économique, sans liberté politique) a acquis sa légitimé grâce à la croissance ininterrompue qu’il assure depuis les années 1980. Comment peut-il évoluer avec la nouvelle génération de dirigeants, arrivés autour de Xi Jinping, et bien décidés à conserver leur emprise sur le pays ? Le talon d’Achille du dirigisme chinois est l’état de corruption généralisée qui règne sur la bureaucratie. Celle-ci à toujours été corrompue en Chine mais, au lieu de gouverner une masse de paysans illettrés, elle est aujourd’hui confrontée à une classe moyenne (260 millions) et à une intelligentsia qui veulent des réformes démocratiques. Or, c’est la croissance économique qui est à la fois à la source de la corruption et de la contestation grandissante. La bureaucratie, qui ne peut tuer la poule aux œufs d’or, en est réduite à dépenser plus pour sa sécurité intérieure (et pour la censure sur Internet) que pour sa défense militaire. Comme il est hasardeux de conjuguer croissance et répression, sa deuxième option est de mettre en place un régime de "démocratie délibérative" permettant de dialoguer par Internet à un niveau local : soit pour arbitrer les conflits sociaux, soit pour récupérer les doléances du peuple en les intégrant aux politiques en cours, le but étant de maintenir le pouvoir du régime.

Latins. Le modèle politique latin est aujourd’hui en proie à une double dynamique : d’une part, la crise des Etats méditerranéens pris dans une spirale de leurs dettes régaliennes ; d’autre part la montée en puissance des Etats latino-américains qui ont retrouvé le chemin de la croissance. Double dynamique en accord avec la théorie des Trois Régimes précédemment évoquée : d’un côté, des démocraties pluralistes minées par la corruption financière ; de l’autre, des régimes qui ont évolué, des caudillos jusqu’à la démocratie. La civilisation latine fait du politique un nœud de contradiction. Contradiction entre le déterminisme d’un monde en proie au choc des puissances et le volontarisme, qui permet à l’homme d’agir grâce à la maîtrise des mécanismes du pouvoir. Contradiction entre l’exigence permanente de sujétion qui émane de l’Etat et la velléité permanente de rébellion qu’il suscite. Tout se passe comme si l’Etat représentait la synthèse de l’ensemble des contradictions politiques, l’ultime recours dans l’équilibre entre arbitrage et oppression, entre centralisation et équilibre distributif. L’Histoire et le fonctionnement des démocraties modernes n’ont rien changé aux ressorts latins du politique qui demeurent, en pleine continuité, ambigus et contradictoires.

Anglo-Saxons. La principale caractéristique culturelle du système politique aux Etats-Unis est que les Américains se méfient des possibilités d’empiétement de l’Etat sur les libertés civiles. Les juges, véritable contre-pouvoir, peuvent annuler les lois qui remettent les libertés en cause. Les juges américains sont dotés d’un pouvoir politique considérable du fait qu’ils fondent leurs arrêts sur la constitution. Une fois saisis d’une affaire, ils peuvent annuler les lois qui leur paraissent inconstitutionnelles. Ainsi, les lois dont les effets restreignent les libertés tombent peu à peu sous les coups de la jurisprudence. Selon Tocqueville, “se prononcer sur l’inconstitutionnalité des lois est une des plus puissantes barrières qu’on ait jamais élevée contre la tyrannie des assemblées politiques”. Ce système juridique donne un rôle d’acteur politique à la Cour Suprême, qui peut se substituer à l’exécutif et au législatif en donnant des solutions judiciaires à des problèmes politiques (droits des minorités, lutte contre la ségrégation, contre la peine de mort, limitation des droits de la police, légalisation de l’avortement, etc.). Autre caractéristique, avec l’élection du président Obama, le multiculturalisme américain est devenu un vecteur de son universalisme, sans pour autant faire figure de modèle dans le reste du monde.

Musulmans. Avec les indépendances du monde musulman, l’illégitimité de l’Etat précédemment décrite, est aggravée par la division de l’Oumma en nations. D’autant que la plupart de ces Etats sont autoritaires, corrompus et inamovibles. Avec les révoltes du Printemps arabe de 2011, nous avons vu que la jeunesse musulmane était en cours d’évolution vers la démocratie. Mais cette jeunesse, qui n’a pas eu le temps de construire sa propre représentation politique, s’est fait voler les résultats de sa révolte par les partis islamistes. Retour en arrière ? De plus, les guerres civiles du monde arabe, surtout en Libye et en Syrie, montrent que les antagonismes religieux et tribaux continuent de dominer la scène politique. Le monde musulman est-il figé ? Ne peut-il évoluer comme cela a été le cas pendant les trois siècles où il a dominé le monde ? Pas sûr. La marche de la jeunesse vers la démocratie, même provisoirement arrêtée, ne s’inversera pas : l’évolution technologique qui lui a permis de transcender les frontières continuera de lui donner des armes. D’autre part, l’expérience de la Turquie montre que les islamistes au pouvoir depuis 2002 ont agi de manière pragmatique, avec un capitalisme moins ancré que prévu sur la religion. Le monde musulman est entré dans une évolution inéluctable.

Slaves. Après la Révolution d’Octobre, le parti communiste russe reproduit les mécanismes de l’autocratie : pouvoir centralisé, bureaucratie, police secrète, élimination des dissidents, relégation en Sibérie, etc. Une politique qui le mènera à l’implosion. Dans les années 1980, Gorbatchev tente de rénover le communiste (glasnost et pérestroïka), ce qui précipite son effondrement. Dans les années 90, Eltsine tente un passage forcé vers la démocratie, ce qui plonge la Russie dans une crise sans précédent, marquée par la montée des mafias et la corruption des oligarques. Enfin, avec les années 2000, Poutine opère une restauration autocratique, instaure la "dictature de la loi" et ramène la Russie sur le devant de la scène internationale avant d’être à son tour contesté par une opposition démocratique. Les cycles du déchirement se succèdent : il semble que la Russie ne puisse prétendre à la puissance sans l’aiguillon de l’autocratie et que l’autocratie ne puisse se maintenir sans provoquer de révoltes. D’autre part, un débat historique se perpétue entre les partisans de la modernité qui veulent ancrer la Russie sur l’Occident et les courants slavophiles d’extrême droite qui poussent à l’alliance avec les musulmans et les asiatiques pour former un front anti-occidental. C’est le dilemme russe du déchirement.

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