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Myamoto Musashi, le guerrier absolu 1

Le Japon des Tokugawa

mardi 12 juin 2012, par Bernard NADOULEK

Au XVIIe siècle, dans le Japon du début de l’ère Tokugawa (1600-1868), Myamoto Musashi, un guerrier absolu, laisse une œuvre intitulée, Gorin No Sho, ou Ecrits sur les Cinq Roues, qui est une méthode de combat et un traité de philosophie libertaire, conçus au cœur d’une période dictatoriale. Esquissons le cadre historique de la période.

Après plus de mille ans de luttes féodales, le Japon est unifié en 1600 par le Shogun Ieyasu Tokugawa lors de la bataille de Sekigahara. Devenu Shogun, dictateur militaire, Tokugawa instaure un système de pouvoir, despotique et fermé, qui se maintiendra jusqu’au 15e descendant de sa lignée en 1868. La lignée impériale Yamato, qui gouverne depuis le Ve siècle, est confinée dans sa capitale de Kyoto et n’exerce que des fonctions rituelles. Les Daïmyos, seigneurs féodaux soumis au pouvoir central, administrent leur domaine mais paient le tribut et doivent laisser une partie de leur famille en otage à Edo, la capitale des Tokugawa. La population est strictement hiérarchisée en un système de castes : en premier viennent les Samouraïs, puis les paysans, les artisans, les commerçants et enfin les intouchables, qui s’occupent de tous les travaux impurs (tannerie, ramassage des ordures, enterrement des morts). Cette structure sociale va rester relativement figée pendant deux siècles et demi.

Figée et isolée par sa situation insulaire, la société nipponne va se fermer volontairement. Après deux tentatives d’invasions mongoles menées par Kubilaï Khan au XIIIe siècle, puis l’arrivée du colonialisme européen en Asie au XVe siècle, le Shogun décrète la fermeture du Japon aux étrangers. Les derniers Japonais convertis au christianisme par les jésuites seront massacrés à la bataille de Shimbara en 1638. Seul un commerce extérieur limité et strictement contrôlé par l’État se maintient avec la Chine et les Pays-Bas, dans le seul port de Nagasaki. Ainsi le Japon restera fermé pendant 230 ans et sa société, bien qu’elle connaisse diverses évolutions, reste contrainte par un des systèmes de pouvoir médiéval les plus rigides que l’on puisse concevoir. C’est juste avant le début de cette période, en 1584, que naît Myamoto Musashi.


Myamoto Musashi est le modèle du guerrier libre, le contraire d’un samouraï soumis à son suzerain. C’est un héros national dont la vie et l’œuvre échappent à toutes les contraintes de son époque. Il vécut de 1584 à 1645, au début de la période Tokugawa. Dans sa jeunesse, il mène une vie errante à travers le Japon. De l’âge de treize ans à l’âge de vingt neuf ans, il livre soixante duels à mort pour maîtriser les arts martiaux. Puis il approfondit sa voie à travers la peinture, la sculpture, la calligraphie et le développement de son école de sabre, Niten, Deux Ciels, qui existe aujourd’hui encore.

Le Gorin No Sho, ou Écrits sur les Cinq Roues, qu’il écrit avant sa mort, est un manuel de sabre, de tactique et un testament martial. Mushashi est très célèbre au Japon où de nombreux romans, mangas et films s’inspirent de ses exploits. Ce que nous allons explorer, c’est sa philosophie du combat, qu’il conçoit comme une discipline de vie. Les Écrits sur les Cinq Roues sont écrits deux ans avant sa mort, pendant la dernière phase de son ascèse spirituelle. La roue est le symbole bouddhiste du devenir. Dans son ouvrage, il adapte une théorie chinoise des éléments et montre le parallèle entre la transformation des éléments dans la nature et leur transmutation dans le corps grâce à la pratique des arts martiaux.

Après avoir cherché sa « voie » à travers les arts martiaux, la peinture, la sculpture, la calligraphie, la poésie et la cérémonie du thé, il écrit : "parvenu à la cinquantaine, l’unification avec la Voie de la tactique s’est faite d’elle-même en moi. Depuis ce moment-là, je n’ai plus aucune Voie à rechercher et le temps a passé. J’ai appliqué les principes (avantages) de la tactique à tous les domaines des arts. En conséquence, dans aucun domaine, je n’ai de maître".

Quand Musashi écrit cela, il faut réaliser ce que cette affirmation a de scandaleux dans le Japon du XVIe siècle. À cette époque, tous les Samouraïs sont membres d’un clan et vassaux de Daïmyos (seigneurs féodaux), maîtres à qui ils vouent une fidélité absolue. De même, tous les Daimyos sont les vassaux du Shogun, dictateur militaire, auquel ils doivent une obéissance inconditionnelle. L’ensemble de cette structure hiérarchique est réglé par le Bushido, code d’honneur des Samouraïs, qui prescrit des valeurs de fidélité sans faille, de courage et de sens du sacrifice. La structure hiérarchique nippone est tellement forte que les Samouraïs sans maître, les Rônins, sont méprisés. Mushashi fut presque toute sa vie un samouraï sans maître, mais pourtant admiré.

Adolescent, il a sans doute pris part à la bataille de Sekigahara, dans le camp des vaincus. Il mène ensuite une vie errante en étudiant le sabre et en combattant en duel les plus grands escrimeurs de son temps. Il se peut qu’il ait combattu pendant le siège du château d’Osaka puis à la bataille de Shimbara, mais il se bat sans se soumettre à un clan. La seule allégeance officielle qu’il ait contractée en 1640, cinq ans avant sa mort, fut celle de maître d’armes auprès du seigneur Hosokawa Tadatoshi, un de ses amis, grand amateur d’arts martiaux, pour lequel il rédigea "35 leçons de tactique". Mais Tadatoshi mourut quelques mois plus tard des suites d’une maladie. Ainsi, pendant l’essentiel de sa vie Musashi vécut en dehors du système de clan des Samouraïs et, malgré cela, la tradition nippone a fait de ce loup solitaire un héros. De même, chaque samouraï définit son style martial par rapport à un maître et une école d’art martiaux. Seuls des hommes exceptionnels peuvent être reconnus en dehors de ce contexte d’appartenance clanique. Musashi est de ceux-là et peut proférer cette affirmation presque anti-japonaise selon laquelle il n’eut de maître dans aucun domaine.

Dans le prochain article, avant d’aborder l’œuvre de Musashi, nous survolerons quelques aspects de la culture japonaise pour comprendre comment la société nippone est construite à travers les liens collectifs que tissent le shintoïsme, le confucianisme, le bouddhisme ; à travers des coutumes comme le Giri ou le Seppuku ; et, plus encore, à travers le Bushido, code d’honneur des Samouraïs. Il nous sera ainsi plus facile de comprendre l’exploit de Musashi qui, malgré tous ces liens socioculturels, fut libre sa vie durant, qui le théorisa à partir de son expérience de guerrier, et devint, contre toute attente, un héros populaire.

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