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Mythes fondateurs

"Traité de civilisations comparées" (extraits comparatistes 2).

mardi 22 janvier 2013, par Bernard NADOULEK

Le mythe est un récit traditionnel qui explique un ou plusieurs aspects de la vision du monde d’une civilisation ou de sa conception de la condition humaine. Le mythe incarne une double dynamique : d’un côté, il illustre des croyances et des valeurs qui se transformeront en doctrine théologique ; de l’autre côté, en tant que fable ou légende, il désigne une affabulation, une construction de l’esprit (l’expression "c’est un mythe" désigne quelque chose qui n’existe pas). Ainsi, flottant entre la réalité des croyances et l’imaginaire des symboles, le mythe est un aspect indéracinable et indissociable des différences culturelles entre civilisations. Nous nous intéressons plus particulièrement ici aux mythes qui expliquent la création du monde dans chacune des civilisations abordées. Le Dieu suprême inaccessible pour les Africains. L’homme cosmique pour les Indiens. La perfection originelle pour les Chinois. La genèse biblique pour les Latins. Le combat cosmique des dieux et des géants pour les Anglo-Saxons. La première récitation du Coran pour les musulmans. La coexistence des mythes chamaniques et orthodoxes pour les Slaves. Chacun de ces mythes est le noyau dur de la civilisation à laquelle il donne à la fois un sens religieux, une identité culturelle et une dynamique historique spécifique.


Africains. Un des mythes très répandus dans les sociétés africaines est celui du Dieu Suprême qui a créé l’univers où les dieux secondaires, les génies, les forces de la nature, les hommes, vivaient en harmonie (JC. Froelich "Animismes", 1964). La création du monde a été provoquée par Son sentiment de solitude et Son besoin d’une communauté d’êtres pensants. Ce Dieu créateur est la source d’un circuit d’énergie qui anime l’univers. A la suite des transgressions constantes des interdits par les hommes, le Dieu créateur S’est détourné d’eux et les a confiés aux divinités secondaires. Il est alors devenu un dieu lointain, inaccessible, ne revêtant aucune forme visible, à Qui ne s’adressent ni culte, ni prières, ni sacrifices. On L’invoque parfois dans des circonstances exceptionnelles, mais Sa perfection ne requiert ni rite, ni cérémonie. Depuis que le Dieu créateur est inaccessible, il ne saurait y avoir de vérité absolue. En l’absence de vérité unique, l’Afrique traditionnelle se fonde sur une interaction entre visible et invisible (par le biais des sorciers et des magiciens qui communiquent avec les dieux, les génies et les ancêtres morts) et sur la coexistence de sociétés, dispersées sur des zones géo-climatiques différentes, qui coopèrent en gardant leur identité, sans que s’engage un mouvement général d’uniformisation.

Indiens. L’univers est né du sacrifice de Purusa, l’être primordial, symbole de l’unité cosmique, qui représente toute chose. Chaque partie de son corps représente une caste. Le Dharmasâstra, qui décrit l’ordre du monde, nous apprend que les prêtres sont nés de la bouche de Purusa, les guerriers de ses bras, les producteurs et les commerçants de ses cuisses et les serviteurs de ses pieds. Le mythe de Purusa permet à la société indienne de justifier un système où des peuples différents peuvent coopérer au sein d’une société compartimentée. Avec les invasions qui se succèdent, l’Inde est marquée par des formes de société qui s’imbriquent en préservant leur identité, grâce au cloisonnement des castes. Les chasseurs mundas, de l’antique Indus, sont repoussés par les peuples dravidiens au IIIe millénaire av. J.-C. Les Dravidiens développent une société urbaine d’Etats centralisés qui vit d’un commerce florissant. Ils sont à leur tour repoussés en Inde du Sud par les invasions aryennes au IIe millénaire av. J.-C. Les Aryens, pasteurs-guerriers, assimilent la culture des peuples soumis et instituent le système des castes. Les Musulmans, puis les Mongols, entreront en Inde après le XIIe siècle, ils créeront aussi des empires et s’intègreront en conservant leur culture. Le système des castes est en plein redéploiement dans l’Inde moderne.

Asiatiques. Le mythe chinois de la Perfection Originelle décrit une société parfaite dès sa naissance, grâce aux vertus et aux rites qui fondent la cohésion et la pérennité du groupe. Si l’Empereur, ou son peuple, s’écarte des traditions, des catastrophes s’abattent sur la société. Pour surmonter les difficultés, il faut revenir aux traditions garantes de la perfection originelle. Contrairement aux Occidentaux, qui pensent que la vérité est à la fin de l’histoire et qui privilégient le progrès, les Chinois situent la perfection au début de leur civilisation, dont il faut maintenir la pérennité. Le syncrétisme dialectique de la culture asiatique permet de concilier des doctrines contradictoires en s’attachant plus à l’utilité des doctrines qu’à leur vérité. Ainsi, les Chinois peuvent se réclamer simultanément de plusieurs doctrines opposées, sans que cela provoque pour eux de contradiction, et dans leur société, ils utilisent les doctrines traditionnelles (taoïsme, confucianisme, bouddhisme), ou contemporaines (communisme, capitalisme), en les mélangeant (socialisme de marché) pour s’adapter. Ainsi, la pérennité et le syncrétisme font toujours partie des fondements du dirigisme chinois. Loin d’être un mythe du passé, la Perfection Originelle reste garante de la pérennité du dirigisme bureaucratique qui a essaimé en Asie.

