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NOUS SOMMES TOUS DES GUERRIERS

lundi 25 juillet 2016, par Bernard NADOULEK

- Mais pourquoi devenir des guerriers, demanda le disciple, ne recherchons-nous pas la paix, la sagesse, la quiétude ?
Le maître le frappa d’un coup de bâton.
- Et comment trouveras-tu tout cela ?
Avant que le disciple ne puisse répondre, il reçoit un deuxième, puis un troisième coup.
- Pourquoi me frappez-vous maître ?
- Est-ce moi qui te frappe ? Est-ce la vie ? Est-ce le monde ?
- …
- Comment trouveras-tu la paix ? Répéta le maître en continuant à frapper le disciple.
- Dites-le-moi maître, je vous en prie.
- Apprends à éviter les coups.
- Mais comment ?
- Es-tu capable de les donner ?


Nous sommes tous des guerriers. Où plus exactement, nous avons tous une part de guerrier.

En ces temps troublés, nous avons les meilleures raisons du monde de mobiliser cette part de guerrier. Nous vivons une crise de transition, ou d’anomie selon Durkheim. Une crise provoquée par un processus de mondialisation chaotique. Impuissance des Etats à résoudre les problèmes mondiaux, crises financières, guerre économique, creusement des inégalités, conflits locaux, terrorisme, raréfaction des ressources naturelles, crise écologique, etc., la liste des maux contemporains est longue. Pendant les périodes d’anomie, la confiance des citoyens envers leurs institutions s’effondre, les désordres sociaux et la criminalité s’accroissent, les crises, les conflits s’accélèrent. Nous avons donc besoin d’une philosophie du combat, tant individuellement dans nos vies quotidiennes, que collectivement pour affronter les crises et les conflits. Mais l’histoire peut être considérée comme une succession permanente de crises en tous genres auxquelles répondent invariablement des mouvements contestataires. Alors, y-a-t’il aujourd’hui quelque chose de nouveau ? Oui, l’opposition entre un système de pouvoir mondial quasi incontrôlable et un cyberguerrier devenu universel grâce à ses armes numériques. Nous y reviendrons.

Enfin, le plus important, ce qui fait la spécificité des guerriers, la pratique du combat, est l’activité la plus intense et la plus déterminante de nos vies. Nous avons tous vécu de trop rares instants de grâce, pendant lesquels par un geste maîtrisé, une idée appropriée, une manœuvre habile, une action décisive, nous avons radicalement tranché une difficulté, résolu un problème, remporté une victoire. De trop rares instants où la montée d’adrénaline, puis le sentiment de plénitude qui suit cette victoire, donnent à eux seuls un sens à notre existence.

Les thèses de ce livre

Cet essai est fondé sur trois thèses principales.

Nous avons tous une part de guerrier. Nous sommes issus d’une lignée tumultueuse, qui va du chasseur du paléolithique au cyberguerrier d’Internet. Notre héritage génétique et notre mémoire collective contiennent tous les ingrédients de l’art du combat. Nous nous servons plus ou moins consciemment de cette part de guerrier dans nos conflits quotidiens. Nous ne combattons pas seulement avec des armes, mais avec des mots, des discours, des dossiers, des pratiques, des outils, des techniques, des théories, des œuvres artistiques, des valeurs, des croyances, des convictions et une infinité d’autres moyens. Certes, nous ne sommes pas des guerriers parfaits et parfois nous sommes susceptibles du pire. Mais nous retrouvons cet héritage guerrier lorsque nous combattons pour une cause qui nous touche ou qui nous dépasse. Dans ces moments d’idéalisme assumé nous portons une vision héroïque de l’histoire.

Le guerrier, tel qu’il est défini ci-dessous, a toujours été à la pointe avancée du mouvement de libération qui parcourt l’histoire de l’humanité. Pour mener ses combats, le guerrier se confronte non seulement à des adversaires ou à des problèmes à résoudre mais, surtout, aux systèmes de pouvoir omniprésents et changeants selon les périodes de l’histoire et la culture de chaque peuple. Le pouvoir, qui tend souvent vers l’abus de pouvoir, admet difficilement que ses administrés agissent de manière autonome. Ainsi l’histoire du guerrier est inséparable de celle du pouvoir. A chaque étape de cette lutte, c’est en attaquant les fondements du pouvoir que le guerrier fait avancer les libertés.

Le cyberguerrier d’Internet représente un saut qualitatif dans le combat immémorial pour la liberté. Pour la première fois dans l’histoire, des individus isolés ou en petits groupes informels disposent de technologies leur permettant de faire face à de grandes organisations. C’est une mutation civilisatrice majeure. Dorénavant, citoyens et guerriers se confondent. Désormais le citoyen à les moyens de lutter dans une perspective universelle de libération. Cela ne signifie pas qu’une issue décisive soit en vue mais, beaucoup plus simplement, que le combat a changé de nature : les citoyens n’y sont plus impuissants. Bien que le thème du cyberguerrier ne représente que la dernière partie de ce livre, c’est lui qui justifie rétrospectivement cette remise à jour de la culture martiale.

