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Nomades et sédentaires : l’invention de la guerre

dimanche 24 juillet 2016, par Bernard NADOULEK


A partir du néolithique, 8 000 ans avant notre ère, la guerre émerge à travers l’opposition entre nomades et sédentaires. Pourquoi cette invention de la guerre ? Pour l’appropriation des territoires et des ressources, qui va permettre à deux civilisations concurrentes de se développer. La guerre était un phénomène inconnu jusqu’alors. Des conflits entre clans nomades du paléolithique avaient éclaté, mais sans cette permanence des hostilités qui opposera les nomades et les sédentaires pendant presque 10 000 ans. Cet antagonisme mondial dépassera en importance toutes les guerres qui auront lieu dans chaque foyer de civilisation. Dès le néolithique, le conflit débute avec les razzias des nomades sur les villages sédentaires. Le phénomène de la guerre va s’intensifier avec l’amélioration des armes, à l’âge du cuivre, puis du bronze et du fer. Le conflit se propage avec les vagues d’invasion nomades, qui commencent 3 000 ans avant notre ère avec les Indoeuropéens et les Sémites. Il culmine avec les invasions mongoles du XIIe siècle et décline jusqu’à l’effondrement de leur empire au XVIe siècle. Après 9 600 ans de conflits, d’invasions et de conquêtes, les sédentaires l’emporteront sur les nomades dans le premier conflit géostratégique mondial.

Invasions nomades

Au Nord, les invasions commencent entre 3 000 et 2 500 ans avant notre ère avec les nomades indo-européens qui, depuis leur berceau qui s’étend de l’Europe Centrale à la Russie du Sud, se dispersent en vagues de migration vers l’Europe, le Caucase, l’Anatolie, l’Iran, l’Inde et même le Turkestan chinois. Au cours des millénaires qui suivent, les Indo-européens vont être suivis par des peuples de nomades turco-mongols de l’Altaï. Les vagues d’invasions se succèdent sans discontinuer sur l’Europe, l’Orient et l’Asie : Scythes, Cimmériens, Celtes, Sarmates, Goths, Germains, Huns, Alains, Avars, Obres, Ouïgours, Khazars, Magyars, Petchenègues, Tatars, Mongols, Mandchous. Pendant presque cinq millénaires, les civilisations sédentaires subissent le flux ininterrompu des nomades surgis des steppes. Les invasions nomades culmineront avec les conquêtes des Mongols qui créent le plus grand empire de l’histoire de l’humanité et dominent le monde entre le XIIe et le XVe siècle. L’Asie connaîtra un prolongement de ce conflit avec les invasions de la Chine par les Mandchous au XVIIe siècle. Une des meilleures études de ces invasions nomades venues des steppes d’Asie Centrale, est L’empire des steppes, de René Grousset (1938).

Le même processus va se dérouler au sud de la Méditerranée. Trois millénaires avant notre ère, les tribus sémites qui nomadisent dans les régions désertiques d’Arabie envahissent les communautés urbaines du Moyen-Orient où elles vont donner naissance aux aires de peuplement akkadienne et assyrienne. Puis les Araméens, les Phéniciens et les Hébreux envahissent la côte méditerranéenne. A partir du VIIIe siècle, les invasions arabes portent la culture sémitique à l’Ouest, jusqu’en Espagne du Sud qui devient le califat de Cordoue, au Sud-Ouest jusqu’au Golfe de Guinée, au Sud-Est jusqu’à l’Océan Indien et l’Indonésie, enfin au Nord-Est, dans toute la zone de peuplement des steppes turco-mongoles, jusqu’en Chine. Pour les invasions des nomades sémites, un des meilleurs textes est l’introduction de l’ouvrage Les sept piliers de la sagesse, de T.E. Lawrence (1936), description reprise par Benoist-Méchin dans Ibn Séoud ou la naissance d’un royaume (1990).

Pendant le néolithique, la différenciation entre nomades et sédentaires se fonde sur l’opposition des modes de vie entre les peuples restés nomades, qui continuent de pratiquer la chasse et y ajoutent l’élevage, et d’autre part, les peuples sédentaires qui pratiquent l’agriculture et déploient leurs industries. Deux modèles qui se développent de manière séparée sans être encore entrés dans un conflit global. Dans cette différenciation, l’évolution vers les sociétés sédentaires représente-elle un progrès ? Les sociétés nomades restent-elles bloquées à un stade primitif, incapables d’évoluer, de croître et de créer des institutions politiques ? La guerre est-elle la cause ou le résultat d’un décalage de développement ? Il y a au moins deux thèses en présence, pas nécessairement contradictoires, sur la question de l’évolution des nomades et de la guerre. La thèse de Pierre Clastres, qui nous décrit des petites sociétés nomades, quasi libertaires, pour qui la guerre est un obstacle dressé contre l’avènement de l’État. La seconde thèse est celle que nous pouvons déduire des travaux de René Grousset : des hordes de cavaliers nomades très hiérarchisées qui, par nécessité, inventeront la guerre totale et créeront des empires militarisés.

L’hypothèse libertaire de la société contre l’Etat

Dans La société contre l’État (1974), Pierre Clastres nous explique comment les sociétés primitives font obstacle à l’émergence de l’Etat et à la militarisation des sociétés avec une analyse fondée sur l’exemple des Indiens d’Amérique du nord. Selon Clastres, certaines sociétés primitives manifestent une volonté délibérée de limiter leur taille, de ne pas accepter une productivité économique dont elles n’ont pas besoin et de bloquer l’émergence d’un pouvoir politique coercitif. Les sociétés nomades connaissent les phénomènes de pouvoir, mais les chefs y ont un rôle subordonné à leur capacité de préserver l’équilibre du groupe, et l’organisation politique est conçue pour empêcher l’apparition d’un pouvoir centralisé. Selon R. Lowie, cité par Clastres, trois caractéristiques du chef sont communes aux Indiens des deux Amériques : d’abord, il est l’instance modératrice du groupe, il est celui qui restaure l’harmonie en cas de conflit, c’est un « faiseur de paix » ; ensuite, pour accomplir cet office de médiation, le chef doit être un bon orateur ; enfin, il doit être généreux de ses biens, qu’il doit sans cesse distribuer selon les demandes incessantes des membres de son groupe. Tout se passe comme si le chef devait "rembourser" en permanence les avantages que lui procure sa situation privilégiée.

Si le pouvoir centralisé n’apparaît pas chez les nomades, c’est donc parce que son émergence reste bloquée par des mécanismes spécifiques, constitutifs de la société. Ainsi, il ne s’agit pas d’un décalage de développement entre les sédentaires et les nomades. Ces derniers sont parfaitement capables de progrès et le montrent avec leur maîtrise de l’élevage. Plutôt qu’un décalage de développement, il s’agit de deux projets de société qui ont divergé au néolithique. L’un, celui des agriculteurs sédentaires, entre dans une voie qui conduit à l’institution du pouvoir politique, à ses instruments de coercition, à la division entre dominants et dominés, à des relations économiques d’exploitation et à une division de la société en classes. L’autre, celui des nomades chasseurs, préserve une organisation sociale à taille humaine en limitant le nombre des membres du groupe social de base, en limitant le temps consacré au travail, ainsi qu’en bloquant délibérément l’institution d’un pouvoir politique centralisé. Cette divergence aboutit à la différenciation entre deux modèles de civilisation, nomade et sédentaire, dont les structures économiques et politiques s’opposent.

Clastres complète sa théorie en 1997 avec un petit ouvrage, Archéologie de la violence ; il y étudie le rôle de la guerre dans les sociétés primitives. Les sociétés primitives seraient par essence guerrière car chacune se définit par opposition à ses voisines. Chacune d’elles cherchant à préserver son être, sa cohésion, en refusant un développement économique et démographique cumulatif, la division de la société en classes. En refusant également le commandement, la centralisation et la hiérarchisation du pouvoir politique. Dans cette optique, la guerre serait une force centrifuge destinée à maintenir la séparation des sociétés primitives, à maintenir leur indépendance politique, "si les ennemis n’existaient pas, il faudrait les inventer". En dernière analyse, Clastres revient à sa thèse principale : la guerre, dans sa logique centrifuge de dispersion, est le plus sûr moyen de bloquer l’apparition de l’Etat centralisé, de la société hiérarchisée. Le refus de l’Etat, c’est le refus de la loi extériorisée, instrumentalisée, c’est le refus de la soumission. Le moyen de ce refus, c’est la guerre, non tant contre l’ennemi, que contre l’Etat.

Cette hypothèse libertaire est-elle crédible compte tenu de ce que sont devenus les rapports entre l’Etat et la guerre, de l’antiquité à nos jours ? Nous pouvons la considérer comme plausible pour l’Amérique du Nord avant la colonisation : un territoire isolé des grands courants de la mondialisation. Territoire dont l’étendue, la richesse des ressources et le faible peuplement, permettent de limiter les affrontements. Comme nous allons le voir, il en va très différemment de la seconde hypothèse, qui s’inscrit au cœur des rencontres entre les civilisations d’Asie, d’Orient et d’Europe, où convergent militarisation, hiérarchisation de la société et des pouvoirs de plus en plus centralisés.

