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Ninja

le guerrier absolu

jeudi 30 septembre 2010, par Bernard NADOULEK

J’ai trouvé Ninja dans le local des poubelles de l’immeuble de la rue de Wattignies, Paris XIIe, au mois de mai 1979. Il était Minuscule, Sale et Puant. J’avais poussé la porte sans allumer la lumière. Dans le noir, j’allais poser mon sac de détritus dans le bac, quand j’entendis un faible miaulement. J’actionnai l’interrupteur et je le vis : terrorisé, recroquevillé, le poil hérissé, les yeux fous, écarquillés. Il miaulait faiblement, tapi sur le couvercle de la dernière poubelle, contre le mur du fond. « Bonjour le Chat », lui dis-je en avançant un peu vers lui. Il se recroquevilla, sifflant de colère et de peur. Je n’avais aucune pratique des félins. Cela s’annonçait mal. Heureusement, la silhouette trapue de Dolores, notre concierge, se dandinait dans le couloir. Elle attrapa le Chat sans ménagement et rassuré par sa poigne maternelle, il se laissa faire.


Je m’attendais à ce que Dolorès ramène le Chat chez elle, mais elle se dirigea vers ma porte et attendit que je lui ouvre. Elle était fine mouche, elle savait que j’allais comprendre. Il fallait sauver le Chat. Jusque là, j’étais d’accord. Il faudrait donc le garder, au moins pendant les soins. Mais Dolorès, expert ès chats, ne pouvait envisager d’accueillir un clochard aussi laid dans la petite loge où elle vivait avec trois Persans qui étaient sa fierté, qui faisaient son standing. Bref, Dolores voulait bien faire l’infirmière, mais elle me refilait le Chat d’Autorité. J’étais Perplexe.

Dolorès commença par nourrir le Chat. Une tasse de lait et une boîte de pâté. Le Chat était affamé, mais il se nourrissait sans hâte, concentré, attentif à ne pas perdre la moindre goutte, la moindre miette. Puis il fut lavé et examiné sous toutes les coutures. Verdict de Dolorès : le Chat avait environ deux mois, il était maigre, très affaibli et portait des traces de griffures sur le flanc droit. La première chose à faire, selon Dolorès, était d’aller voir le Véto, d’avoir un pronostic de survie et si avis favorable, de faire immédiatement vacciner le Chat. Dans le cas contraire... « Quel cas contraire ? », Dolorès ne me répondit pas.

Le Véto évitait soigneusement de me regarder. C’était un grand type sympathique. Il venait de poser un dilemme qui me laissait Coi. Le Chat était mal en point. Heureusement, les griffures n’étaient pas profondes, mais il avait perdu beaucoup de poids, à un âge où il n’avait pas de réserves. Sans compter toutes les maladies qu’il avait pu attraper et qu’il pouvait me transmettre. Le Véto avait annoncé une liste invraisemblable de « ...oses » : toxoplasmose, yersiniose, pasteurellose, lymphoréticulose, tuberculose, et rage en prose. Le Véto donnait une chance sur dix de survie au Chat. Deux solutions. Soit régler le problème simplement avec une euthanasie en douceur. Cela allait dans le sens de la politique de non prolifération des chats errants menée par le dispensaire. Soit vacciner le Chat et engager des frais médicaux sans aucune garantie de survie, du moins si je décidais de le garder. En clair, je devais décider si le Chat allait mourir ou vivre.

Je regardais le Chat, dans les bras de Dolorès ; il oscillait entre la fatigue et la méfiance. Les yeux toujours écarquillés : un strabisme particulièrement divergent, avait diagnostiqué le véto. Sa Laideur se demandait ce qu’on allait faire d’Elle. En revenant, Dolorès, qui connaissait les moindres événements de la chronique du quartier, me montra l’Immeuble du Bout de la Rue Promis à la Démolition. Une colonie de Chats Errants s’y était installée. C’était sûrement de là que venait le Chat. Après quelles mésaventures, quelles terreurs, un Chaton de deux mois, à peine sevré, avait-il pu atterrir quelques centaines de mètres plus loin, dans notre local à poubelles ?