Qu’est-ce qu’un guerrier ?

Les dictionnaires définissent platement le guerrier comme un homme de guerre ! Mais encore ? La définition inclut-elle un état d’esprit martial, un penchant pour le conflit, une disposition pour la rébellion ? Le guerrier est-il un héros chevaleresque, un soldat, un mercenaire, un résistant, un agent secret, un terroriste, un juste ? Puisque la définition est imprécise, essayons de cerner un type idéal de guerrier à partir de trois idées simples : il mène ses propres batailles, il fait du combat un art, il agit selon un code d’honneur.

- Mener ses propres batailles. Le guerrier combat pour son propre compte. Ce n’est pas une instance supérieure qui dirige ses actes. Quand un individu se bat pour l’Etat, pour une institution ou pour une entreprise, c’est en tant que soldat ou policier, fonctionnaire ou salarié. Dans cette situation, il est assujetti, subordonné, privé de son libre arbitre et réduit à l’obéissance. Il ne saurait être un guerrier puisque, consciemment ou non, il adopte l’objectif du pouvoir qu’il sert. Le même homme, la même femme, quand il ou elle se bat pour son propre compte, récupère son libre arbitre, retrouve son autonomie et prend le contrôle de son existence.

- Faire du combat un art. Le combat est un art qui se pratique sans autre finalité que la lutte elle-même. Dans le combat, ce qui compte n’est pas l’objectif du moment ou les circonstances, mais la voie que le guerrier emprunte pour affûter son corps et son esprit. Il ne s’agit pas de faire des choses extraordinaires, mais d’accomplir de manière extraordinaire les actes les plus ordinaires. L’essentiel est de parvenir au stade où il n’y a plus de différences entre comportement tactique et comportement quotidien. Que le guerrier périsse demain, que son art puisse rétrospectivement paraître dérisoire, il n’en aura pas moins donné un sens à sa vie.

- Agir selon un code d’honneur. Le guerrier agit selon une éthique de liberté, de courage, et de loyauté. Comme dans la plupart des traditions héroïques, il combat pour des causes justes et vient en secours aux opprimés. Le respect d’un code d’honneur peut paraître naïf, incompatible avec la recherche d’efficacité ou avec des principes réalistes tels que "combattre le mal par le mal" ou "la fin justifie les moyens". Mais les moyens ont les fins qu’ils méritent et des procédés discutables conduisent toujours au dévoiement. Le guerrier doit combattre de manière honorable et pour des raisons légitimes, car sa quête est une ascèse épistémologique, à la fois une pratique et une éthique du combat.

C’est à travers une double progression, de l’individu et de l’espèce, que ces trois éléments de définition s’agrègent. D’abord, en apprenant à mener ses propres combats, un guerrier s’appuie sur des techniques qui ne visent qu’à une efficacité brute. Mais cette efficacité peut le conduire au pire au ou meilleur. Ensuite, en se spécialisant, le guerrier entre progressivement dans une dimension esthétique : la victoire n’est pas suffisante, il faut qu’elle incarne la compétence, la maîtrise, l’anticipation. La victoire doit être belle pour distinguer le guerrier du barbare. Enfin, la dimension éthique vient donner un sens au combat : pour que la victoire soit belle, il faut qu’elle soit exemplaire, à contre-courant des actions ordinaires, particulièrement des succès aisés que le pouvoir accorde mécaniquement à ses séides. D’où le fait que l’éthique du guerrier n’exprime pas seulement un idéalisme abstrait ou une esthétique désincarnée, mais un réalisme pragmatique, une efficacité d’un niveau supérieur, celle d’un individu indépendant qui ne se contente pas de victoires faciles.

Champion de la liberté ?

Le guerrier est un concept à double tranchant. D’un côté, il désigne un homme de guerre, un soldat, c’est-à-dire un combattant touchant une solde, donc un instrument du pouvoir. A ce titre, dans la guerre, il peut aussi bien faire son devoir, que plonger dans l’horreur, dans le meurtre ou la torture, et même faire les deux à la fois. De l’autre côté, l’idée du guerrier désigne en chacun de nous un potentiel d’individu libre, prêt à mener ses propres combats avec pour objectif ultime la libération individuelle et collective. C’est de ce guerrier idéal dont nous allons parler.

Le guerrier idéal est un concept à la fois abstrait et concret. Le guerrier idéal est abstrait en ce sens qu’on le rencontre rarement dans la réalité faite de contradictions, de concessions, d’atermoiements. Il n’y a que les mythes, les légendes et la littérature qui nous offrent cet idéal sous des formes qui vont des héros aux bandits d’honneur, des gladiateurs aux chevaliers, des francs-tireurs aux résistants. Mais la réalité est souvent loin de la littérature. Pourtant, ce même guerrier idéal recouvre des réalités très concrètes pour chacun de nous. C’est de son héritage dont nous nous servons à chaque fois que nous avons une difficulté grave à résoudre, une injustice à combattre, une cause à défendre. Comme monsieur Jourdain qui ne savait pas qu’il s’exprimait en prose, nous nous conduisons parfois en guerrier sans nécessairement en être conscients.

