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Myamoto Musashi 3

Ecrits sur les cinq roues

mardi 8 janvier 2013, par Bernard NADOULEK

L’œuvre de Musashi est celle d’un autodidacte du début du XVIIe siècle dont la philosophie, étonnamment moderne, ne suppose aucune croyance religieuse ou mystique. Musashi déclare ne faire aucun emprunt au bouddhisme ni au confucianisme et écrit que l’on peut vénérer les bouddhas et les kamis (divinités tutélaires nippones de la religion shintoïste) mais que l’on ne doit pas compter sur eux. La première comparaison de son livre est celle du guerrier et du charpentier, c’est une vision rationnelle de la maîtrise, celle de l’Homo Faber, celui qui "fait" et, par-là même "se fait", dans le même processus de redéploiement évolutif fondé sur la raison et la capacité de parvenir à la victoire grâce à "l’intelligence de la tactique".

Dans la traduction française de 1977 des frères Shibata, seul le terme de tactique est utilisé, et avec raison. En effet, la stratégie de Musashi est toujours la même : aller d’un combat à l’autre et vaincre pour trouver sa voie. Ainsi, la stratégie étant déterminée une fois pour toutes, la seule question qui se pose est celle de la tactique, c’est-à-dire des moyens de vaincre pendant un combat. Musashi définit la "voie de la tactique" comme un ensemble de moyens "destinés à avoir l’avantage". C’est le principe même de l’anticipation : préparer son avantage avant le combat. C’est la spirale du redéploiement dans laquelle chaque combat n’est pas un but mais un devenir car il faut s’entraîner de telle manière que la tactique soit utilisable à n’importe quel moment et applicable à n’importe quel domaine.


La voie de la tactique

Musashi analyse les règles de la tactique à partir de la roue, symbole cyclique du devenir, lié à cinq éléments : la terre, l’eau, le feu, le vent et le vide. Avec la terre, nous apprenons des techniques. Avec l’eau, nous apprenons à adapter les techniques aux différentes situations. Avec le feu, le moment du combat, nous apprenons à utiliser la tactique pour vaincre. Avec le vent, l’air du temps nous permet de confronter nos techniques et nos méthodes à celles d’autres écoles. Enfin, avec le vide, nous apprenons à oublier les techniques et les méthodes, dans le pur jaillissement d’une énergie maîtrisée. Une fois le cycle de redéploiement accompli, un autre commence avec de nouvelles techniques. L’esprit de cette théorie montre le parallèle entre l’alchimie des éléments dans la nature et la transformation de ces éléments dans le corps. Le guerrier se retrempe au principe de chaque élément et tente d’en acquérir les propriétés essentielles, afin d’être toujours et partout dans son élément. Cette idée est empruntée à la culture chinoise, que les samouraïs nippons étudient et où les éléments sont souvent utilisés comme symboles. Ainsi, Sun Tzu préconise "d’être rapide comme le vent pendant la campagne militaire ; majestueux comme la forêt lorsque l’armée avance par petites étapes ; semblable au feu dans l’offensive ; inébranlable comme les montagnes pendant la défensive ; aussi insondable que les nuages et aussi explosif que la foudre, au moment crucial du combat".

Mushashi se pose la question du combat et non celle de ses causes, la question du "comment ?" et non celle du "pourquoi ?". Le combat est le moment de la victoire ou de la défaite, de la vie ou de la mort. Si nous ne parvenons à franchir cette étape, la mort ne nous en laissera franchir aucune autre. "Comment ?" est donc la seule question utile. C’est ce qu’enseigne la philosophie bouddhiste de "l’être au monde", qui privilégie la concentration sur l’instant, aux dépens des projections de l’ego et de ses illusions. D’où l’omniprésence du bouddhisme, pourtant pacifiste, dans la philosophie des arts martiaux asiatiques.