Le Chat et moi cohabitions maintenant depuis presque un mois. Il me faisait face, dans une corbeille, à trois mètres devant mon bureau, enfoui dans un vieux pull de laine. Au début, Il passait tout son temps à lutter contre la mort. En dormant 20 heures par jour. En mangeant voracement. Sa vie en dépendait. Puis, progressivement, Il avait repris des forces. Dolores garnissait mon frigo de lait et de pâtés en venant faire le ménage. Elle seule pouvait l’approcher sans difficultés. Le Chat avait gardé toute Sa méfiance. Il me suivait d’un regard lourd quand je m’occupais de Sa litière ou de Sa nourriture. La règle était de Garder Ses Distances. Il était toujours aussi laid, maigre comme un clou.

A l’époque, j’habitais un grand loft au rez-de-chaussée. Un ancien studio de photographe avec une arrière-boutique qui débouchait sur un grand plateau de prise de vue, que j’avais sommairement divisé en deux avec des rayons de bibliothèque. Au fond, une chambre et devant, un bureau, avec en guise de table de travail, une grande planche sur des tréteaux de chantier et six fauteuils de jardin. Quelques étagères de rangement, qui dataient de mon prédécesseur, complétaient mon bric-à-brac de nomade urbain. Le plafond du loft formait une terrasse et nous étions éclairés par deux sky dômes et des vasistas latéraux en hauteur. Ces vasistas allaient jouer un rôle décisif dans la vie du Chat.

J’avais installé la corbeille du Chat dans le bureau, la partie la mieux éclairée du loft. Nous nous observions. Je commençai alors à m’informer sur les chats, d’abord dans mes encyclopédies, puis dans des ouvrages spécialisés. La seule chose que le Chat avait d’admirable était sa posture Hiératique. Les chats sont coutumiers du fait, mais avec lui, le Sphinx s’Incarnait, même Sa laideur devenait majestueuse. Le matin, immobile, Il me regardait taper sur mon Apple II, 112 Ko. Il écoutait mes conversations téléphoniques. Il écoutait aussi la musique qui accompagnait mes travaux d’écriture. Ses mouvements d’oreille en témoignaient.

A cette époque, j’écoutais trois disques de jazz en boucle et le Chat itou. D’abord, la trompette explosive de Miles Davis, dans la version live de « Four », avec le galop de la cymbale cristalline de Tony Williams. Ensuite, le saxo ténor lyrique de Gato Barbieri, dans « Fenix », avec sa Rythmique samba. Enfin, « Love supreme », la dernière étape avant que le quartet mythique de John Coltrane - Mac Coy Tiner au piano, Elvins Jones à la batterie, Jimmy Garisson à la basse - ne passe à un Free jazz complètement déstructuré. C’était, sans équivoque, les miaulements saxophoniques de Coltrane qui faisaient le plus réagir l’oreille du Chat. J’appris plus tard que les esgourdes du greffier de base disposent de 27 muscles pour s’orienter, localiser un bruit et évaluer la distance avec sa source. L’oreille du chat est deux ou trois fois plus sensible que l’oreille humaine : elle perçoit les ultrasons jusqu’à une fréquence de 50 000 Hz alors que nous sommes limités à 20 000 Hz. Je me demandais vraiment ce que pouvait entendre le chat en écoutant Coltrane ?

Parallèlement à sa guérison, notre phase d’observation tournait insensiblement au duel de posture, à l’affrontement des regards, où l’immobilité totale est de règle. Un mouvement, même infime, et c’est la défaite. Un duel de patience et de détermination dans lequel il avait l’avantage : il avait tout son temps. Alors, un jour, je trichai, je le déstabilisai en sifflant brusquement. Après une amorce de fuite, comprenant que je l’avais dupé, il me dévisagea un moment, circonspect, puis il se mit en boule, disparaissant sous les bords de son panier. Je n’étais pas mécontent de cette petite victoire. En plus des miaulements et autres phéromones, j’avais appris que les chats communiquaient par expressions corporelles. Cela m’avait frappé, car j’insistais souvent sur l’impact psychologique de la posture auprès de mes élèves compétiteurs en karaté. Avec son jeune âge, sa taille minuscule et sa tête d’épouvantail, le Chat me défiait. Drôle de manière de manifester sa reconnaissance. Ces rapports ne me déplaisaient pas, le Chat avait du caractère.