L’hypothèse militaire de la guerre totale

Pourquoi et comment les nomades inventent-ils la guerre ? Dans les steppes eurasiatiques et le basculement extrême des conditions climatiques, les nomades indo-européens puis turco-mongols sont confrontés à des conditions d’existence très sévères et deviennent naturellement des guerriers. Leurs deux activités majeures, la chasse et l’élevage des troupeaux sont des préparations directes à la guerre. La chasse permet de s’exercer quotidiennement à la monte de chevaux, aux tactiques de traque et au tir à l’arc sur les cervidés en plein galop. La garde des troupeaux, la défense contre les prédateurs ou contre les razzias des peuples voisins complètent cette éducation. C’est à partir de ces deux activités d’élevage et de chasse que les Mongols, les hommes de l’arc et du cheval, construisent les fondement de leur supériorité militaire. Le contrôle des troupeaux et des pâturages fait entrer les nomades dans le processus d’organisation et de hiérarchisation. Les mœurs plus frustes et plus brutales des nomades vont durcir les méthodes de combat. Durcissement qui se transmettra progressivement aux civilisations sédentaires conquises par les nomades.

Les causes des invasions tiennent aux cycles géo-climatiques. Dans les steppes, la succession de bonnes saisons entraîne invariablement une croissance démographique des troupeaux et des hommes. Mais cette croissance est toujours stoppée : soit par les mauvaises saisons, soit parce qu’elle a atteint la limite de l’espace et des ressources disponibles. D’un côté, pour l’élevage, les pâturages ont un rendement constant qui ne peut suffire à une trop grande croissance des troupeaux. D’un autre côté, pour la chasse, les réserves d’espèces animales s’épuisent, parallèlement à la croissance démographique humaine. Ainsi, pendant les périodes difficiles, poussés par une nécessité impérieuse, les clans nomades commencent généralement par se battre entre eux pour les ressources disponibles, jusqu’à ce qu’un chef parviennent à les unir pour les lancer à l’assaut des civilisations sédentaires et de leurs stocks agricoles.

Les loups surgissent alors de la steppe avec tout l’avantage de leur culture guerrière, de leur organisation militaire, de leur mobilité par rapport aux armées de fantassins sédentaires et la supériorité de motivation de ceux qui n’ont rien à perdre. Pendant des milliers d’années, les invasions s’achèvent immanquablement par la victoire des nomades sur les sédentaires. Les archers à cheval jaillissent par surprise, lâchent leurs volées de flèches meurtrières, disparaissent avant que l’adversaire puisse réagir, puis ils réapparaissent, harcelant l’ennemi, l’épuisant sans même que celui-ci ne parvienne à se battre. La maîtrise technique du cheval et de l’arc, la maîtrise tactique du harcèlement et la maîtrise stratégique de la mobilité, sont complétées par la cruauté implacable des nomades auxquels les duretés de l’existence ont enseigné la fragilité de la vie. C’est la guerre totale et ses pyramides de têtes coupées. Une supériorité militaire qui vaudra aux nomades la suprématie absolue pendant des siècles. Une fois qu’ils ont pris le pouvoir sur des sociétés sédentaires beaucoup plus riches et sophistiquées, les nomades remplacent la noblesse locale et se laissent facilement séduire par les fastes et le confort d’une vie sédentaire. Ce faisant, ils ne tardent pas à perdre une bonne part de leurs qualités guerrières et se trouvent bientôt à leur tour à la merci de nouvelles invasions nomades surgissant des steppes. Cette explication vaut aussi bien pour les nomades indo-européens puis turco-mongols au Nord, que pour les sémites puis les musulmans au Sud.

La croisée des chemins

Autre phénomène récurrent : les invasions jettent aussi des passerelles entre les aires de civilisation orientale, européenne, asiatique, indienne, entre des mondes qui se développaient séparément. Après les conquêtes, les itinéraires d’invasion sont empruntés par les marchands, et le développement économique s’en trouve stimulé. Les nomades établissent des circuits d’échange entre les civilisations. Le commerce au long cours s’ébauche, les échanges de produits ou d’idées commencent, des influences se croisent. Ainsi, les conquêtes des Musulmans, puis celles des Mongols, feront de la fameuse Route de la Soie la principale artère terrestre du commerce mondial et contribueront à l’accélération des échanges commerciaux entre l’Orient, l’Europe et l’Asie. Les Mongols créeront le plus grand empire de l’histoire en instaurant une pax mongolika qui, bien que régulièrement interrompue par les conquêtes, atteindra un niveau de civilisation élevée. L’instauration de la Yasa, la "grande loi" mongole, avec ses règles de droit civil, pénal et commercial, permet d’assurer la sécurité des populations, la propriété de leurs biens, la libre circulation des marchands et la régularité des transactions. La mise en place d’un service de poste et de relais permettra d’assurer les communications entre l’Asie, l’Europe et l’Orient. Ce processus est bien décrit par Chantal Lermercier-Quelquejay dans un petit ouvrage intitulé La paix mongole (1970). Les nomades sont bien parvenus à construire des Etats pérennes.

Ce conflit géostratégique mondial entre nomades et sédentaires s’achève à l’avantage des sédentaires au début du XVIe siècle, avec l’implosion de l’Empire mongol. Cette implosion est due à trois causes principales. La première est la décadence produite par les rivalités internes des différentes hordes qui se sont séparées et affaiblies. La deuxième est le développement de l’artillerie moderne qui bat en brèche la supériorité militaire des cavaliers nomades. La supériorité technologique des sédentaires l’emportant définitivement sur les qualités guerrières des nomades. La troisième, curieusement, est la tolérance religieuse des Mongols. Toutes les grandes religions de l’époque sont présentes dans l’Empire mongol où Tengri, « le ciel très haut », la principale divinité du chamanisme mongol peut, selon les chamans, contenir tous les autres dieux. Pendant que l’Europe passe de l’Inquisition aux Guerres de Religion, tout en poursuivant le combat contre l’Islam, la capitale mongole de Karakorum est le seul lieu au monde où, sans affrontements religieux, les temples bouddhistes voisinent avec les mosquées et les églises chrétiennes nestoriennes. Cette tolérance sonnera la perte des Mongols dont les antagonismes seront exacerbés par les conversions de certaines tribus à des religions beaucoup moins tolérantes que leur chamanisme originel. L’issue de ce conflit géostratégique entre nomades et sédentaires sera la montée des impérialismes religieux qui caractérisent les empires sédentaires.

La guerre entre nomades et sédentaires, commencée par des escarmouches au néolithique 8 000 avant notre ère, se poursuivra jusqu’au XVIe siècle, soit pendant presque 10 000 ans. C’est l’invention de la guerre qui est à l’origine de la militarisation des sociétés, de la formation de pouvoirs centralisés et de la soumission généralisée à l’autorité des Etats.

La guerre en Occident : de la guerre sainte a la guerre absolue
La guerre dans l’Orient Ancien
On peut caractériser la tendance dominante de la guerre en Occident par une conception de la stratégie directe qui émerge avec le récit la guerre sainte de l’Ancien Testament et qui trouve sa théorie moderne au xixe siècle avec le concept de guerre absolue de Karl Von Clausewitz .

La stratégie directe, qu’on peut illustrer par la formule « un contre un », représente tous les cas de conflit où deux camps se font face, même si chacun d’eux peut comprendre un nombre indéfini de protagonistes. Le conflit prend alors un caractère bipolaire qu’on peut illustrer par l’image du duel entre deux individus, deux équipes, deux organismes, deux États ou deux alliances d’États. Dans le conflit bipolaire ou dans le duel à un contre un, le principe idéal de l’action consiste à surenchérir jusqu’au bout sur l’action de l’adversaire, à franchir toutes les étapes de l’escalade, à se battre jusqu’au bout pour vaincre. Compte tenu de la montée aux extrêmes de la violence, il faut donc être prêt à accepter l’éventualité de la mort en cas d’échec. Le principe du Direct est donc d’être prêt « à vaincre ou à mourir ». C’est une vision unidimensionnelle du conflit, centrée sur la situation qu’il faut affronter, la difficulté qu’il faut résoudre ou la bataille qu’il faut gagner, en se concentrant sur le rapport des forces en présence. La règle tactique du Direct est l’escalade, c’est-à-dire un mécanisme d’action et réaction provoquant une surenchère d’attaques et de contre-attaques qui se succèdent, selon Clausewitz, dans une « montée aux extrêmes de la violence ». Cette escalade a pour but la victoire décisive, consistant à détruire les forces de l’adversaire et à l’abattre. La Guerre Totale et le commandement militaire unifié permettent d’optimiser le déplacement et l’impact des forces sur les axes d’opérations pour l’emporter par la destruction des forces adverses. Dans cette forme de guerre totale, la limite est la destruction mutuelle des protagonistes .

