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Myamoto Musashi et la stratégie d’anticipation nippone

mardi 13 mai 2014, par Bernard NADOULEK

Pour le Japon, nous parlerons de stratégie d’anticipation à partir des "Ecrits sur les Cinq Roues", de Myamoto Musashi, rédigés au XVIe siècle. Myamoto Musashi est un samouraï né en 1584. De 13 ans à 29 ans, il va livrer une soixantaine de duels à mort contre les maîtres d’arts martiaux de son temps. Son but est de trouver la voie de la tactique, l’art d’emporter la victoire, à travers une ascèse martiale. Après la trentaine, il approfondit sa voie à travers la peinture, la sculpture, la calligraphie, etc. Les Ecrits sur les Cinq Roues est son testament martial et spirituel, écrit deux ans avant sa mort. La roue est le symbole bouddhiste du devenir. L’œuvre de Musashi est purement rationnelle, ce qui est remarquable pour un homme de son époque. A travers l’adaptation d’une théorie chinoise sur les éléments, il montre le parallèle entre la transformation des éléments dans la nature et dans le corps grâce à la pratique des arts martiaux. C’est le principe même de l’anticipation. Un point d’appui : le redéploiement du corps. Un levier : les techniques martiales. Une sphère de compétence : le combat. Curieusement, les idées de Musashi s’appliqueront au redéploiement du Japon, pendant l’ère Tokugawa, de 1616 à 1868, où va se mettre en place un clan de samouraïs d’ampleur nationale.


Les Cinq Eléments

Chaque chapitre correspond à un élément. La Terre est le symbole du soi, qui doit se construire avec le plus de techniques possibles et les coordonner dans un rythme d’exécution. L’Eau est le symbole de la non-action, qui permet d’adapter les techniques aux situations que l’esprit doit refléter comme un lac, sans idées préconçues. Pour être efficace, le comportement tactique doit être adapté au comportement quotidien et le comportement quotidien au comportement tactique. Le Feu est le symbole de la non-pensée, le moment du combat lui-même, où le corps, comme un rocher, suit la ligne de pente de l’action unique. L’action unique permet d’emporter la victoire, en se fondant sur une vision simultanée de la situation d’ensemble et du détail significatif. Le Vent est le symbole du non-dit, de ce qui flotte dans l’air du temps. Il faut percevoir ce qui ne s’exprime pas encore, c’est-à-dire le changement lui-même. Il faut se confronter à d’autres adversaires et à d’autres techniques car seule la rencontre avec l’Autre porte la connaissance du Soi. Enfin le Vide, symbole du non-soi, de ce qui détache et de ce qui remplit. Il faut se détacher du Soi et de toute technique pour laisser faire l’intuition créatrice au moment décisif. Dans le combat, le corps doit passer par chacun de ces éléments, pour être toujours dans son élément.

L’ascèse martiale du redéploiement

Le redéploiement est une synthèse en actes où le comportement martial progresse par niveaux. Sen : l’initiative directe, simpliste mais efficace. Go no Sen : le contre indirect sur une initiative, plus sophistiqué dans la maîtrise. Sen no Sen : l’anticipation de "l’initiative dans l’initiative", synthèse de la maîtrise et de la spontanéité. Cette progression n’est pas linéaire, progressive et quantitative, comme aux Echecs et au Go, mais en spirale, évolutive et qualitative : dans laquelle chaque niveau remet en question les précédents dans un redéploiement cyclique. Nous allons voir ce modèle à l’œuvre dans l’histoire. L’anticipation est fondée sur un redéploiement des liens qui renforcent la cohésion du point d’appui et du levier : les muscles, les techniques et les vertus guerrières dans le cas des arts martiaux. Pendant l’ère Tokugawa, le Japon va opérer un redéploiement de ses liens socioculturels, puis se servir de ce redéploiement pour anticiper sur son ère d’influence asiatique dès la fin du XIXe siècle et, depuis 1960, à l’échelle de l’économie mondiale. La particularité de ce redéploiement est qu’il intègre l’ensemble des liens culturels dans une fusion clanique nationale ancrée sur l’éthique guerrière et aristocratique des samouraïs.

Le redéploiement du Japon

L’évolution du Japon a toujours été dépendante des influences extérieures, car l’insularité le tient isolé des courants d’échanges qui permettent à une société d’évoluer. Cette dépendance est la source d’un impérialisme nippon dont l’objectif est la maîtrise d’une ère d’influence extérieure pour assurer son développement. Ces influences vont cesser pendant l’ère Tokugawa. Après l’unification, face au danger de la pénétration coloniale en Asie, le Japon va se fermer de 1616 à 1868. Au début de cette époque, le Japon est une société féodale fondée sur cinq castes : nobles, guerriers, paysans, artisans, marchands, plus les intouchables, hors caste, qui s’occupent des tâches impures. Pendant cette période de paix, les clans de samouraïs administrent des fiefs fonciers sur lesquels toutes les castes sont présentes. Peu à peu, ces castes vont s’identifier aux valeurs chevaleresques du clan qui les gouverne et l’appartenance au clan va se superposer à celle de la caste. Cette identification du peuple aux valeurs aristocratiques des samouraïs est accentuée par une révolution des lettres et des arts qui fait du récit de leur épopée un ciment de l’identité nationale. Ce redéploiement intègre les anciennes divisions et constitue une communauté plus large et plus soudée.