La terre et l’action

Dès le début de ce premier chapitre, en définissant la tactique, Musashi marque sa distance avec la conception du Bushido, fondée sur la mort volontaire et le fanatisme. Il observe que la mort est le destin qui nous attend tous. Pour lui, le but ultime du guerrier et de la tactique est d’obtenir la victoire. Comment ? En étudiant le plus grand nombre de techniques. Pour Musashi, la tactique ne saurait se borner à une seule technique, comme l’escrime, ou à un seul domaine, fût-ce celui des arts martiaux. L’escrime ne suffit pas car on peut être confronté à un arc, à une lance, à des techniques de corps à corps. Sur le plan tactique on peut être confronté à la force, à la mobilité, à la ruse. Sur le plan psychologique, à la détermination, à la présomption ou au désespoir. Les arts martiaux sont tout aussi limités car il y a différents types de combat dans l’existence. Dans la biographie romancée qu’Eiji Yoshikawa consacre à Mushashi en 1971, on voit le guerrier combattre des inondations en construisant des digues, enseigner la calligraphie à des enfants, sculpter des figurines de Kannon, la déesse bouddhiste de la miséricorde, prendre des enfants abandonnés comme disciples, on le voit perdre un combat contre un clou rouillé qui, selon lui, trompe sa vigilance en s’enfonçant dans son pied, on le voit lutter pour atteindre le sommet d’une montagne, etc. Même si ces épisodes sont romancés, ils illustrent une vision du combat qui doit s’appliquer à tous les aspects de l’existence et se fonder sur le plus grand nombre de techniques possibles. Même Jocho Yamamoto, fanatique des arts martiaux, écrit dans son Hagakure "avoir une seule compétence, c’est n’être bon à rien".

Pour expliquer la nécessité de se former à de nombreuses techniques, Musashi fait un parallèle entre maître guerrier et maître charpentier. Ils doivent tous deux connaître les "dimensions du monde" pour élaborer des plans. Comme le maître charpentier, qui peut s’imaginer l’édifice fini en regardant le site encore vide et anticiper toutes les difficultés de la construction, le maître guerrier doit pouvoir imaginer le déroulement de la bataille, tirer parti du plan d’action, du rapport de force, des caractéristiques du terrain, du moral des troupes et des circonstances. Tous deux doivent aussi connaître les hommes de leur clan, leurs qualités, leurs défauts et leurs capacités, pour organiser l’action collective. Enfin, tous deux doivent connaître les matériaux, les outils ou les armes qu’il faudra utiliser. Sur ce point, Musashi précise qu’il ne faut s’attacher exclusivement à aucune arme, sous peine d’en dépendre et de s’affaiblir. Pour un guerrier, ce n’est pas l’arme qui fait l’homme, sinon n’importe qui pourrait devenir un guerrier en acquérant une arme. C’est l’homme qui fait l’arme. Musashi conseille d’utiliser tout ce qui est à sa portée : pour le guerrier, n’importe quel objet peut être transformé en arme, les armes ultimes étant le corps et l’esprit.

Pour l’exécution d’un plan, le maître guerrier et le maître charpentier doivent savoir rythmer leur effort, rythmer l’effort collectif, anticiper les changements de rythme, pour diriger comme pour combattre. Il faut adapter l’exécution des techniques à la réalité en mouvement. Sentir le rythme de l’adversaire pour le contrer. Agir sur un rythme inattendu pour surprendre. Maîtriser le rythme du combat en "cassant" le rythme de l’adversaire. On peut annuler les trois quarts de l’énergie et des initiatives de l’adversaire, en contrariant le rythme de son effort. Face à un adversaire concentré pour une action décisive, on adoptera un comportement mobile pour ne pas s’offrir en cible fixe. Face à un adversaire mobile, on se contentera d’une attitude sobre et attentive en le laissant dépenser son énergie et en guettant ses temps faibles pour agir. Tantôt on fermera sa garde pour dissuader l’adversaire, tantôt on l’ouvrira, en offrant volontairement une cible découverte pour induire une attaque et la contrer. Face à un combattant offensif, on augmentera la distance de sécurité et on restera circonspect pour ne pas être surpris. Face à un défenseur, on tentera au contraire de réduire imperceptiblement la distance pour préparer l’attaque. Face à un indécis, on tentera d’emblée le coup de force. Face à un adversaire résolu on restera attentiste. Face à un adversaire fatigué, on augmentera la pression pour l’épuiser avant l’attaque décisive. Enfin, maîtriser le rythme d’un combat, c’est savoir éviter les renversements brutaux de situation. À portée de la victoire, on évitera d’acculer son adversaire et de provoquer une réaction désespérée, donc incontrôlable. L’essentiel consistant à garder l’initiative en prenant sans cesse le rythme de l’adversaire à contre-pied et en modifiant les tactiques, jusqu’à la victoire. Le chapitre "terre" décrit l’action comme un art d’exécution, fondé sur la pratique et l’expérience.