Comment cette conception de la guerre émerge-t-elle ? Qu’a-t-elle de spécifique ? En quoi tranche-t-elle avec les pratiques qui la précèdent ? Les peuples de l’Orient Ancien font la guerre de manière limitée : les armées sont peu nombreuses, peu entraînées, manquent de logistique. Le plus souvent, la fonction de la guerre est aussi pragmatique que celle du commerce : on cherche à faire du butin ou des prisonniers qui seront vendus ou utilisés comme esclaves. Compte tenu de cette conception pragmatique de la guerre, on emploie volontiers la ruse pour minimiser les risques. L’idée qu’on puisse risquer sa vie dans un conflit est bien sûr présente, mais on essaye d’éviter une possibilité aussi extrême en attaquant l’ennemi par surprise, en lui tendant des embuscades. On cherche bien la victoire mais on utilise la ruse pour prendre le minimum de risque. Pendant la conquête de la Terre Promise, les Hébreux vont inaugurer une forme d’affrontement radical qui révolutionne les formes de guerre pratiquées à leur époque. Avec la guerre sainte, les choses vont changer radicalement : le monothéisme, le Dieu unique, la vérité unique, une vérité qui vaille qu’on puisse mourir pour elle, rendent le risque ultime envisageable. L’homme a trouvé une cause qui le dépasse ; la guerre sainte justifie le fait qu’on tue et même qu’on puisse mourir pour Dieu. La révolution monothéiste rend le sacrifice personnel acceptable dans le but de léguer la vérité unique aux générations futures.

La Guerre Sainte et le tribut de Dieu

La Bible traite de la Guerre Sainte et des combattants dans le Deutéronome . Le texte met d’abord l’accent sur le fait que même lorsque les Hébreux combattent une armée supérieure en nombre, ils ne doivent pas s’en effrayer car l’Éternel marche et combat à leurs côtés pour leur donner la victoire. Pendant leurs pérégrinations pour atteindre la Terre Promise, quand les Hébreux passent devant une ville, ils doivent d’abord l’inviter à la paix et si cette ville répond dans le sens de la paix, elle paie simplement un tribut. Mais si la ville veut faire la guerre, les Hébreux devront l’assiéger. Jéhovah, Dieu des armées, la livrera en leur pouvoir et tous les habitants mâles devront être passés par le tranchant de l’épée, les femmes, les enfants et les animaux tenant lieu de butin. Mais dans les villes de la Terre Promise que l’Éternel a données aux Hébreux comme héritage, ils ne doivent pas laisser subsister une âme. Hétéens, Amorréens, Cananéens, Phérézéens, Hévéens et Jébuséens, tous (hommes, femmes, enfants, vieillards) doivent être exterminés pour qu’ils ne puissent transmettre aux Hébreux les abominations commises en l’honneur de leurs dieux et pour que ces derniers ne deviennent pas coupables envers l’Éternel. Dans cette nouvelle forme de guerre totale, les valeurs transcendantes du monothéisme justifient le massacre des ennemis qui ont offensé l’Éternel par leurs pratiques idolâtres mais également le fait que les Hébreux acceptent le risque suprême de la mort. Ainsi, non seulement les Hébreux acceptent l’éventualité du sacrifice de leur vie au nom des valeurs du monothéisme mais, au contraire des mœurs militaires de l’Orient Ancien, dans les villes que Dieu destine à son peuple élu, la Guerre Sainte implique l’extermination de tous ceux qui ont offensé Dieu.

Les valeurs guerrières du monothéisme

La nouvelle conception de la guerre des Hébreux tranche donc radicalement avec les pratiques de l’Orient Ancien : dans la Guerre Sainte, Dieu participe à la bataille à la tête de Son peuple élu, Il suggère une ruse ou Il intervient par un miracle, en abattant par exemple les murs de Jéricho. Dans les batailles contre les peuples qui L’ont offensé par leurs croyances idolâtres, Il commande de tuer tout le monde et de tout détruire par le feu. La destruction de l’adversaire et de ses biens sont le tribut payé à Dieu pour la victoire.

Ainsi, les valeurs qui vont révolutionner la guerre ne sont pas militaires mais religieuses. Contrairement à la prudence et au pragmatisme des armées de l’Orient Ancien, les Hébreux pratiquent une violence totale et acceptent l’éventualité du sacrifice suprême et de la mort pour Dieu, au nom de Sa vérité unique et de Sa Loi. Paradoxalement, l’interdiction de la violence individuelle, « Tu ne tueras point », permet de légitimer la violence collective menée pour Dieu et avec Lui. De même, l’égalité devant la Loi fait de chaque juif un guerrier se battant librement pour un idéal commun, et elle fait des Hébreux une armée du peuple capable d’une extrême cohésion au combat. Comme pour les Français de 1789, l’efficacité de la guerre totale ne dépend pas de seulement de méthodes militaires ; l’homme n’accepte de se sacrifier que pour des idéaux plus grands que lui.

Mais, la guerre totale recèle aussi un paradoxe : la violence absolue du conflit produit un effet psychologique qui dissuade beaucoup d’ennemis potentiels et réduit le nombre de batailles à livrer. En exterminant ceux qui ont offensé Dieu, les Hébreux répandent une terreur qui réduit le nombre d’adversaires prêts à affronter une détermination collective aussi absolue. Paradoxalement, en acceptant le risque suprême de la mort, on augmente aussi ses chances de survie. Ainsi, la logique du monothéisme et celle de la guerre totale se rejoignent dans une rationalité paradoxale qui est précisément celle de la stratégie, son essence même, qui consiste en une inversion du sens commun : « Si tu veux la paix, prépare la guerre », « La meilleure défense est l’attaque », etc.

Le désert, l’Alliance, les nombres et l’organisation

Après l’esclavage en Égypte, l’exode dans le Sinaï permet aux Hébreux de retrouver leur culture nomade et de se retremper au feu du désert avant de se lancer à la conquête de la Terre Promise. La « logique » religieuse du conflit va entraîner la mise en œuvre d’une logique globale et la mise en place d’une véritable « machine de guerre » .

Premièrement, l’efficacité de la Guerre Sainte procède de l’Alliance avec Dieu, garante de l’alliance des douze tribus. L’Alliance permet d’instaurer un commandement militaire unifié et de concentrer les forces des douze tribus dans l’action.

Deuxièmement, l’organisation commence par le dénombrement des hommes. Dans les guerres antiques, le nombre était un facteur moins efficace que les vertus guerrières de la noblesse, qui décidaient de l’issue des batailles. Avec les Hébreux, le nombre devient un facteur décisif. D’autant plus qu’il ne s’agit pas de compter les hommes de manière anonyme mais de dénombrer chaque tribu pour constituer des bataillons dans lesquels chacun se bat au milieu des membres de son clan, ce qui accroît la motivation de tous.

Troisièmement, les nécessités de la survie dans le désert conduisent à une organisation rationnelle du camp. La rigueur de la vie dans le désert et l’âpreté du combat quotidien pour se procurer les ressources nécessaires à la survie dans un milieu hostile impliquent de compter les hommes et, surtout, de les organiser, si on veut répartir rationnellement ces ressources.

Quatrièmement, les Hébreux sont en train de transformer une foule anarchique et inorganisée en dispositif rationnel, efficace et mobile. Mobile, car l’ordre du camp conduit logiquement à un ordre de marche. Les Hébreux sont redevenus des nomades, et la rapidité de leurs déplacements leur confère un avantage stratégique fondamental : surgir là où on ne les attend pas. L’ordre de marche s’organise autour d’un centre de gravité : l’Arche d’Alliance, symbolisant le fait que Dieu marche avec Son peuple. La tribu de Lévi va porter l’Arche, et Moïse va consacrer le commandement de Dieu selon lequel les premiers nés de chaque tribu, appartenant à Dieu, seront confiés aux Lévites chargés d’en faire la garde spéciale de l’Arche. Confondant les lignages, Moïse noue l’écheveau des tribus en un peuple qui marche.

La rationalité religieuse du monothéisme continue de se combiner avec la rationalité militaire de la Guerre Sainte.

Cinquièmement, l’ordre de marche ne tarde pas à se transformer en ordre de bataille. Les tribus deviennent des machines de guerre capables de pratiquer la guerre éclair.

Le rouleau de la guerre

Pour la bataille, les manuscrits de la Mer Morte montrent qu’au contraire des mêlées confuses de l’époque, l’armée des Hébreux continue de développer sa double rationalité de l’affrontement, religieuse et militaire. Elle se dispose en formation de combat, avance calmement au pas jusqu’à la ligne ennemie et, pendant que résonnent les trompettes de la tuerie, toute la troupe fait retentir « une immense clameur guerrière pour faire fondre le cœur de l’ennemi ». Alors même que l’ennemi est sous le choc de cette première offensive psychologique, et avant la mêlée, le lancement des javelots de combat inaugure ce qui deviendra, entre 2 500 et 3 000 années plus tard, la préparation d’artillerie. L’offensive se développe alors tout azimut pour casser le dispositif militaire adverse jusqu’à mettre l’ennemi en fuite, jusqu’à ce qu’il ait « tourné sa nuque ». C’est alors la poursuite jusqu’à la destruction totale de l’ennemi. L’art de la tactique vient d’émerger : il consiste à s’assurer des conditions qui permettent de vaincre sur le champ de bataille. C’est aussi la naissance d’une conception globale de la stratégie, qui mettra plus de vingt-cinq siècles à trouver une justification philosophique rationnelle avec la « guerre absolue » de Clausewitz.