En ma présence, Il restait immobile dans son panier. Je savais qu’il n’en était pas de même pendant mes absences. Je donnais des cours particuliers de combat au Bois de Vincennes entre midi et deux heures. Je revenais parfois au loft l’après-midi et je repartais le soir donner des cours de karaté dans un club d’arts martiaux. Je rentrais souvent tard, voire pas du tout. De retour, je trouvais des objets et des dossiers déplacés, des livres tombés des étagères. Pas de doute, en mon absence, le Chat faisait ses gammes d’explorateur et de grimpeur.

Pendant la même période, je passais souvent la soirée et parfois la nuit avec une Belle Amie qui venait d’accueillir deux chatons dans un appartement dont les murs du salon et de la chambre étaient tendus de tissu. Au contraire du Chat, les chatons de l’Amie correspondaient en tous points à l’image d’Epinal : câlins, gracieux, joueurs, ils se poursuivaient, sautant de meuble en meuble, courant sur les murs tapissés. Après les acrobaties les plus invraisemblables et une séance de câlins, ils s’écroulaient dans le sommeil, emmêlés l’un dans l’autre. Et de nous émerveiller, avec Belle Amie, d’une telle grâce, avant de passer à notre gymnastique. Lorsque je parlai du Chat et de nos curieuses mœurs à l’Amie, celle-ci voulut absolument Le rencontrer : elle était persuadée que l’étrangeté de ma relation avec Lui venait de mon manque d’usage et d’empathie avec la gente féline. Domaine où elle pensait exceller.

Le jour où l’Amie vint au loft rencontrer le Chat, celui-ci était en boule dans son panier. Nous commençâmes par prendre un thé à une distance respectable du monstre qui nous observait sans bouger. Puis l’Amie se tourna vers lui et, lui parla d’une voie débile en débitant toutes les mignardises du répertoire minou-minou. Impassible, le Chat l’écoutait. Elle commença à doucement avancer vers la corbeille. A mi-distance, un feulement furieux la tétanisa. En deux bonds, le Chat franchit plus de 3 mètres. Le deuxième bond, en hauteur, l’amenant sur la table qui me servait de bureau. Un saut de plus de cinq fois Sa hauteur. Une réception impeccable et un mouvement imperceptible. Il faisait face, dans sa posture de Sphinx hérissé. Le Chat, 25 centimètres de long, queue non comprise, un kilo à tout casser, pelage rêche bicolore noir et gris, les yeux toujours aussi écarquillés. Le Chat, satanique et majestueux.

Effrayée, décontenancée, l’Amie ne se tînt pas pour battue. Elle recommença à parler au Chat, mais au bout de quelques secondes, méprisant, il lui tourna calmement le dos et en quelques bonds, il s’installa au sommet de la plus haute étagère et se tapit hors de portée des regards. Au passage, ébahi, je l’avais vu escalader à la verticale une étagère de bibliothèque d’au moins 3 m. J’eus une illumination, le Chat était un ninja. Un de ces espions assassins du Japon médiéval, qui escaladaient les murailles les plus infranchissables pour atteindre leur cible. Pour atténuer la gêne de l’Amie, je commençai à broder sur le sujet, à sortir des documents, à lui proposer un nouveau thé. Mais l’Amie écourta sa visite et partit mortifiée. Je perdais le confort d’une gymnaste hors pair, pour préserver une relation hostile avec un Monstre. J’étais alors dans une phase de polygamie active et quand d’autres Amies vinrent au loft, le Chat disparaissait. Il n’était pas doué pour les mondanités.

A partir de ce jour, le Chat changea de nom, il devint Ninja. J’éprouvais une grande admiration pour ses performances athlétiques et acrobatiques. J’avais vu une partie de ce dont Ninja était capable, mais je n’avais pas compris qu’il poursuivait un but. Je mis encore une semaine. Un retour impromptu me permit de le surprendre sur un des rails métalliques du plafond. Le studio de prises de vue était éclairé depuis le plafond par deux sky dômes qui étaient les seuls accès directs sur la terrasse. Ces ouvertures formaient deux carrés qui se découpaient dans le plafond. Elles étaient surmontées par un toit de verre sécurit. Sur les côtés de ces deux toits de verre, les montants en béton étaient percés d’un vasistas par côté, soit huit en tout. Ils servaient à aérer le loft et s’ouvraient grâce à une longue perche de métal terminée d’un crochet. Ce qui permettait d’actionner un loquet, puis de tirer pour ouvrir ou de pousser pour fermer. Ouvert, le vasistas était horizontal et découpait la fenêtre en deux parties assez étroites. Visiblement, Ninja espérait passer par là pour mener librement sa vie de chat de gouttière.