L’eau et la non-action

Dans ce chapitre, Mushashi montre que le guerrier doit savoir adapter ses techniques à toutes les situations qu’il rencontre. Comme l’eau, l’esprit doit être comme un lac et refléter la réalité, sans idée préconçue. Comme l’eau, la tactique doit s’infiltrer dans les opportunités de chaque situation. Tout comme Sun Tzu pour qui l’esprit doit être comme l’eau et refléter chaque situation pour s’y adapter. L’eau peut se réduire à une simple goutte qui s’infiltre dans le dispositif ennemi, puis elle peut se gonfler en un torrent qui submerge. De même, dans le combat, il faudra doser l’effort, depuis les mouvements préliminaires pour tester l’adversaire, jusqu’à l’attaque décisive. L’adaptation s’applique également aux techniques et aux méthodes dont la répétition ou l’imitation est insuffisante : il faut adapter chaque technique à ses possibilités, à sa personnalité, à son propre corps. Musashi souligne que la seule lecture de son livre ne saurait guider l’étudiant. Les mots ou les conseils ne suffisent pas, il faut travailler pour adapter ce qui est écrit. Après chaque explication, Musashi conclut par "Entraînez-vous bien", "Réfléchissez-y bien", ou encore "Exercez-vous bien" : aucune technique ne peut être utilisée sans avoir été adaptée par celui qui l’utilise.

La capacité d’adaptation doit être constante car chaque palier de maîtrise vient remettre en question les stades précédents, comme une boucle de rétroaction. L’apprentissage commence avec la posture et l’équilibre, mais le passage au travail sur la puissance va remettre l’équilibre en cause, puis la recherche de la vitesse remettra les deux stades précédents en question, avant que la vitesse soit à son tour remise en cause par de nouvelles techniques. À chaque palier, des techniques et des sensations nouvelles remettent tous les acquis en perspective. La progression doit tendre vers la création de nouvelles règles, puis vers la disparition de toutes les règles. Comme le dit le dicton bouddhiste : "plus on avance, plus l’horizon recule". Pour que la tactique puisse s’adapter à n’importe quelle situation, le comportement tactique et le comportement quotidien doivent se confondre à un point tel qu’on puisse réagir à toutes occasions sans changer de disposition d’esprit. Si la capacité à combattre dépend d’un préalable, comme échauffer son corps, concentrer son esprit ou préparer une arme, on ne peut être prêt lors d’une circonstance inattendue. Le comportement quotidien doit intégrer en profondeur les principes des arts martiaux, de telle manière que même la position naturelle du corps devienne une posture de combat et la posture de combat une position naturelle du corps. Le comportement quotidien doit devenir tactique et la tactique doit devenir un comportement quotidien.