Vers la défensive

Chaque conception de la guerre a sa limite. Après avoir conquis la Terre Promise grâce à la Guerre Sainte, qui est une doctrine offensive, les Hébreux vont être peu à peu contraints à la défensive. Dès leur installation sur la Terre Promise, un mouvement prophétique dénonce la décadence de la religion juive qui, en se sédentarisant, s’assimile parfois aux croyances polythéistes locales. L’unification du royaume et l’apparition de l’État créent les conditions classiques du métissage culturel. Alors, les prophéties annoncent les défaites devant des ennemis qui seront les instruments de la colère de Dieu devant la corruption de Son peuple. Mais les prophètes réaffirment aussi l’espérance eschatologique du relèvement d’Israël et de l’avènement de la Vérité divine sur terre.

Après le règne de Salomon, qui marque le sommet de la puissance juive, une période de décadence et de défaites va commencer à partir de la première destruction du Temple par Nabuchodonosor en 587 avant J.-C. En effet, les Hébreux restent un petit peuple par rapport aux grandes puissances de l’époque : l’Égypte, Babylone, la Perse, puis la Grèce et l’Empire Romain. De plus, leur territoire se situe sur les voies de communication entre l’Orient et l’Afrique. Cette situation est un avantage pour le commerce mais, du temps de Salomon, c’est justement la richesse des Hébreux qui excite les convoitises. Les agressions sont également causées par les mœurs des Juifs eux-mêmes, le peuple « à la nuque raide » . Sur le plan socio-politique, leurs principes de liberté et d’égalité tranchent de manière brutale avec les mœurs autoritaires des civilisations orientales. Les puissances n’auront de cesse que de réduire à leur merci ce peuple trop libertaire. La domination des Babyloniens, des Perses, des Grecs, puis des Romains, va provoquer de nombreux mouvements de résistance et un cycle continu de phases de rébellion puis de répression. La deuxième destruction du temple par les Romains aboutira à la dispersion du peuple juif en l’an 70.

La première forme de stratégie défensive des Hébreux est un négatif de la guerre sainte : elle s’illustre dans des mouvements de résistance qui iront parfois jusqu’au suicide collectif comme celui des défenseurs de la citadelle de Massada . Pendant cinq siècles, devant la domination des Babyloniens, des Perses, des Grecs puis des Romains, les soulèvements populaires sont endémiques mais, malgré quelques courtes périodes d’indépendance, les Hébreux sont asservis. Les mouvements de résistance sont impitoyablement réprimés. Pendant ces troubles, les communautés juives sont dispersées.

La deuxième forme de stratégie défensive des Hébreux est la diaspora (en grec, « dispersion ») : une errance qui va durer deux millénaires, à travers un cycle de persécutions et de déplacements des communautés. Après la stratégie d’offensive totale de la guerre sainte, voici venu le temps de la stratégie de défensive totale et de la dispersion. Sans État, sans institutions, sans armée, comment le réseau de la diaspora va-t-il permettre au peuple juif de maintenir son identité et de se déplacer deux millénaires durant pour survivre face aux persécutions, aux pogroms et à l’holocauste ? Grâce au monothéisme, à l’étude et à l’interprétation des textes sacrés.

Le monothéisme aura été à la fois à l’origine de la stratégie offensive de conquête de la Terre Promise des Hébreux, à l’origine de leur décadence dans l’assimilation pendant la période du royaume, ainsi qu’à l’origine de leur stratégie défensive et de leur survie dans la diaspora. Le cycle de l’offensive a repris avec la création de l’État d’Israël en 1948 et les guerres israélo-arabes de 1967 et 1973. La première et la deuxième Intifada, actuellement en cours, marquent-elles un retour vers le cycle défensif ? Dans quelle mesure l’étude de l’histoire et de ses interprétations peut-elle éviter un nouveau cycle de guerre sainte, persécution, destruction, dispersion ?

La stratégie directe : du jeu d’Échecs à la guerre absolue

Pour retrouver une filiation des doctrines de la guerre totale en Occident, après la guerre sainte des Hébreux, revenons au jeu d’Échecs pour montrer la continuité entre ses principes et ceux que développe Clausewitz à travers son concept de guerre absolue. La guerre totale relève d’une conception de la stratégie qu’on peut formaliser à travers un système de conflit bipolaire à « un contre un », où les adversaires se livrent à une surenchère d’attaques et de contre-attaques en provoquant une escalade qui a pour but la victoire décisive et la destruction des forces adverses.
Le jeu d’Échecs représente un bon modèle de stratégie directe : l’échiquier et les deux camps adverses illustrent l’espace limité du champ de bataille et de sa puissante combinatoire. L’ouverture des hostilités est marquée par une bataille pour le contrôle du centre, afin d’avoir ensuite la liberté de diriger son attaque aussi bien sur l’aile droite que sur l’aile gauche. L’affrontement du milieu de partie est marqué par un jeu de combinaisons qui se caractérise : par la concentration des pièces sur un point faible du dispositif ennemi ; par le sacrifice, qui permet de forcer le jeu adverse ; par la puissance de calcul, qui permet d’obtenir la supériorité numérique dans l’échange des pièces. La fin de partie est marquée par la nécessité d’abattre le roi adverse (le Mat) et d’obtenir la victoire décisive.

Clausewitz , un officier prussien (1780-1831), va formaliser cette vision à travers le concept de Guerre Absolue, qui s’inspire de celui de Guerre Totale que la Révolution Française, puis Napoléon, ont imposé à l’Europe. Le principe de la montée aux extrêmes de la violence, ou escalade, est justifié ainsi : « Celui qui use sans pitié de la force et ne recule devant aucune effusion de sang prendra l’avantage sur son adversaire si celui-ci n’agit pas de même… On ne saurait introduire un principe modérateur dans la philosophie de la guerre sans commettre une absurdité… La guerre est un acte de violence et il n’y a pas de limite à la manifestation de cette violence. Chacun des adversaires fait la loi de l’autre, d’où résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes. » Le but de l’escalade est la destruction des forces adverses car : « Tant que je n’ai pas abattu l’adversaire, je peux craindre qu’il m’abatte. » Les conceptions antiques de la guerre sainte des Hébreux, tout comme celles du jeu d’Échecs, sont philosophiquement rationalisées.
Cependant Clausewitz contrebalance le concept de guerre absolue et sa doctrine offensive, par le principe de « dissymétrie de l’attaque et de la défense » , qu’il illustre par l’analyse des campagnes napoléoniennes de Russie et d’Espagne. Au début d’un conflit, l’avantage revient à l’agresseur qui peut créer la surprise en choisissant le moment et le lieu de l’attaque tout en dynamisant le moral de ses troupes grâce aux premières victoires. Mais, si l’attaquant n’emporte pas une « victoire décisive » par la destruction des forces adverses avant le point culminant de l’attaque, c’est-à-dire le moment où le gros de ses forces est en action, l’avantage revient au défenseur. Ce dernier connaît son territoire, combat près de ses réserves stratégiques, peut susciter des actions de francs-tireurs à l’intérieur des lignes ennemies. De plus, le moral de ses troupes est mobilisé pour la sauvegarde de la patrie pendant que celui de l’agresseur baisse. Ce principe des guerres de libération nationale est théorisé à partir des échecs militaires napoléoniens en Espagne et en Russie. Ainsi, malgré sa vision offensive initiale de la guerre totale, Clausewitz finit par conclure sur la supériorité de la défense, expliquant peut-être par là-même la fragilité de la doctrine offensive des Hébreux, tout comme les risques du jeu offensif de combinaison aux Échecs, par rapport à la position plus aisée du jeu de position qui peut se satisfaire d’attendre les erreurs de l’adversaire.

La Seconde Guerre Mondiale et la montée aux extrêmes des idéologies
Pendant la Seconde Guerre Mondiale, tous les protagonistes appliquent les conceptions de la guerre absolue de Clausewitz et, chacun à leur manière, le principe de la destruction de l’adversaire. Les puissances de l’Axe pratiquent la guerre totale non seulement dans leurs campagnes militaires mais avec les camps de la mort, les massacres de masse et le génocide. Les officiers de l’état-major allemand, qui ont tous lu Clausewitz, ont mis au point une forme de guerre offensive, le blitzkrieg (guerre-éclair combinant la force des blindés et de l’aviation) qui doit, selon eux, éviter l’inconvénient de la dissymétrie de l’attaque et de la défense en leur donnant la victoire avant le « point culminant de l’attaque ». Cependant, l’état-major allemand n’évitera pas les échecs, notamment contre l’Angleterre et l’Union Soviétique. Les Allemands commettront presque les mêmes erreurs que Napoléon en ne parvenant pas à battre les Soviétiques avant le point culminant de l’attaque, et la contre-offensive russe sera déterminante dans leur échec.