Le pari était loin d’être gagné car pour accéder aux vasistas, depuis la plus haute étagère, il fallait bondir sur un réseau très étroit de rails métalliques. Ces rails métalliques suspendus au plafond par des tiges scellées permettaient d‘actionner des rideaux horizontaux et de brancher l’éclairage. Ainsi le photographe pouvait travailler en lumière du jour ou avec un éclairage et dans ce deuxième cas, on branchait les spots aux prises électriques fixées sur le rail. Ces rails couraient sous le plafond à environ 4 m de hauteur, et passaient juste sous les vasistas donnant sur la terrasse de l’immeuble : c’est pour y accéder que Ninja cherchait une sortie.

Il mit encore quelques jours à atteindre son objectif. Il ne se cachait plus de moi et je suivais attentivement Ses tentatives. Rien n’était facile. Pour progresser sur le rail qui faisait environ trois centimètres de large, il fallait des talents d’équilibriste et de contorsionniste. Tous les deux mètres, Ninja devait contourner une des tiges qui maintenaient le rail suspendu au plafond. Imaginez-Le, progressant sur un rail moins large qu’une de ses pattes ; son chemin est bouché par une tige métallique, qui a presque la même largeur que celle du rail, et qu’Il lui faut contourner pour poursuivre sa route. Je n’ai jamais vraiment compris comment il pouvait effectuer ce contournement. J’avais beau l’observer au moment où il tendait sa patte avant pour prendre pied en contournant la tige, mais son mouvement pour la contourner était tellement fluide, une sorte de reptation jaillissante en demi-cercle, que je ne pouvais distinguer le moment où le centre de gravité de son corps sortait de l’axe du rail. Comment maintenait-Il son équilibre ?

Une fois les tiges contournées et parvenu sous un vasistas, il fallait trouver la bonne distance entre le rail et le rebord de la fenêtre pour bondir de l’un à l’autre. Il essaya les huit vasistas l’un après l’autre. Inquiet, je disposais des dispositifs anti chute en utilisant couvertures, draps et tout ce qui me tombait sous la main, mais Ninja ne faillît jamais. Quand il se calait sur le rebord d’un vasistas ouvert, Ninja restait parfois plusieurs heures à surveiller l’extérieur. Je tentais de voir ce qu’il observait en fixant un miroir sur ma perche, je voyais une terrasse en béton, des morceaux de murs, et une fois ou deux, des chats qui se prélassaient sur la terrasse, au soleil.

Ninja finit par choisir un des vasistas et commença à s’aventurer au-dehors. La sortie relevait aussi de l’exploit. Le vasistas était haut d’environ 30 cm. Quand j’ouvrai la vitre avec ma perche, le vasistas basculait sur un axe fixé au milieu et se plaçait à l’horizontale, divisant la hauteur en deux ouvertures étroites d’une douzaine de centimètres. C’était par cette chatière inusitée, une véritable meurtrière, que Ninja devait se glisser. Il n’y parvenait qu’en raison de sa petite taille. N’importe, il était dehors. J’étais très fier de lui : quelle prouesse pour un chaton de 5 mois ! Je pensais que le problème était résolu. Que Ninja pouvait maintenant vivre tranquillement sa vie de chat de gouttière. J’étais loin de me douter que les difficultés ne faisaient que commencer.

Ces premières sorties de Ninja furent assez courtes. J’entendis des sifflements de colère et des miaulements furieux à plusieurs reprises. Ninja rentrait très vite, bondissant sur le rail, à la limite du déséquilibre, puis Il se tournait vers le vasistas et écoutait. Un peu inquiet de ces retours en catastrophe, j’achetai un panier d’osier et le fixai par son anse au rail, juste sous le vasistas. Une prémonition. Deux jours après, des bruits de lutte éclatèrent et Ninja rentra si vite qu’il manqua le rail et tomba dans le panier. Au même moment, une tête de matou, aussi grosse que le corps de Ninja, s’encadra dans le vasistas en sifflant de colère et de frustration. Matou était trop gros pour passer par l’étroit vasistas. En une fraction de seconde, Ninja se dressa dans le panier et le griffa violemment, lui entamant profondément un oeil. Un coup de maître. Une victoire décisive d’un Chaton sur un Matou d’expérience. Pendant plusieurs jours, j’assistais à la répétition de cette scène : Ninja sautait directement dans le panier et se dressait vers le vasistas pour griffer sans merci les yeux de ses adversaires, car plusieurs se succédèrent.