Musashi explique aussi la nécessité de ne pas se hâter ; la tactique doit couler naturellement. C’est en voulant sabrer trop rapidement qu’on perturbe une trajectoire. Le mouvement d’un expert peut paraître lent, tellement il est naturel, mais cette lenteur est une illusion d’optique : seul l’entraînement quotidien a permis d’intégrer l’initiative, la distance, la trajectoire et l’impact sur la cible dans un même flux d’énergie, dans une aisance sans effort inutile. C’est pourquoi l’expert parvient au but plus efficacement qu’un néophyte, même si ce dernier est jeune, puissant et rapide. Pour acquérir un niveau supérieur d’exécution, seul un travail patient et obstiné peut conduire au but. On ne peut acquérir les qualités nécessaires au moment de l’action, ni même juste avant : le travail doit avoir été entrepris de longue date. La progression dans la maîtrise ne doit pas être précipitée, ce n’est pas la vitesse ou la puissance d’une technique qui importe, mais l’aisance fondée sur une maîtrise globale.

Le feu et la non-pensée

Le feu, c’est le moment du combat lui-même et de son issue : la victoire ou la défaite, la vie ou la mort. Pour obtenir la victoire, travailler sur la rapidité, la puissance, la mobilité, est une vision erronée. Pour Musashi il y a de nombreux moyens d’emporter la victoire et la tactique est l’aptitude à discerner celui qui permettra de prendre l’avantage dans une situation déterminée.

Dans ses propres combats, Musashi utilise tous les moyens de déstabiliser l’adversaire. Il arrive en retard pour l’irriter, mais lorsqu’on s’attend à ce qu’il arrive en retard, il arrive en avance, se cache et surgit dès l’arrivée de l’ennemi pour le surprendre. Souvent il utilise un bâton contre un sabre, pour donner le sentiment qu’il est en état d’infériorité. Comme tous les tacticiens, il utilise le terrain : les points hauts pour prendre l’avantage, le relief pour gêner les manœuvres de l’adversaire, il combat avec le soleil dans le dos, etc. Il décrit plusieurs moyens pour neutraliser l’adversaire : changer la distance pour casser ses initiatives, fixer sa volonté au plus fort du combat pour trouver un second souffle, utiliser les moments de faiblesse de l’adversaire pour porter l’attaque décisive.

L’apprentissage du combat se fait par paliers : Sen, "l’initiative" ; Go no Sen, "le contre sur initiative" ; et Sen no Sen, "l’initiative dans l’initiative". Musashi nomme ces trois façons d’attaquer : "initiative de provocation", "initiative d’attente" et "initiative mutuelle".

Sen, "l’initiative", consiste à se concentrer sur une technique performante pour prendre l’initiative. Dans un combat, c’est la tactique la plus simple et parfois la plus efficace. L’esprit est fixé sur une technique pour ne pas être trop perméable à la peur. La technique sera choisie à partir des qualités physiques du combattant, puis travaillée de manière à être adaptable au plus grand nombre de circonstances possibles : de loin, de près, en avançant, en reculant, face à un adversaire puissant ou rapide, etc. En compétition, une telle initiative est un "spécial" et se travaille par la répétition intensive. Le spécial est une recette limitée mais efficace, si elle est fondée sur une performance individuelle. Sa faiblesse est d’être très vite repérée par l’adversaire qui, agissant en contre, peut annuler son efficacité. Il faudra donc souvent changer de spécial et entrer progressivement dans un univers technique plus large. Pourtant, même à un haut niveau, le système du spécial reste un moyen très sûr car l’avantage est le plus souvent dans l’attaque. Mais la confiance dans une technique éprouvée peut s’avérer trompeuse et diminuer la vigilance. D’autre part, il s’agit de jouer plus sur une performance, nécessairement ponctuelle et limitée, que sur une compétence globale, progressive et potentiellement illimitée. Pourtant, malgré ses limites, et peut-être grâce à elles, l’initiative reste l’arme clef de la victoire car, comme le dit Sun Tzu, si l’art de la survie réside dans la défense, les chances de victoire sont dans l’attaque. C’est le stade du champion.