Les Alliés anglo-saxons ne sont pas en reste : à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, ils illustrent également cette rationalité meurtrière de la guerre totale avec leurs bombardements sur l’Allemagne et le Japon. En février 1943 à la conférence de Casablanca, alors que l’ennemi est virtuellement battu, les Alliés décident de « détruire et disloquer le système militaire, industriel et économique allemand et de miner le moral de son peuple jusqu’au point où sa capacité de résistance armée se trouvera totalement affaiblie ». Les Alliés s’arrogent unilatéralement, en pleine guerre, le droit de bombarder les populations civiles : 1 350 000 tonnes de bombes sur l’Allemagne vont faire 300 000 morts et 700 000 blessés. À la conférence de Postdam, les Alliés annoncent « la destruction inévitable et complète des forces armées japonaises ». Les bombardements qui dévasteront Tokyo feront 83 000 morts ou disparus, puis l’arme nucléaire fera 74 000 morts et 84 000 blessés à Hiroshima, puis 40 000 morts et 40 000 blessés à Nagasaki. La montée aux extrêmes de la violence a provoqué, dans les deux camps, le retour à une conception archaïque et barbare de la guerre, une montée aux extrêmes des idéologies où se combinent la loi biblique du Talion, les vieux mythes guerriers des Germains et le rationalisme stratégique de la guerre totale.

Selon Clausewitz, la guerre est « le produit de deux facteurs inséparables : l’étendue des moyens dont il [l’adversaire] dispose et la force de sa volonté » . Dans la guerre totale, la montée aux extrêmes de la volonté engendre une régression qui se traduit par une amplification du massacre et de son discours de justification idéologique. Côté allemand, ce sera le nazisme et son génocide pendant que, côté allié, l’antinazisme poussera la logique meurtrière des bombardements jusqu’au détriment de l’intérêt des Alliés. En effet, pour ces Alliés, la montée aux extrêmes des idéologies est telle qu’ils ne tiennent pas compte des avertissements de leurs propres géopoliticiens qui avaient prévu que l’écrasement total de l’Allemagne et du Japon ouvrirait au communisme les portes de l’Europe de l’Est et de la Chine.

Violence et rationalité

Ainsi, même si les Occidentaux ont connu d’autres conceptions de la guerre, comme celle de la guerre juste ou de la stratégie indirecte maritime anglaise, puis américaine , dans des circonstances graves, la guerre totale est bien ce qui caractérise le mieux leur conception militaire, comme l’ont sinistrement démontré les guerres révolutionnaires et napoléoniennes, la Guerre de Sécession et les deux guerres mondiales du xxe siècle.

Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de stigmatiser les Hébreux, les Allemands ou les Anglo-Saxons, en leur attribuant une propension plus grande à la cruauté ou aux massacres. Comme l’histoire le montre à l’envi, la violence et la cruauté sont malheureusement réparties chez tous les hommes et dans toutes les cultures ; seules leurs formes varient. Nous avons déjà développé l’hypothèse selon laquelle chaque civilisation, à chaque phase de son évolution, produit ses propres formes de barbarie. Il s’agit maintenant de montrer : d’abord, comment les doctrines de la guerre et de la stratégie se construisent à partir des couches culturelles les plus profondes d’une civilisation ; ensuite, comment ces doctrines orientent les comportements collectifs, et de manière d’autant plus radicale qu’il s’agit d’une doctrine de la guerre totale ; enfin, comment les discours idéologiques viennent, après coup, justifier la violence des vainqueurs et condamner celle des vaincus.

Un dernier point est à souligner avec force : du point de vue d’une évolution civilisatrice, on oppose volontiers le monde ordonné par la raison et le progrès à celui de la violence qui surgit comme une force archaïque et irrationnelle. Rien n’est plus factice que cette opposition. De manière générale, dans toutes les civilisations, les formes qu’emprunte la violence s’expriment de manière très rationnelle par rapport à la manière dont elles se construisent à travers l’histoire. Ce qui fait la spécificité de l’Occident, c’est même la place centrale qu’y tient la rationalité et la manière systématique dont celle-ci se déploie dans la guerre. Dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Max Weber fait la même observation dans son analyse de l’impact du protestantisme sur la révolution industrielle. Ce qui, du point de vue économique, distingue l’Occident du reste du monde, n’est pas la conscience de la nécessité du développement économique ou de la recherche du profit mais, selon Weber, le rationalisme systématique, tant religieux qu’économique, avec lequel les bourgeois protestants ont fondé le capitalisme. Il en va de même dans les rapports entre la guerre et la civilisation occidentale ; la rationalité systématique de la violence, tant religieuse ou culturelle que militaire, y est poussée jusqu’à l’extrême, depuis la période biblique jusqu’à nos jours.

La guerre en Asie, de Sun Tzu à Mao Tsé Toung

Les Royaumes Combattants

On peut caractériser la tendance dominante de la guerre en Asie par une conception de la stratégie indirecte qui prend forme avec L’Art de la Guerre de Sun Tzu et se réactualise au xxe siècle avec la guerre révolutionnaire de Mao Tsé Toung.
La stratégie indirecte, qu’on peut illustrer par la formule « tous contre tous », représente tous les cas de conflit où un nombre indéfini d’adversaires se regroupent en jeux de coalitions non réductibles à deux alliances. Le conflit prend alors un caractère multipolaire où les protagonistes peuvent s’affronter en nombre indéterminé dans des jeux de coalitions fluctuants qui se déclinent à plusieurs niveaux : un pays peut former une coalition avec des alliés lointains contre un voisin proche, de même qu’une entreprise peut former une coalition avec des concurrents étrangers contre une entreprise concurrente de même nationalité. Dans le conflit multipolaire, de tous contre tous, le principe de l’action consiste à « vaincre sans combattre », un principe mobile et gradué, à mi-chemin entre la guerre limitée (jeux de coalitions permettant de contrer une menace par la dissuasion) et la guerre secrète (espionnage permettant de s’assurer des intentions de l’ennemi pour les contrer avant qu’il ne les mette en œuvre). Au contraire du Direct, l’Indirect propose une vision multidimensionnelle et systémique du conflit. Multidimensionnelle en ce qu’on multipliera les niveaux d’antagonisme sur le plan politique, diplomatique, économique, commercial, dans un jeu complexe de coalitions. Systémique parce que cette démarche stratégique globale cherche à modifier à la fois le système de conflit, les règles de l’affrontement et les relations entre les différents acteurs coalisés. L’efficacité idéale de la stratégie indirecte consiste, selon Sun Tzu, à parer les menaces avant qu’elles ne se concrétisent. Le principe est de « vaincre sans combattre ». Pour ce faire, la règle de l’Indirect est la dissuasion, qui consiste à annihiler l’attaque directe par une menace indirecte : ruse, espionnage, guerre psychologique, coalition avec d’autres forces, pressions économiques ou politiques, guerre secrète, désinformation, etc. Le but étant d’acquérir l’avantage sans avoir à livrer bataille. Là où la stratégie directe consiste à concentrer les forces sur le champ de bataille, la stratégie indirecte consiste à ouvrir le conflit sur le plus grand nombre de dimensions possibles. Mais, plus un système est sophistiqué, plus il est fragile, et dans le système complexe de l’affrontement des stratégies indirectes, la limite est la fragilisation mutuelle des protagonistes. Le principe fondateur de cette théorie est simple et paradoxal : « vaincre sans combattre ». Pour Sun Tzu, le comble de la stratégie ne consiste pas à remporter des batailles ; n’importe quel barbare doté des forces nécessaires peut remporter des victoires. Le fin du fin est de prendre une ville sans donner l’assaut, de renverser l’État sans opérations prolongées et de gagner la guerre sans livrer la bataille . Il ne s’agit pas de s’attaquer aux forces de l’ennemi mais à ses plans .

C’est dans la Chine des Royaumes Combattants, du ve au iie siècle avant notre ère, que cette doctrine va être mise en œuvre. Pendant cette période, une douzaine de royaumes d’importance inégale s’affrontent pour le contrôle de l’ensemble de la Chine. Pendant plus de deux siècles et demi, cette guerre fonctionne comme un système de conflit multipolaire de coalitions mobiles où les royaumes luttent « tous contre tous », jusqu’à l’unification de l’Empire par T’sin Che Houang Ti en 221 avant notre ère. Dans cet affrontement, les royaumes qui se menacent réciproquement tentent chacun de dissuader les attaques directes par des stratégies mobiles de coalition dont le but est de chercher l’avantage dans la répartition des forces avant l’affrontement. Dans ce type de conflit, où les coalitions se forment dans des jeux d’encerclement et se dissuadent mutuellement, les stratégies se superposent et s’enchevêtrent en s’annulant réciproquement, et le mouvement perpétuel des parties assure finalement la stabilité du tout ; c’est pourquoi la guerre des Royaumes Combattants durera plus de deux siècles et demi.