Latins. Le récit de la Création du Monde montre Dieu comme un Créateur, transcendant (Il existe au-delà du temps et de l’espace qu’Il a créés), un Etre personnel (doué de conscience et de volonté (puisqu’Il a fait l’homme à Son image) et doté de nombreux attributs, dont l’omniscience (Il sait tout) et l’omnipotence (Il peut tout). A peine installés dans le Jardin d’Eden, Adam et Eve transgressent le seul interdit de Dieu et mangent le fruit de la connaissance. Pourquoi Dieu les punit-Il, alors qu’Il aurait pu prévoir (omniscience) ou prévenir le péché (omnipotence) ? Dans tous les épisodes suivants de la Genèse (le fratricide de Caïn, le Déluge, la Tour de Babel, etc.), à qui faut-il attribuer le mal ? A la faiblesse de la créature ou à la toute-puissance du Créateur ? Pourquoi Dieu a-t-Il introduit le mal dans la Création ? Une seule réponse : pour que le bien ait une valeur. Dieu devait donner le libre arbitre à l’homme car, sans la liberté, la créature n’a aucune responsabilité dans le bien ni dans le mal. En goûtant au fruit de la connaissance, les créatures sont "comme des dieux, connaissant le bien et le mal". Paradoxe : seule la transgression peut valider la règle. Création et transgression des règles illustrent respectivement la liberté de conscience et le rapport très ambigu au pouvoir qui caractérise le monde latin.

Anglo-Saxons. La mythologie des Germains et des Scandinaves raconte un combat cosmique entre les dieux qui veillent sur l’harmonie des mondes et les géants porteurs du chaos. Dans ce combat, les géants et les forces du mal finiront par l’emporter et par entraîner le monde dans la destruction, avant la renaissance d’un nouveau cycle. La défaite des dieux étant annoncée, ce qui importe est l’héroïsme qui perpétue la loi cosmique du combat. La principale occupation des Germains est la guerre, où les hommes reproduisent sans fin le combat des dieux. Seuls les héros vont au paradis ; lâcheté, maladie et mort naturelle conduisent en enfer. Les mœurs guerrières incluent le sacrifice des ennemis vaincus au Dieu de la Guerre. On peut soit en conclure à la barbarie, soit à une forme brutale de rationalité guerrière dont le but est d’acquérir une réputation terrifiante, très dissuasive. Pendant qu’ils envahissent l’Empire Romain, les Germains sont talonnés par les Huns : la Guerre Totale a des limites, on finit toujours par trouver plus barbare que soi. Une société fondée sur le combat produit moins de vainqueurs que de vaincus. On retrouve l’influence de ce mythe dans la société anglo-saxonne, avec son indiscutable pugnacité économique et sa brutalité : le winner laisse peu de place aux innombrables loosers.

Musulmans. Dans la tradition musulmane, le récit de la révélation de l’Islam à Mahomet est une scène violente dans laquelle l’Archange Gabriel force le prophète à réciter le Coran. De même, Mahomet imposera l’Islam (qui signifie soumission) aux tribus bédouines, pour les unifier. A la chute de l’Empire Romain, les empires byzantin et sassanide se livrent une guerre endémique qui bloque les routes de commerce du Moyen Orient avec l’Inde et l’Asie. Le commerce irrigue alors l’Arabie par la Mer Rouge et les pistes caravanières qui rallient le Golf persique. Malgré cette richesse, l’Arabie reste divisée par les conflits entre tribus bédouines. Mahomet, orphelin de condition modeste, appartient au clan des Quoraychs, commerçants de la Mecque. Ses prêches monothéistes lui valent l’inimitié des Mecquois qui tirent des bénéfices des pèlerinages des Bédouins polythéistes dans leur ville. Ses premiers disciples sont persécutés et, en 622, année de l’Hégire (expatriation), il émigre à Médine, dont les habitants l’acceptent comme chef religieux. Après huit ans de conflit avec les Mecquois, Mahomet s’empare de La Mecque en 630, fonde un Etat islamique et une législation religieuse qui soumet les tribus à "l’Oumma", la communauté des croyants. Un peuple est né, de cette fusion dans l’Islam, prêt pour les conquêtes.

Slaves. Les mythes de la civilisation slave sont profondément marqués par la double influence de l’Asie et de l’Europe. Côté asiatique, un panthéisme doté de nombreuses divinités, bienveillantes ou néfastes, dont le dieu principal est le terrible Péroun, dieu du tonnerre, de la foudre et du feu, qui frappe la voute céleste de sa massue et à qui l’on sacrifie des captifs. Au Xe siècle, après une conversion forcée au christianisme, une deuxième série de mythes s’instaure. Celui de Boris et Gleb, deux princes de Kiev pacifistes, assassinés par leur frère Staviopolk, le maudit. Naissance du mythe de la "vie en Christ" : renoncer aux biens de ce monde, prendre le parti des pauvres contre les puissants, ne pas se révolter contre les souffrances qui s’ensuivront, ne pas s’étonner d’être traité de fou et mourir crucifié. Le mythe de la Troisième Rome fera de Moscou le flambeau ultime de la chrétienté. Mais la conversion au christianisme reste superficielle car le peuple n’y a pas été préparé par une évolution spirituelle. L’orthodoxie se superpose donc aux croyances panthéistes et magiques sans les éliminer. Le christianisme est adopté comme une nouvelle forme de magie officielle : les rites sont pris comme des incantations ou des sortilèges occultes ; les prêtres sont tenus pour des sorciers ou des devins. Et Dieu pour le magicien suprême.

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