La philosophie des samouraïs

Le Bushido est le code d’honneur des Samouraïs, il préconise le courage, la rectitude morale et le sens du sacrifice. Ce code va peu à peu devenir celui du Japon tout entier. Sa force principale est de ne pas être un code écrit et de refléter un état d’esprit plus que de fixer une doctrine. Contrairement à la loi écrite, dont le propre est de définir, d’inclure et d’exclure, le caractère non écrit du Bushido permet à chaque Japonais de s’identifier, à sa manière, aux valeurs chevaleresques nippones. Ce qui permet le redéploiement d’un nationalisme japonais d’autant plus fort qu’il est ancré aux racines de l’imaginaire et des croyances. Un exemple avec la conversion des marchands. En ces temps de paix, ils sont les principaux acteurs du développement économique. Mais les samouraïs méprisent leurs valeurs de calcul, d’opportunisme et de profit. Devenus fournisseurs et banquiers des clans, les marchands on soif de respectabilité. Ils vont l’acquérir en modelant leurs clans sur ceux des samouraïs et en appliquant leur code d’honneur au fonctionnement de leur activité. A la fin de l’ère Tokugawa, c’est l’ensemble de la société japonaise qui a adopté l’éthique du Bushido, parachevé un modèle clanique d’organisation et un nationalisme tant politique, économique que culturel.

Un modèle culturel

De nombreuses dimensions vont venir compléter ce modèle. Le bouddhisme et sa philosophie communautaire contribuent à forger une conscience nationale unie au-delà des divisions de castes et de clans. Nous avons vu que le zen est une philosophie idéale pour la pratique des arts martiaux. La doctrine de la réincarnation est très appropriée pour des guerriers que le devoir peut conduire à se sacrifier dès leur plus jeune âge. La philosophie du non-soi renforce les valeurs de loyauté et de sens du sacrifice. Les valeurs les plus radicales des samouraïs sont illustrées par le Hagakuré, manuscrit secret du XVIIIe siècle qui, dans toutes les situations dangereuses ou indécises, recommande le choix du fanatisme et de la mort volontaire. Il ne s’agit pas seulement de se sacrifier au combat. Le Seppuku, suicide rituel, permet de protester contre une injustice ou de racheter une faute. On peut rapprocher ces idées de sacrifices et de fanatisme, soit de la barbarie, soit d’une rationalité paradoxale de la guerre totale. En assumant sa mort avant de combattre, le samouraï n’a plus rien à perdre, il est donc en position de supériorité psychologique par rapport à tous ceux qui n’ont pas fait ce choix radical. C’est parce qu’il a choisit sa mort qu’il a plus de chances de vaincre et donc de rester en vie !

L’ouverture de l’ère Meiji

En 1868, le Japon s’ouvre après deux siècles et demi d’isolement. Grâce à la cohésion exceptionnelle de son unité nationale, en moins d’un demi-siècle, le Japon va effectuer une triple mutation : politique (passer de la féodalité à un Etat moderne) ; économique (faire sa révolution industrielle grâce aux zaïbatsus, les trusts militaro-industriels qui vont accélérer sa croissance) ; militaire (construire une armée et une flotte moderne qui va remporter sa première grande victoire contre la flotte russe en 1905). Dans chacune de ces mutations, le ressort est le même : la cohésion nationale forgée autour de la culture guerrière de l’ère Tokugawa. Mais il y a aussi une limite à ce modèle. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, le Japon, avec son offensive contre les Etats-Unis, s’attaque à un adversaire beaucoup plus puissant que lui et d’autre part, il envahit une sphère d’influence au périmètre continental et océanique beaucoup trop large à défendre avec les moyens militaires dont il dispose. Ces dangers sont négligés car la propagande militariste d’extrême droite claironne depuis des décennies que le temps annoncé par le Kojiki est venu : le Japon va gouverner le monde. Et même si la défaite s’avère inéluctable, tout changement de stratégie est impossible !

Limites de l’anticipation nippone

Face à la puissance militaire des Etats-Unis, les Japonais ne songeront ni à négocier, ni à reculer pendant qu’il en est encore temps. Tous les liens qui ont forgé la cohésion japonaise entretiennent maintenant sa rigidité et sa fuite en avant. Le consensus, lent à mettre en œuvre, est tout aussi lent à remettre en cause. Le militarisme nippon n’a pas été brisé par ses adversaires, mais par les doctrines qui ont fait sa force initiale. Le redéploiement a permis de fonder la cohésion nationale sur de nombreux liens. Shintoïsme, confucianisme, bouddhisme, structures de castes, de clans, code d’honneur et nationalisme, tous se combinent pour former un consensus extrêmement puissant. Mais quand la situation du Japon se retourne, la puissance des liens qui ont forgé la cohésion, engendrent une incapacité à se remettre en cause et à réorienter le consensus, c’est alors la rigidité stratégique et la fuite en avant des kamikazes et la réplique nucléaire des USA. Toutefois, la défaite n’a pas remis en cause les fondements de la culture japonaise et, après la guerre, celle-ci a permis un nouveau redéploiement industriel, financier et technologique, dans l’économie mondiale. Mais le modèle s’essouffle, la démographie s’effondre, le Japon saura-t-il se redéployer à nouveau ?

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