Printemps et Automne

Pendant la période Printemps et Automne, du viie au ve siècle avant notre ère, la civilisation chinoise se redéploie et cette nouvelle doctrine émerge progressivement. Des progrès dans l’agriculture vont entraîner une série de mutations démographique, urbaine, sociale, économique et politique : le système de la bureaucratie des lettrés confucéens se met en place et se généralise au viie siècle avant notre ère. Ces mutations renforcent à la fois la puissance des royaumes chinois, leur développement économique et leurs velléités hégémoniques.

La montée en puissance de l’économie bénéficie principalement aux commerçants, qui édifient d’immenses fortunes grâce à la spéculation : vendre à la hausse, acheter à la baisse, jouer sur les problèmes de transport, de stockage, faire tourner le capital sans répit. Voici de nouveaux principes qui rapprochent le commerce de l’art de la guerre par des similitudes dans la sûreté de décision, la minutie de la préparation, la vitesse de l’action, la précision du calcul, l’anticipation des circonstances. Les mêmes idéogrammes sont utilisés pour nommer les mécanismes de la stratégie et ceux du commerce. Les marchands accumulent de la puissance et se mettent au service de l’État. En retour, les princes utilisent ces mêmes marchands pour la gestion de leur État et, irrésistiblement, la politique est influencée par les mœurs du commerce : spéculation, prévarication, « graisse parfumée », selon l’expression chinoise équivalente à celle du « pot de vin » français, deviennent les maîtres mots de la bureaucratie, de la diplomatie et de la guerre.

Dans cette période de bouleversement généralisé, chaque prince chinois, exalté par le fracas des batailles et les bénéfices des conquêtes, affirme sa volonté de « mettre la terre et le ciel dans un sac », c’est-à-dire d’étendre son hégémonie sur toute la Chine. Grâce au développement économique, la guerre met en branle des armées qui comptent des centaines de milliers d’hommes, et les problèmes d’organisation changent radicalement les règles de la stratégie militaire. Dans ce nouveau contexte, où la guerre et le commerce se développent de concert, le commerce a un effet modérateur sur la guerre qui évolue vers des formes sophistiquées de stratégie, en évitant les destructions inutiles. C’est cette mutation que vient formaliser L’Art de la Guerre. Au contraire de la guerre féodale antique des Chinois et de ses affrontements brouillons, la réforme de L’Art de la Guerre, préconisée par Sun Tzu, va aboutir à la constitution d’armées modernes et à former une nouvelle école de la pensée stratégique. Pour Sun Tzu, le meilleur stratège n’est pas celui qui exerce ses talents sur le champ de bataille ; s’attaquer aux forces de l’ennemi est toujours un risque coûteux et grossier. Il est plus habile de s’en prendre à ses plans grâce à la ruse et, surtout, à l’espionnage. C’est « l’information préalable », acquise grâce aux agents secrets, qui permet de parer les intentions de l’adversaire avant même qu’elles ne se traduisent en actes.

La ruse des sophistes chicaniers

Sun Tzu est un personnage mythique qui incarne la tradition collective de la classe des sophistes chicaniers. Ces sophistes chinois, contemporains des sophistes grecs, ont en commun d’opposer la ruse à la violence et l’intelligence à la force. Mais, à la différence des sophistes grecs qui enseignent la stratégie politique sur l’Agora, les sophistes chinois font office de stratèges militaires pour le compte des princes chinois. Leur conception de la stratégie est fondée sur la révolution culturelle chinoise du ve siècle avant notre ère, qui voient émerger les philosophies confucianiste et, surtout taoïste, auxquelles ils empruntent leur caractère dialectique.

Contrairement aux barbares qui, sans culture commune, doivent recourir à une violence primaire pour régler leurs conflits, les sophistes chicaniers, grâce à leur culture chinoise commune, peuvent communiquer, simuler, dissimuler et se représenter le raisonnement de l’adversaire pour agir sur ses intentions avant qu’elles ne se concrétisent. Il faut savoir comment l’adversaire pense pour pouvoir raisonner comme lui et le tromper ; il faut se représenter le problème à sa manière pour prévoir son comportement et l’abuser ; il faut pouvoir communiquer avec lui pour prévoir ses intentions et agir sur son esprit plutôt que sur ses forces. En bref, la stratégie illustre les concepts clefs du taoïsme : la ruse est non-action car elle substitue les jeux de l’esprit au mouvement des armées, elle est non-pensée car elle consiste à se représenter les choses avec l’esprit de l’adversaire, elle est non-soi car elle fonctionne grâce aux mouvements de l’ennemi.

L’art de la guerre est basé sur la ruse, qui consiste à toujours se comporter à l’inverse du sens commun pour créer la surprise . Il faut paraître faible quand on est fort, fort quand on est faible, loin quand on est proche, proche quand on est loin. Éviter la force de l’adversaire et attaquer ses faiblesses. Maintenir ses forces en mouvement pour dissimuler ses intentions. Calmer le jeu au moment où l’on s’apprête à frapper, se montrer ferme lorsqu’on veut éviter l’affrontement et craintif lorsqu’on s’apprête à frapper très fort. Offrir une issue à un ennemi acculé, pour le frapper au moment où il se croit sauvé. Et, surtout, ne pas se répéter, pour rester imprévisible. Toutes ces conduites paradoxales sont l’essence même de la ruse, qui permet à l’intelligence de l’emporter sur la force.

Le symbole de l’eau

La ruse ne concerne pas seulement le champ de l’action ou les règles de la bataille, selon Sun Tzu, elle repose sur une conception dialectique de la guerre dont le symbole est l’eau. L’eau évite les hauteurs et se glisse dans les creux, comme une armée qui évite les forces de l’adversaire et attaque ses faiblesses. L’eau s’adapte à n’importe quel récipient, comme une stratégie qui s’adapte à n’importe quelle situation .
Illustrons ce symbole de l’eau par une anecdote tirée des Stratagèmes des royaumes guerriers . Le royaume des Zhou de l’Est voudrait obtenir de l’eau d’une rivière passant à proximité de sa frontière, pour cultiver ses terres en riz. Mais le royaume des Zhou de l’Ouest, par lequel passe cette rivière, refuse de lui donner cette eau. Les deux camps se préparent à la guerre lorsque Maître Su, sophiste chicanier, propose ses services aux Zhou de l’Est et se rend chez le Prince des Zhou de l’Ouest, à qui il tient ce discours : « Vous vous y prenez mal si vous cherchez à nuire aux Zhou de l’Est ; car la richesse de votre rival tient justement à votre refus. Ils cultivent le blé. Voulez-vous les affaiblir ? Donnez-leur donc l’eau qu’ils réclament : vous ruinerez leur récolte de blé et, une fois qu’ils auront adopté la culture du riz, vous pourrez adopter un chantage sur eux en les menaçant de les priver d’eau à nouveau, si bien que tout le peuple de cet État aura les yeux tournés vers vous et vous serez maître de son destin. » Le prince des Zhou de l’Est se laissa convaincre et Maître Su fut récompensé dans les deux royaumes.

On peut considérer de manière logique que l’eau et la culture du riz rendront les Zhou de l’Ouest plus puissants ou, au contraire, de manière dialectique, qu’elles les rendront plus puissants… et plus dépendants. Plus dépendants parce qu’ils auront délaissé la culture du blé qui ne dépendait que d’eux, pour adopter celle du riz qui, même si elle les enrichit davantage, dépend de l’eau de leurs voisins. Mais ce n’est pas tout ; on peut logiquement considérer que le problème, pour les Zhou de l’Est, est de savoir « s’il faut donner de l’eau » à leurs voisins « ou non », ou bien, plus dialectiquement, de savoir « combien » on leur donnera d’eau et « quand ». Une fois les terres des Zhou de l’Ouest cultivées en riz, les questions « combien et quand » permettent une grande variété de moyens de pression. Entre la position ouverte ou fermée du robinet, chaque degré d’ouverture influe sur la prospérité des récoltes, les risques de famine et la richesse du royaume. Chaque degré de pression est un moyen d’influencer l’ennemi. La stratégie indirecte est donc symbolisée par l’eau et ses facultés de s’adapter à toutes les situations, à reculer devant les forces de l’adversaire et à s’attaquer à ses faiblesses, à se distiller goutte à goutte dans les failles du dispositif adverse, puis à se transformer en torrent dévastateur.