Go no Sen, le "contre sur initiative", consiste, d’abord, à laisser attaquer l’adversaire en allongeant la distance pour avoir une marge de sécurité ; ensuite, à esquiver ou à bloquer l’attaque de l’adversaire ; enfin, à passer à la contre-attaque pendant le temps de déséquilibre qui suit l’attaque manquée. Le contre est une tactique d’expert, car il est fondé sur une compétence qui annihile l’initiative de l’adversaire par un contrôle sur la distance et le rythme de l’action. Le contreur, joueur en second, prend moins de risques qu’un attaquant, mais il a aussi moins de chances de victoire. La limite du contre, c’est le face-à-face entre deux contreurs. Les deux adversaires s’affrontent alors de manière statique et contractée, l’un attendant l’autre et réciproquement, en augmentant la dangerosité du combat. En revanche, avec le contre, ce n’est plus la performance ou la supériorité physique qui compte, mais la compétence et l’expérience. C’est le stade de l’expert.

Sen no Sen, ou "l’initiative dans l’initiative" consiste à laisser attaquer l’adversaire et à "entrer" dans son attaque en arrivant le premier grâce à une technique plus intégrée, donc plus efficace et plus rapide. Il y a deux schémas classiques. Entrer à l’intérieur d’une attaque circulaire avec une attaque droite, donc plus rapide, puisqu’au lieu de parcourir la circonférence du demi-cercle, on emprunte le rayon plus court. Ou esquiver latéralement une attaque droite pour placer simultanément une attaque circulaire. L’anticipation suppose l’aisance, l’ouverture psychologique et la maîtrise globale de la situation. La limite de l’anticipation est le sentiment de supériorité qu’elle procure car, si la supériorité d’un des adversaires est manifeste, elle peut faire paniquer l’autre et le rendre imprévisible, donc beaucoup plus dangereux. C’est pourquoi il faut dissimuler sa supériorité dans un combat, sous peine d’annuler toute possibilité d’anticipation. L’anticipation ne se décrète pas, elle s’exerce, ou pas. Ce qui revient à dire que la capacité d’anticipation est d’abord mentale : elle consiste à manœuvrer l’adversaire avec les fils invisibles de l’esprit. Elle est ensuite intuitive : c’est la capacité de percevoir les réactions de l’adversaire avant que lui-même n’en ait conscience. Elle est enfin physique, si le jaillissement spontané qui caractérise l’anticipation peut être décrit comme tel. C’est la dimension du maître.

Mais aucune de ces tactiques ne permet d’obtenir la victoire en soi. Dans la vitesse de l’action, on n’a pas toujours les moyens de choisir une réaction. Le corps réagit sans que l’esprit ait le temps d’intervenir. La maîtrise tactique ne consiste donc pas à choisir a priori une forme d’action ou de réaction, mais à utiliser celle qui jaillit selon les circonstances. Pour prendre un avantage décisif, le point fondamental est d’avoir une vision simultanée de l’ensemble de la situation et du détail significatif qui permet de prendre une "décision unique". Par exemple, viser une blessure de l’adversaire ou une faiblesse psychologique, agir selon une difficulté du terrain ou une circonstance inattendue. La décision unique permet de trancher à partir d’une seule action parce qu’elle s’appuie sur l’aspect le plus significatif de la situation. C’est cet aspect unique de la décision et de l’acte qui rend la tactique imprévisible pour l’adversaire. Une fois prise la décision unique, il faut avoir le corps "comme un rocher" et dévaler la ligne de pente sans hésitation.

Le vent et le non-dit

Musashi utilise le mot "vent" dans le sens de "l’air du temps" pour décrire les tactiques et les styles "à la mode" dans d’autres écoles. Dans cette description critique, il analyse les maniérismes de style et montre que chaque vision unidimensionnelle nous éloigne de la voie. Une tradition martiale veut, qu’après avoir acquis un bon niveau de maîtrise dans une école, le disciple doit quitter son maître et voyager pour connaître d’autres écoles, se confronter à d’autres styles, d’autres techniques. Il doit apprendre d’autres manières de combattre pour valider sa technique et il apprend à se connaître en variant ses adversaires.