Pour mieux provoquer, attirer et vaincre ses adversaires, Ninja sifflait furieusement. Mais, en l’observant, je voyais bien qu’il n’était pas en colère. Pour autant qu’on puisse se fier à l’expression de son visage déformée par son strabisme, il était dans son état normal, très concentré. Ses feulements étaient un stratagème pour exciter les Matous et les pousser à le poursuivre. Malgré ses ruses, Ninja fut griffé à plusieurs reprises. Ses adversaires n’étaient pas des enfants de chœur. Quand il était sérieusement blessé, seule Dolorès pouvait l’approcher et le soigner. Quand la blessure n’était pas trop grave, il se contentait de la lécher. Dans les deux cas, le rétablissement s’effectuait après une période de sommeil d’un à plusieurs jours, qui variait en fonction de la gravité du mal. Pendant une des absences de Dolorès, Il me laissa changer un de ses pansements, puis s’éloigna sans un regard.

J’étais décidé à comprendre les dangers que courait Ninja. Grâce à Dolores, je rencontrai le Voisin d’un Etage Supérieur, qui me donna l’accès à une fenêtre surplombant la terrasse. Le Voisin poussa même la gentillesse jusqu’à m’inviter plusieurs fois à prendre un café pour que je puisse observer tout à mon aise puis, lorsqu’à sa demande je lui eus expliqué l’histoire, il m’aida en me rapportant ses propres observations. Notre bloc d’immeubles ceinturait une cour intérieure dans laquelle plusieurs terrasses recouvraient les locaux d’artisans ou de commerçants du rez-de-chaussée. Ma terrasse, la plus ensoleillée, était devenue le territoire d’une bande de Matous qui encerclaient sky dômes et vasistas. Tel était le nouveau champ de bataille de Ninja, bientôt six mois, Seul contre Tous.

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La terrasse

Ninja avait habilement choisi pour ses sorties un vasistas qui le dissimulait et le protégeait. Les deux dômes de ma terrasse étaient alignés. Entre les deux, un espace étroit permettait tout juste d’ouvrir les deux vasistas latéraux qui se faisaient face. C’est par ce couloir que Ninja sortait. J’ai dit que la vitre du vasistas basculait sur un axe fixé à mi-hauteur, divisant la fenêtre en deux ouvertures. Ninja empruntait la partie inférieure de l’ouverture et la vitre horizontale le protégeait d’un attaque qui viendrait du haut. Ensuite, une fois dehors, en passant dans l’étroit passage entre les dômes, il était dissimulé de la terrasse ce qui lui permettait de surgir par surprise. Enfin, l’étroitesse du passage, juste suffisant pour sa petite taille, ralentissait toute contre-attaque et, surtout, empêchait les matous de le poursuivre jusque chez moi. Ninja était difficile à surprendre.

J’achetai des jumelles pour continuer d’observer ses tactiques aussi souvent que possible depuis l’appartement du Voisin. J’assistai alors à un tel festival de ruses que, si Ninja n’avait pas été un chaton, on aurait pu le croire lecteur des meilleurs manuels de tactique, tant ses stratagèmes étaient enchaînés les uns aux autres avec une maestria d’expert. Ninja pratiquait aussi bien la tactique des Horaces et des Curiaces, « battre ses adversaires les uns après les autres », que celle de Machiavel, « diviser pour régner », ou encore celle de Mao Tse Toung, « harceler sans cesse l’adversaire ». S’il ne s’était agi d’une histoire de chats, j’aurais juré avoir affaire à un tacticien doté d’une solide expérience.

Pour comprendre les événements qui vont suivre, il faut savoir que la terrasse était divisée en plusieurs territoires correspondant à chacun des Matous. Ces territoires avaient été conquis de haute lutte et étaient bordés par des frontières précises, marquées par des phéromones, de l’urine et autres moyens usuels de communication des félins. Chaque débordement de territoire, chaque invasion, chaque changement d’odeur (deux cents millions de terminaux olfactifs pour les chats, contre cinq millions pour les humains), déclenchant des représailles immédiates, de nouvelles luttes qui pouvaient remettre tous les territoires établis en cause. Et la guerre se poursuivra jusqu’à ce qu’une nouvelle hiérarchie s’établisse et que de nouvelles frontières soient acceptées par tous.