La guerre secrète, la concorde et la discorde

« Parer une menace avant qu’elle ne se concrétise » consiste à utiliser des agents secrets et à manier « la concorde et la discorde ». Pour vaincre sans combattre, il faut obtenir l’« information préalable » auprès d’hommes qui connaissent la situation de l’ennemi. Aussi, Sun Tzu préconise l’utilisation d’agents secrets pour qui tous les moyens seront bons : s’assurer des intentions de l’ennemi par l’espionnage, le tromper par des protestations d’amitié, des cadeaux et des traités de paix, le désorienter par l’intoxication, l’affaiblir par la corruption de ses généraux et de ses fonctionnaires, miner ses forces de l’intérieur en renforçant les rivalités entre ses officiers ou ses ministres, briser ses alliances par l’intrigue. Espionnage, désinformation, corruption et trahison sont immoraux mais coûtent moins cher que la plus petite campagne militaire et font courir infiniment moins de risques au peuple et à l’État. Il s’agit d’obtenir la victoire sans avoir à livrer bataille. Sun Tzu préconise d’avoir des espions partout et, pour emporter la guerre, de jouer sur les divisions et les rivalités du camp ennemi : sur les fractions de population mécontente, sur les officiers ou les bureaucrates corrompus, en bref sur tous ceux qui, moyennant une rétribution ou un poste éminent, quitteront le service de leur maître pour passer dans le camp ennemi. Pour semer la division dans le camp de l’ennemi, le mensonge et la désinformation seront des armes de choix. L’ennemi aurait un général terrible ! Pourquoi l’affronter sur un champ de bataille ? Il suffit d’une fausse lettre, supposée écrite par lui et proposant ses services à un rival de son maître. Cette lettre sera confiée à un agent sacrifié, que son propre maître aura fait dénoncer et, une fois lue par le souverain du camp ennemi, même s’il n’est pas totalement convaincu de la trahison de son général, elle transforme la confiance en défiance et la force en faiblesse. En opposant entre eux les officiers et les unités de l’armée ennemie, ceux-ci s’entre-détruiront et serviront les intérêts de l’ennemi sans même en avoir conscience. En continuant à répandre des fausses rumeurs jusqu’à la cour du souverain ennemi, on ne tarde pas à y voir le soupçon se généraliser et les punitions les plus injustes frapper les meilleurs. Ceux-ci fuient pour préserver leur vie et ce sont, à leur tour, leur parents, leurs amis, qui sont accusés et châtiés. Dès lors, les complots se nouent de toutes parts, les vindictes se déchaînent, le désordre s’installe. Et Sun Tzu de conclure : « Il vous restera bien peu à faire pour vous rendre maître d’un pays où une partie de la population souhaite déjà votre arrivée. »

Limites et efficience de la stratégie indirecte

Pendant la guerre des Royaumes Combattants, les adversaires disposent tous de stratèges qui connaissent les règles de la stratégie indirecte. De ce fait, l’échiquier reste à peu près stable pendant deux siècles et demi. Dès qu’un des protagonistes monte en puissance et affirme ses prétentions, une coalition se dresse contre lui. Les coalitions se forment et se déforment avec l’évolution des menaces et, comme tout bouge sans cesse, rien ne bouge vraiment.

Mais un tel système ne fonctionne qu’à deux conditions : la première est la surveillance réciproque à laquelle se livrent les adversaires et qui permet de déjouer les menaces ; la seconde est le respect de la règle du jeu consistant à utiliser la ruse plutôt que la force. Le royaume semi-barbare de T’sin, nouveau protagoniste dont les territoires sont situés sur les marches de l’Ouest de la Chine, échappe à ces deux conditions. Sa position périphérique lui permet de tromper la surveillance de ses adversaires et de renforcer sa puissance en secret à l’extérieur de la Chine. De plus, sa culture encore semi-barbare lui permet d’ignorer les subtilités inutiles. En 221 avant notre ère, T’sin Che Houang Ti va abattre tous ses adversaires l’un après l’autre sur les champs de bataille et unifier l’Empire par la force. La limite de la stratégie indirecte est de construire un univers tellement sophistiqué qu’il en devient fragile, et c’est à ce moment que les barbares l’emportent.

Du point de vue d’une bataille, voire d’une guerre, la stratégie indirecte ne représente pas nécessairement le comble de l’efficacité ; on ne peut vraiment juger de son efficience qu’à l’échelle de l’histoire et, plus particulièrement, celle de la Chine. Depuis son antiquité, la Chine a pris le contrôle d’un territoire immense et réussi à maintenir son unité malgré les divisions, les invasions et les périodes d’occupation qui jalonnent son histoire. Comment la Chine a-t-elle pu préserver cette unité alors que nombre d’empires sombraient ? Cette réussite est d’autant plus paradoxale que, depuis ses origines, la Chine a aussi perdu toutes ses grandes batailles contre ses adversaires de premier rang : les Huns, les Mongols, les Mandchous, les Japonais et les puissances occidentales. Pourquoi ces défaites ? L’armée, répartie sur un territoire immense, est surtout une force de maintien de l’ordre et, aux frontières, elle ne constitue qu’un mince cordon de troupes face aux invasions. À chaque fois que les barbares ont fait irruption avec une armée offensive pour prendre Pékin, ils ont presque toujours réussi. Mais, que s’est-il passé ensuite ? Que fait-on lorsque l’on vient de s’emparer de la capitale d’un empire qui comporte des provinces grandes comme des pays européens, des centaines de préfectures de la taille de nos régions, des milliers de sous-préfectures équivalentes de nos départements, des centaines de milliers de fonctionnaires lettrés, lesquels utilisent des milliers d’idéogrammes pour communiquer selon les critères officiels de la cour de Chine ? Comment fait-on pour régner sur le plus grand empire bureaucratique que la terre ait jamais porté et pour apprendre à manier les leviers nombreux et complexes d’une machine aussi gigantesque ? Il n’y a qu’une seule solution, il faut tout simplement… devenir Chinois. Et c’est exactement ce qui s’est passé.

Non seulement la Chine, qui a perdu la plupart de ses grandes batailles, a gagné toutes ses guerres en assimilant ses envahisseurs mais, paradoxalement, les invasions ont servi l’expansion territoriale de l’Empire, qui s’est souvent étendu dans la direction d’où venaient ses envahisseurs. Trois siècles de domination des Mongols, par exemple, se sont soldés par l’absorption de la Mongolie intérieure. C’est à l’échelle de l’histoire qu’on peut réellement juger de l’efficacité de la stratégie indirecte et son arme de prédilection : la civilisation. Comme l’écrit François Julien, dans l’approche chinoise de la stratégie, l’effet est d’autant plus grand qu’il n’est pas visé .

L’ego stratégique

Reprenons notre comparaison entre les jeux d’Échecs et de Go, d’une part, pour la compléter avec les caractéristiques de ces deux jeux et, d’autre part, pour faire le lien avec la stratégie de la guerre révolutionnaire menée par Mao Tsé Toung.

Les Échecs se jouent sur un champ de bataille réduit (8 cases sur 8) avec une armée limitée (16 pièces par camp) et hiérarchisée. Ces pièces ont des capacités spécialisées de déplacement et de prise. L’échiquier, ainsi que les deux camps opposés et symétriques, correspondent très bien à la vision occidentale traditionnelle du champ de bataille : le « pré carré » où s’opère la concentration des forces et où se définissent les limites de l’affrontement. L’espace est restreint, mais les possibilités de déplacement et de combinaisons des pièces sont infinies. Au contraire, le Go se joue sur un large territoire (19 lignes sur 19) avec des armées nombreuses (191 pierres noires et 190 blanches). Les pierres sont posées progressivement sur le Go Ban, à chaque tour de jeu, et elles restent ensuite immobiles sauf en cas de prise, où elles sont alors enlevées. Ces pierres ont une valeur égale, qui ne vaut que par leur connexion en chaînes. Au fil des tours de jeu, les pierres disséminées sur le Go Ban constituent des aires d’influence et, en se reliant entre elles, les pierres forment des chaînes, lesquelles, en se refermant, forment des territoires. Dans son principe même, le jeu de Go, qui consiste à créer des territoires dont va dépendre la forme de la bataille, est très différent du jeu d’Échecs où l’ordre de bataille est déjà déterminé en début de partie. Enfin, au contraire de la stratégie des Échecs qui s’appuie sur des axes d’attaque, celle du Go fonctionne à partir d’anneaux d’encerclement.

Au Go, l’ouverture se joue dans les coins de l’échiquier, pour se protéger de l’encerclement. Aux Échecs, tout se joue au centre pour avoir le maximum de latitude pour l’attaque. Pendant le milieu de partie, le Go favorise la riposte horizontale : à une attaque sur un point A on répond par un contre sur un point B, pour dissimuler sa stratégie qui se répartit sur plusieurs territoires. Au contraire, les Échecs favorisent la concentration des pièces sur un point clef et les combinaisons qui permettent d’obtenir la supériorité numérique en éliminant les pièces adverses. Le Go « asphyxie », les Échecs « assomment ». Au Go, les combinaisons sont fondées sur les libertés : avoir des possibilités de mouvement plus nombreuses que l’adversaire. Les Échecs privilégient le sacrifice pour forcer le jeu adverse. En fin de partie, le Go permet d’emporter la victoire par avantage, avec un point de différence ; aux Échecs, c’est le Mat (la mort du roi) et la victoire, ou bien le Pat et la nullité : tout, ou rien.