L’inconvénient de tout style est que l’action dépend d’abord du rapport de force : on ne peut adopter une tactique défensive que dans une relative position de supériorité. Si l’adversaire s’avère plus fort ou plus rapide que soi, on prend un risque extrême à le laisser attaquer le premier, à lui laisser l’initiative et la liberté d’enchaîner ses techniques favorites. En situation d’infériorité ou de doute, la seule défense réside dans l’attaque et la surprise. En revanche, en cas de supériorité, tous les choix tactiques sont possibles.

Pour Mushashi, l’essentiel est que sans connaître les autres, nous ne pouvons nous connaître. Contrairement au "connais-toi toi-même" de Socrate, pour Musashi, seul l’autre peut nous renvoyer une vision lucide de nous-mêmes, une vision à la fois "réfléchie" et réaliste. Le guerrier ne peut se connaître avant le face-à-face avec un adversaire, il ne peut juger de sa technique avant de la confronter à d’autres. Seul l’adversaire, à travers l’instant de vérité du combat, peut conduire à une véritable connaissance de soi, connaissance sans complaisance, marquée par la victoire ou la défaite. Comme le vent qui attise le feu, d’autres adversaires, d’autres styles, permettent de se mettre à l’épreuve. Connaître l’air du temps, c’est aussi comprendre son époque, être à l’écoute des tendances, chercher à percevoir ce qui s’annonce, ce qui n’est pas encore dit, ce qui n’est pas encore exprimé, ce qui émerge, pour pouvoir anticiper.

Le vide et le non-soi

Ce dernier chapitre est centré sur l’idée selon laquelle, après avoir étudié une méthode et l’avoir confrontée à d’autres, il faut enfin se détacher de toute méthode. Il faut s’anéantir, oublier les règles et même son propre style, pour agir spontanément : trouver la voie, c’est s’oublier. Le vide de l’esprit permet d’agir sans idée préconçue. Le vide se remplit par l’intuition créatrice d’un art maîtrisé. Le vide sans but s’applique à n’importe quel but, il ne sert à rien pour mener à tout, il n’est nulle part pour conduire partout.

L’efficacité d’une tactique diminue et se transforme en faiblesse dès qu’elle s’applique à une succession d’affrontements. Que ce soit dans la guerre, dans un duel ou une compétition, répéter une tactique c’est la rendre prévisible et aveugle. Prévisible, ce qui diminue les chances de surprise. Aveugle, ce qui la coupe d’une réalité en mouvement. La faiblesse d’une tactique découle de son efficacité même : le combat étant fondé sur le changement, la maîtrise qui se répète devient traîtrise. Compte tenu de ses nombreux aléas, le combat comporte toujours un nombre infini de possibilités ; le réduire à une tactique revient à s’enfermer. C’est pourquoi l’esprit et le corps doivent rester vides.

Le vide est aussi un dénuement. Musashi applique cette idée du vide à sa vie elle-même. Au cours de sa longue errance et de ses soixante duels à mort, un des fondements de sa supériorité résidera dans son choix de pratiquer une errance sans autre but que le combat, un cheminement solitaire sans attache, sans avoir quoi que ce soit à défendre. Il rencontrera ses adversaires au moment qu’il choisira, ce qui lui donnera toujours l’avantage de l’initiative. Ayant choisi le dénuement, il est toujours en position de supériorité morale par rapport à ses adversaires qui défendent une situation sociale, des biens, une famille. Le fait d’être libre de toute obligation et de tout autre but, lui donne l’extraordinaire latitude d’être uniquement concentré sur le moyen de vaincre.

Le vide n’est pas un anéantissement, il casse les barrières et les distances qui séparent de l’être, c’est un non-soi empli de potentialité. Le Gorin No Sho se termine ainsi : "Faites du vide la voie ! Et considérez la voie comme vide !".

La voie à suivre seul

Musashi a donc suivi librement sa voie pendant toute sa vie. Comment concilier cela avec le fait qu’il ait vécu dans une société des plus autoritaires ? Musashi n’a rien d’un révolutionnaire. Il n’écrit rien contre le système dans lequel il vit, alors même qu’il en transgresse la plupart des règles qui s’appliquent aux samouraïs. Sa voie est ailleurs.