Pour sortir, Ninja devait donc remettre l’ensemble du territoire en cause et défier tous ses occupants. Le Voisin était maintenant passionné par l’affaire. Il avait des jumelles de vision nocturne - il ne devait pas observer que les chats - et me rapporta qu’il avait vu plusieurs fois Ninja faire le tour de la terrasse entre dix heures et minuit, en l’absence des Matous. Il taguait la terrasse à l’urine. Ces marquages sauvages déclenchaient des luttes entre Matous dès que le soleil chauffait la place. Ninja observait ces luttes en se déplaçant de vasistas en vasistas pour n’en rien perdre. C’était la première tactique, diviser pour régner. Machiavel la préconise au Prince qui, pour garantir la sécurité de ses Etats, doit secrètement favoriser les conflits entre ses voisins, afin qu’ils ne s’allient contre lui.

Deuxième tactique, celle du dernier Horace face aux Curiaces : battre ses plus dangereux adversaires un par un. Ninja sortait et s’asseyait à une des extrémités de l’étroit passage entre les deux dômes, provoquant silencieusement ses adversaires. Quand l’un d’entre eux relevait le défi, et se déplaçait pour corriger le présomptueux, Ninja s’engouffrait dans son couloir, ce qui obligeait son adversaire à ralentir en raison de l’étroitesse du passage. Puis Ninja sautait par le vasistas et attendait que la tête de son adversaire se montre. Le temps que le Matou réalise qu’il ne pouvait entrer dans la place, Ninja le griffait en visant l’oeil. Une variante consistait à entrer par son vasistas de prédilection et ressortir par un autre pour attaquer à revers.

Après avoir blessé plusieurs Matous, Ninja gagna le droit d’accéder à la terrasse, mais Il n’en continua pas moins ses provocations. Il utilisa alors une autre tactique : Il se mettait au bord de son territoire et faisait pression sur son vis-à-vis pour le pousser vers le territoire d’un autre Matou, déclenchant ainsi un nouvel affrontement entre ses voisins. Ninja prenait alors sa posture de duel silencieux parfaitement immobile dans sa splendide laideur, et Il faisait pression en se rapprochant imperceptiblement de son adversaire. Ninja était maintenant craint des Matous. Il faisait reculer son adversaire jusqu’à ce que celui-ci morde sur un territoire contigu et se trouve attaqué sur un autre front.

Enfin, troisième série de tactiques, inspirée cette fois de Mao Tse Toung, harceler sans cesse l’adversaire. Ninja y consacrait tout son temps. Entrant par un vasistas, sortant par un autre, il maintenait ses adversaires dans une inquiétude constante. Mais la victoire n’était pas garantie pour autant. Ninja avait affaire à une bande de loubards confirmés, tous diplômés ès baston, et il n’était pas toujours le plus rapide. Sa laideur s’était donc agrémentée de quelques cicatrices qui achevaient son look patibulaire. Il lui fallut trois mois de combats pour devenir le nouveau maître de la terrasse. Il avait environ 9 mois.

Je m’étais posé une question. Que se passerait-il quand Ninja grandirait et qu’il ne pourrait plus emprunter le vasistas ? Mais je m’inquiétais pour rien. Ninja grandit tout en longueur, ce qui acheva de lui conférer son étrangeté. Cela me Sidérait. Il n’eut jamais de difficulté à emprunter le passage, manoeuvrant au millimètre près, y compris en pleine nuit ! Comment faisait-Il ? Progressivement, je trouvais des explications anatomiques qui ne réglaient qu’une partie du problème. D’abord, le fait que la clavicule des chats n’est reliée au sternum que par un seul ligament, ce qui lui donne une grande souplesse et une capacité à bouger les épaules indépendamment l’une de l’autre. Caractéristique très utile pour se faufiler dans des passages étroits où les épaules ne peuvent se présenter de front. Ensuite, le fait qu’il possède des vibrisses qui lui indiquent la proximité d’obstacles, même dans le noir, en lui permettant de détecter la largeur d’un passage grâce aux variations de pression de l’air. Les principales de ces vibrisses sont les moustaches et les sourcils, mais le chat en possède également sur les pattes, sous le menton, etc. Ceci n’expliquait pas tout. Comment Ninja pouvait-il continuer à emprunter ce passage une fois sa croissance terminée, alors que les Matous ne le pouvaient pas ? Faisait-il partie d’une espèce de chats de gouttière particulièrement longiligne ? La fonction avait-elle développé l’organe ? Quelle que soit l’explication, sa longueur inusitée lui donnait une démarche curieuse, j’aurais juré qu’il roulait des mécaniques.