Les Échecs et le Go représentent donc des types de rationalité parallèles, à la fois opposés et complémentaires. À la notion occidentale de champ de bataille, de pré carré, d’espace limité mais combinatoire, correspond la notion asiatique plus large de territoire, dont le relief est constitutif de la stratégie. Aux notions de hiérarchie et de spécialisation des pièces, correspond, au Go, celle d’égalité des pierres qui ne démultiplient leur valeur que par leur connexion. À l’ouverture des Échecs et au combat offensif pour le contrôle du centre, correspond le combat plus défensif pour le contrôle des coins au Go. La bataille du milieu de partie se joue sur la concentration des forces et le schéma action-réaction de combinaison aux Échecs, sur la dispersion des forces et la délocalisation des conflits au Go. Le concept tactique de « sacrifice » permet de forcer le jeu adverse aux Échecs, alors que le concept de « liberté » permet de vaincre en conservant une marge de manœuvre plus grande au Go. À la fin de la partie, la victoire décisive de « l’échec et Mat » et la logique du tout ou rien aux Échecs, s’opposent à la victoire par simple avantage au Go. Comparaison significative des différences de conception de la guerre en Asie et en Occident, et qui illustre également le face-à-face entre la guerre moderne de Tchang Kaï-chek et la guerre révolutionnaire de Mao Tsé Toung.

Le jeu de Go et la guerre révolutionnaire

La guerre du peuple, menée par les communistes chinois , illustre à la fois la philosophie de Sun Tzu et l’esprit du jeu de Go, tous deux familiers à Mao Tsé Toung. La révolution du mouvement nationaliste de Sun Yat Sen, le Guomindang, commence en 1911, dans une Chine divisée entre les fiefs des « seigneurs de la guerre » et soumise à l’influence des puissances coloniales. Le parti communiste chinois conclut une alliance avec le Guomindang et participe à la reconquête nationaliste dirigée par Tchang Kaï-chek, successeur de Sun Yat Sen. En 1927, Tchang Kaï-chek rompt cette alliance, massacre les communistes à Shangaï et à Canton et établit une dictature appuyée sur la grande bourgeoisie avec l’aide des Américains. Après les massacres, les communistes survivants entament la Longue Marche de douze mille kilomètres, qui va les conduire dans la province montagneuse du Shanxi au nord de la Chine, difficile d’accès, adossée à la frontière soviétique, sur le bord de l’échiquier chinois. Avec les débris d’une armée composée de paysans, Mao va lutter à la fois contre le gouvernement nationaliste et contre les Japonais qui occupent la Mandchourie et le nord-est de la Chine. Sa stratégie se joue à trois niveaux : militaire, idéologique et international.

Sur le plan militaire, Mao va d’abord mettre en œuvre une stratégie de guérilla, qui permet de mener une guerre de mouvement face aux troupes japonaises et chinoises nationalistes, ces dernières étant plus nombreuses et armées de manière moderne par les Américains. La stratégie de guérilla utilise l’infiltration de groupes mobiles dans le dispositif de l’ennemi, les embuscades, la destruction des voies de communication, l’isolement des points avancés du dispositif adverse, l’encerclement progressif, etc. Selon la recommandation de Mao, les communistes sont comme des « poissons dans l’eau » ; il est impossible de les différencier des paysans, dont ils portent le vêtement. C’est l’armée indécelable dont parle Sun Tzu, qui se glisse dans les creux, évite les hauteurs, isole les places fortes, infiltre les brèches, puis les submerge. C’est le principe de la guerre de mouvement qui veut qu’une force globalement inférieure puisse l’emporter sur une force supérieure grâce à sa mobilité et à sa faculté d’obtenir une supériorité locale sur le point d’affrontement. Cette stratégie s’inspire à la fois du jeu de Go et des principes dialectiques de la philosophie de Sun Tzu, que Mao paraphrase ainsi : « Lorsque l’ennemi progresse, nous battons en retraite ! Lorsque l’ennemi s’arrête, nous le harcelons ! Lorsque l’ennemi cherche à éviter le combat, nous l’attaquons ! Lorsque l’ennemi bat en retraite, nous le poursuivons ! » Au fur et à mesure de ses succès, Mao constitue progressivement une armée traditionnelle et combine la guérilla et la stratégie militaire classique pour l’emporter par la combinaison de l’indirect et du direct.

Mais ce n’est là que l’aspect militaire de sa stratégie. Pour remporter la paix et avoir une légitimité, il faut aussi une stratégie politique. Au contraire de la stratégie directe qui concentre ses forces sur l’espace unidimensionnel du champ de bataille, la stratégie indirecte joue sur le plus grand nombre de dimensions possible. À l’affrontement militaire, Mao ajoute la guerre idéologique en dénonçant la collusion entre Tchang Kaï-chek et les étrangers, Japonais et Américains. Il dénonce aussi la corruption de l’armée et de l’administration nationaliste, qui écrase les paysans. Au contraire, il exige un comportement exemplaire de l’Armée Rouge et, dans les provinces libérées, il distribue les terres des propriétaires fonciers aux paysans. Au moment de la victoire, ce sont les communistes, et non Tchang Kaï-chek, qui bénéficient d’une légitimité nationaliste.

Cela ne suffit pourtant pas encore. Mao ne peut pas l’emporter en se cantonnant sur l’échiquier chinois si Tchang Kaï-chek a une stratégie internationale d’alliance avec les États-Unis et les puissances occidentales. Il faut donc passer de la politique à la géopolitique. Les communistes chinois maintiennent une alliance problématique avec l’URSS pour contrer l’aide militaire des Américains aux nationalistes. Les Soviétiques n’envoient qu’une aide très maigre : ils n’aiment ni les Chinois, ni les révolutions menées avec les paysans, et viennent de dissoudre l’Internationale communiste au profit de la thèse du « socialisme dans un seul pays ». Cependant, Mao Tsé Toung s’efforce de maintenir une alliance symbolique avec les Soviétiques, moins pour leur aide militaire que pour la pression indirecte qu’il exerce par leur intermédiaire sur les États-Unis. Ces derniers ne peuvent plus soutenir massivement Tchang Kaï-chek sans risquer d’étendre le conflit.

La stratégie de Mao Tsé Toung est un parfait modèle de jeu indirect à trois niveaux sur un échiquier multipolaire : stratégie de guérilla sur le terrain, qui sera complétée par la guerre conventionnelle dès que les communistes auront acquis une relative parité de force, lutte idéologique contre Tchang Kaï-chek, jeu de coalition avec l’URSS sur l’échiquier mondial. C’est le principe même de la stratégie indirecte : ouvrir le conflit sur le plus grand nombre de dimensions possible.

Mondialisation multipolaire et stratégie indirecte

La stratégie indirecte est le principe même de la phase de mondialisation multipolaire à laquelle nous assistons aujourd’hui, tant dans le champ de la concurrence économique internationale que dans celui de la géopolitique des puissances. Dans les jeux multipolaires de la concurrence économique, la stratégie indirecte est la grille d’interprétation des jeux de coalition dans lesquels nous voyons des entreprises s’allier avec des partenaires de pays et de civilisations différentes contre des entreprises concurrentes de même nationalité. C’est un des principes clefs des jeux indirects de coalition : s’allier avec le concurrent le plus lointain contre le concurrent le plus proche. De manière plus spécifique, dans la deuxième partie de ce livre, nous avons vu, d’une part, comment les grands conglomérats asiatiques ont adopté des stratégies indirectes pour l’attaque des marchés étrangers et, d’autre part, comment la Chine a pratiqué une véritable stratégie de Go dans son ouverture économique. Dans les deux cas, nous connaissons le succès qui en a résulté.

Dans l’espace géopolitique des puissances, la stratégie indirecte et les jeux de coalition sont également de règle avec, par exemple, les oppositions auxquelles nous avons assisté autour de l’intervention des États-Unis en Irak en 2003. Nous avons vu les Européens se scinder en deux camps : les partisans d’une intervention en Irak, menés par les États-Unis et l’Angleterre, et les opposants à cette intervention, emmenés par la France et l’Allemagne. Dans la deuxième partie du livre, nous avons vu : d’abord, comment la stratégie de chaque camp est déterminée par des objectifs différents de politique étrangère ; ensuite, comment chacune de ces deux conceptions implique une attitude différente par rapport aux pays en voie de développement et, plus précisément, par rapport au monde musulman ; enfin, comment ces oppositions risquent de s’amplifier, tant sur le champ économique que militaire ou géopolitique.
Plus globalement, par rapport à l’évolution du processus de mondialisation et à la question de savoir si ce processus conduit à une atténuation ou à une aggravation des antagonismes géopolitiques et des différences culturelles, la stratégie indirecte reste dominante dans les relations internationales. Elle l’a d’ailleurs toujours été car, comme l’écrit Louo Kouan-Tchong dans Les Trois Royaumes, le grand roman de la stratégie chinoise : « Parlons maintenant de la situation générale du monde. Ce qui fut longtemps divisé doit, assurément, un jour, retrouver son unité. Et ce qui longtemps fut uni doit un jour, fatalement, se diviser à nouveau. » Ce qui vaut pour la Chine antique, dont parle Louo Kouan-Tchong, mais également pour le processus de mondialisation.

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