Pour se faire une idée de la vie de Musashi, revenons à la biographie romancée qu’Eiji Yoshikawa lui consacre. Certes, il s’agit d’un roman, mais d’un roman écrit par un des plus grands écrivains japonais, d’un roman dont tous les spécialistes s’accordent à reconnaître qu’il fait renaître le Japon des Tokugawa. Que fait Musashi entre ses entraînements et ses combats ? Dans ses voyages, nous le voyons rencontrer de nombreux personnages : aristocrates, guerriers, commerçants, artisans, paysans. Que se passe-t-il dans ces rencontres ? D’abord, de tous, Musashi essaie d’apprendre quelque chose, car la voie qu’il a empruntée n’est pas seulement celle du sabre mais une voie plus large, destinée à faire de lui un homme véritable. Ensuite, il rencontre divers experts qui ont une maîtrise manifeste dans leur domaine respectif : artisanal, artistique, martial, etc. D’eux aussi, il apprend mais, de plus, il noue des liens solides, ce qui lui donne un réseau d’appui en périphérie du système de pouvoir. Musashi ne conteste pas le pouvoir, mais ne le fréquente pas non plus. Ses déplacements constants, son non-conformisme, s’appliquent aussi bien au combat qu’à sa vie quotidienne ou à ses rencontres les plus remarquables. Tout concourt à une destinée qui se situe à la périphérie du système. Il est invité partout, alors même qu’il n’accepte que peu d’invitations et jamais très longtemps. Il est reçu par les plus fameux seigneurs féodaux, artistes ou artisans avec qui il parle d’égal à égal. Non parce qu’il est connu, il ne le sera qu’assez tard dans sa vie, mais parce qu’il se consacre pleinement à ce qu’il fait et que les gens qui se consacrent à une passion se reconnaissent toujours. C’est pourquoi il n’est pas inquiété par le pouvoir féodal alors même qu’il contrevient à la plupart des principes auxquels obéissent tous les samouraïs de sa caste.

Plus encore, Musashi est libre car il transcende l’esprit de la culture de son époque. Nous avons vu que cette culture est sublimée dans le Bushido et que Musashi, même s’il n’en incarne pas la lettre, au contraire des autres samouraïs, en incarne pleinement l’esprit martial. C’est ce qui le protège : il ne peut être remis en cause sans que le système soit lui-même remis en question. Dans une moindre mesure, tous les individus remarquables que Mushashi rencontre bénéficient peu ou prou du même privilège, ce sont des experts, des artisans ou des artistes que leur compétence ou leur créativité protège. Ils sont par essence mobiles et constituent des réseaux transversaux, des réseaux d’appui, des réseaux protégés par la richesse qu’ils créent, par le savoir ou les œuvres qu’ils font circuler, par les légendes qu’ils suscitent, par leurs différences.

Allons plus loin encore pour mener le raisonnement jusqu’à son terme. C’est le dépassement de Musashi qui est la raison pour laquelle les Japonais s’identifient encore à lui de nos jours.

Dans son introduction au roman d’Eiji Yoshikawa, Edwin O. Reischauer, né au Japon en 1910, professeur à Harvard et ambassadeur des Etats-Unis au Japon de 1961 à 1966, écrit que l’histoire des samouraïs demeure très vivante aux Japon et que "contrairement à l’image qui les présente comme de simples "animaux économiques" grégaires, de nombreux Japonais préfèrent se considérer comme des Mushashi modernes, farouchement individualistes, ayant des principes élevés, auto-disciplinés, dotés d’un sens esthétique."

Ce ne sont donc pas seulement les hommes remarquables qui peuvent vivre en dehors des systèmes de pouvoir : tous les membres d’une société en sont capables à partir du moment où ils s’identifient à un idéal. Nous avons tous une part de guerrier.

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