Un miracle se produisit à cette période. Un soir, rentré tôt après mes cours, je dînai rapidement, puis je cherchai quelques disques à écouter. Allongé sur le dos, j’écoutai « So Danço Samba », avec Stan Getz et Jao Gilberto, quand je sentis Ninja s’installer en boule sur ma poitrine et se mettre à ronronner aussi régulièrement qu’un métronome. J’étais sûr d’une chose : il ne fallait pas bouger. Le poids, la sensation de chaleur, la vibration ronronnante provoquaient une sorte de torpeur sereine. Après avoir écouté la première face du disque, immobile, j’écoutais longtemps le rythme du craquement circulaire du saphir sur la butée de piste du vinyle, sans oser bouger. J’avais l’impression d’entendre un moteur deux temps tournant au ralenti. Je m’endormis en Solex et rêvai d’un pianiste de jazz de 147 kg qui disait : « le Solex relève d’une philosophie stoïcienne : tu ne peux dépasser personne ».

Cette première séance d’intimité ne nous rapprocha pas. Le miracle se reproduisit deux ou trois fois mais la distance entre nous s’accrut. Ninja s’absentait de plus en plus longtemps, parfois plus d’une semaine. J’aurais souhaité qu’il s’agisse d’une Belle, mais malheureusement j’avais fait une nouvelle enquête beaucoup plus inquiétante. La Terrasse n’avait pas suffi. Le nouveau champ de bataille était encore plus dangereux, c’était l’Immeuble du Bout de la Rue Promis à la Démolition. Ninja arborait déjà de nouveaux stigmates, laissés par ses adversaires, les plus farouches, les plus intelligents : les Rats. Ninja était-il prédestiné à retourner vers cet immeuble ? Le destin avait-il formé un cercle fatal d’où le Chat ne pourrait s’extraire ? J’avais de sombres pressentiments.

Un hiver sournois commençait. Le loft était glacial. Je me ruinai en chauffage pour laisser le vasistas ouvert en l’absence de Ninja. Un après-midi, en revenant de mes cours, je l’aperçus de loin ; il se dirigeait vers l’Immeuble du Bout de la Rue. Je décidai une expédition dans les lieux. Je réussis à pénétrer dans la cour en sautant la palissade qui en interdisait l’entrée. C’était un immeuble construit en rectangle avec une cour intérieure qui desservait plusieurs escaliers. Les portes et les fenêtres des premiers étages avaient été bouchés et la cour avait été éventrée, pour décourager les squatters, je suppose. C’était un chaos de gravas, un concert de déchets moisis et de tuyaux tordus. Le milieu de la cour éventrée formait une fosse dans laquelle on distinguait à peine les murs des caves.

Au début, je ne vis pas grand-chose, mon arrivée avait dû interrompre les acteurs de la scène étrange à laquelle j’allais assister, après une heure d’attente immobile, calé dans un coin. Peu à peu, tous les recoins de l’immeuble qui encerclaient la cour éventrée - pas de porte, rebords de fenêtre, anfractuosités diverses - se peuplèrent de chats. Et quels Matous ! C’était le rendez-vous des durs de durs, des couturés de cicatrices, des professionnels du total fight. Je ne voyais pas Ninja mais j’étais sûr qu’il était là. Les Matous aussi m’observaient, mais voyant bien que je ne bougeais pas, ils se désintéressèrent de moi. Peu à peu apparurent de petits groupes sortant des anfractuosités où ils nichaient, des chattes et leurs petits. Dans la faible lumière de cet après-midi d’hiver, le Peuple des Chats fixait la Fosse des Caves. Dans l’heure qui suivit, je vis trois Matous glisser dans l’arène et disparaître. De mon coin, je ne voyais rien de ce qui se passait dans cette fosse d’ombres. Je n’entendais rien, les bruits de la rue couvraient ceux de la fosse. Puis je vis les Matous ressortir. L’un d’eux boitait bas et laissait sourdre un filet de sang sur les pavés de la cour.