C’est dans les bouleversements historiques que les guerriers surgissent collectivement : pendant les révoltes ou les révolutions, face à la guerre ou la répression. Des révolutionnaires américains, français, russes ou chinois, des résistants à toutes les oppressions, de la révolte de Spartacus à celle du Printemps arabe, des centaines de millions d’individus ordinaires sont momentanément devenus des héros, des guerriers idéaux. Après les évènements qui les ont transformés, ils reviennent à la vie quotidienne mais il reste en chacun d’eux quelque chose qui a changé, une expérience puissante qui aura à elle seule justifié leur existence. Etre un guerrier n’est pas un état permanent, c’est un combat changeant dicté par l’histoire ou par les circonstances. Le guerrier est l’incarnation du combat qui nous stimule depuis l’aube de l’humanité, de notre liberté d’agir et de penser, de la volonté de se battre qui nous maintient vivants.

La culture des guerriers

Cet essai présente une histoire de la culture des guerriers, voir une généalogie, c’est-à-dire d’un récit marqué par la manière dont chaque strate historique influe sur la suivante, comme dans une filiation, et dont la succession forme une culture opérationnelle du combat. Cette culture se déploie dès le début de l’histoire humaine. A chaque étape de cet ouvrage, sont décrits quelques-uns des principaux progrès de l’action et de la pensée appliqués à un couple contradictoire : celui des guerriers et du pouvoir. Le guerrier comme incarnation du courage, de l’autonomie et de la liberté. Le pouvoir, issu de la nécessité, de la soumission et de la servitude. Cette opposition élémentaire représente une alternative omniprésente et perpétuelle : révolte ou soumission à l’autorité ? Ce parcours historique se double d’une comparaison des cultures guerrières et des formes du pouvoir selon les civilisations. La comparaison porte principalement sur l’Occident et l’Asie, mais diverses autres civilisations seront également évoquées.

L’itinéraire historique de cet essai débute au paléolithique, il y a environ 2 500 000 ans et progresse jusqu’à nos jours en suivant la double filiation des guerriers et du pouvoir. Du chasseur au paléolithique jusqu’à l’invention de la stratégie individuelle dans l’antiquité, d’une philosophie radicale du combat chez Mushashi, jusqu’aux armes technologiques du cyberguerrier, la culture martiale nous projette dans univers d’autonomie et d’indépendance. Parallèlement, de l’invention du pouvoir jusqu’à celle de la guerre au néolithique, de la raison d’Etat de Machiavel jusqu’au processus de mondialisation, la culture du pouvoir nous soumet à une tutelle envahissante. Le problème consiste donc en une alternative : comment préserver l’autonomie du citoyen et circonvenir les abus de pouvoir ?

Notre période contemporaine se caractérise par une double évolution : celle d’un système de pouvoir devenu mondial et incontrôlable et celle d’un cyberguerrier devenu universel grâce aux nouvelles technologies. Aujourd’hui, le pouvoir s’est globalisé à l’échelle planétaire. La révolution numérique est venue parachever un système international de communication en temps réel qui rend les nations et les peuples interdépendants. La vitesse et l’interdépendance des flux économiques et financiers sont telles qu’elles défient toute tentative de gouvernance. Comme en témoignent les crises systémiques en suspens, la dynamique de la mondialisation est incontrôlable jusqu’à l’avènement hypothétique d’une gouvernance internationale.

Parallèlement à l’impuissance des politiques, les cyberguerriers émergent grâce à des armes numériques d’une portée mondiale. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, des individus ou des petits groupes de cyberguerriers peuvent faire face à de grandes organisations, voire à des Etats. Hackers, altermondialistes et activistes avaient déjà créé des brèches informatiques dans les systèmes de pouvoir depuis les années 1990. En 2011, avec de simples smartphones, ce sont des millions d’individus qui sont venus parfaire la démonstration et affirmer leurs luttes pour plus de liberté. Révoltés arabes et indignés occidentaux n’ont pas les mêmes objectifs mais ils utilisent les mêmes technologies et confluent vers une universalisation des luttes. Dans le combat immémorial entre les guerriers et le pouvoir, rien n’est jamais définitivement gagné, mais ces cyber guerriers ont créé de nouvelles formes de luttes démocratiques. Le but n’est pas de faire évoluer tous les régimes politiques vers un même système démocratique, mais de les pousser tous vers plus de transparence et de respect du droits des peuples à disposer d’eux mêmes. C’est une mutation civilisatrice.

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