Je revins deux fois encore dans l’Immeuble du Bout de la Rue. A défaut de tout voir ou entendre, j’avais compris ce qui se passait. J’étais descendu dans la fosse avec des bottes d’égoutier et une grosse lampe torche. J’éclairais d’abord quelques énormes rats, puis des petits groupes, et progressant vers le fond de la fosse, un véritable grouillement, une multitude menaçante qui m’encerclait et s’attaquait à mes bottes. De quoi paniquer. Je remontais aussi vite que possible pour rejoindre mon coin d’observation. Le scénario était simple : les matous guettaient un rat Isolé et le jeu mortel consistait à essayer de l’attraper avant qu’un régiment de ses congénères ne vînt à son aide. Les Chats chassaient et dévoraient les Rats pendant que les Rats chassaient et dévoraient les Chats. Je n’avais toujours pas vu Ninja. Il était ici, je le savais, ses blessures récentes en témoignaient. Or Il n’avait pas besoin de chasser pour manger, Il avait tout ce qu’il fallait chez moi. Ce n’était pas seulement son instinct de chasseur. C’était simple et terrifiant : Ninja était devenu un implacable tueur de Rats.

Je comprenais maintenant comment Il était arrivé dans le local des poubelles. Ninja avait certainement appartenu à une de ces nichées qui logeaient dans les ruines. Lors d’une sortie, il avait probablement eu la malchance de croiser violemment un rat, d’où les griffures. Il avait fui dans la rue, sa panique redoublée par les passants et les voitures. Il avait parcouru quelques centaines de mètres jusqu’à mon immeuble avant de se cacher dans le local des poubelles. Par la suite, après avoir conquis la terrasse de haute lutte, il avait dû retrouver l’Immeuble du Bout de la Rue, lors d’une de ses chasses. Alors, Il avait reconnu tout ensemble, les lieux de sa petite enfance et ses ennemis héréditaires, les Rats. C’est ainsi que la boucle du destin avait dû se nouer. Ninja était devenu le guerrier Absolu, celui d’une Guerre Totale, où il ne saurait y avoir de demi-mesure : la victoire ou la mort.

Mais la victoire était impossible. La multitude du peuple des rats condamnait Ninja. Chaque nouvelle victoire préparait sa défaite finale. Il n’était déjà plus que cicatrices et balafres. Je craignais l’issue funeste. A chacun de ses retours, je tentais de le retenir en fermant les vasistas. Mais rien n’y faisait. Lorsque les vasistas étaient fermés, Ninja se réfugiait dans le panier suspendu. Il refusait de descendre manger ou de Se faire soigner en ma présence et me fixait d’un regard lourd de reproches. Je finissais par craquer, par ouvrir le vasistas et Ninja filait vers son arène, vers son destin de gladiateur. L’hiver finissait, Ninja avait environ un an. Brutalement, je compris, je sus qu’Il allait mourir. Peu après, Il disparût. Dolores fit bruler un cierge. Je ne Le revis jamais.

A la mémoire d’Yves Touati

PS. J’ai écrit cette nouvelle à la mémoire d’Yves Touati. J’avais rencontré Yves et sa soeur Sarah au début des années 1970. Ils arrivaient à Paris pour faire de la musique alors que je m’apprêtais à quitter le show business. Nous devînmes amis et je les introduisis dans mes réseaux. Puis, ils prirent leur envol pendant que j’étais absorbé par de nouvelles activités. Nous nous perdîmes de vue. Je les retrouvai en 2009 grâce à Jacky Scala, ingénieur du son, ex-patron d’un bar de nuit des seventies, la Scala, très fréquenté par les musiciens. Je retrouvai Yves et Sarah comme si nous nous étions quittés la veille. Yves était en phase de rémission d’un cancer. Il ne parlait pas de sa maladie, il ne se plaignait pas. Mais il était malheureux de ne plus faire de musique et je le poussais à écrire. Plus tard, sur son lit d’hôpital, il me dit qu’il projetait d’écrire sur des moments de sa vie symbolisés par les animaux qu’il avait aimés. Un an après j’ai écrit l’histoire de Ninja pour lui.

Je pense à toi, Yves.

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