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Nomades et sédentaires : l’invention de la guerre

jeudi 23 février 2012, par Bernard NADOULEK

A partir du néolithique, 8 000 ans avant notre ère, la guerre émerge à travers l’opposition entre nomades et sédentaires. Pourquoi cette invention de la guerre ? Pour l’appropriation des territoires et des ressources, qui va permettre à deux civilisations concurrentes de se développer. La guerre était un phénomène inconnu jusqu’alors. Des conflits entre clans nomades du paléolithique avaient éclaté, mais sans cette permanence des hostilités qui opposera les nomades et les sédentaires pendant presque 10 000 ans. Cet antagonisme mondial dépassera en importance toutes les guerres qui auront lieu dans chaque foyer de civilisation. Dès le néolithique, le conflit débute avec les razzias des nomades sur les villages sédentaires. Le phénomène de la guerre va s’intensifier avec l’amélioration des armes, à l’âge du cuivre, puis du bronze et du fer. Le conflit se propage avec les vagues d’invasion nomades, qui commencent 3 000 ans avant notre ère avec les Indoeuropéens et les Sémites. Il culmine avec les invasions mongoles du XIIe siècle et décline jusqu’à l’effondrement de leur empire au XVIe siècle. Après 9 600 ans de conflits, d’invasions et de conquêtes, les sédentaires l’emporteront sur les nomades dans le premier conflit géostratégique mondial.


Invasions nomades

Au Nord, les invasions commencent entre 3 000 et 2 500 ans avant notre ère avec les nomades indo-européens qui, depuis leur berceau qui s’étend de l’Europe Centrale à la Russie du Sud, se dispersent en vagues de migration vers l’Europe, le Caucase, l’Anatolie, l’Iran, l’Inde et même le Turkestan chinois. Au cours des millénaires qui suivent, les Indo-européens vont être suivis par des peuples de nomades turco-mongols de l’Altaï. Les vagues d’invasions se succèdent sans discontinuer sur l’Europe, l’Orient et l’Asie : Scythes, Cimmériens, Celtes, Sarmates, Goths, Germains, Huns, Alains, Avars, Obres, Ouïgours, Khazars, Magyars, Petchenègues, Tatars, Mongols, Mandchous. Pendant presque cinq millénaires, les civilisations sédentaires subissent le flux ininterrompu des nomades surgis des steppes. Les invasions nomades culmineront avec les conquêtes des Mongols qui créent le plus grand empire de l’histoire de l’humanité et dominent le monde entre le XIIe et le XVe siècle. L’Asie connaîtra un prolongement de ce conflit avec les invasions de la Chine par les Mandchous au XVIIe siècle. Une des meilleures études de ces invasions nomades venues des steppes d’Asie Centrale, est L’empire des steppes, de René Grousset (1938).

Le même processus va se dérouler au sud de la Méditerranée. Trois millénaires avant notre ère, les tribus sémites qui nomadisent dans les régions désertiques d’Arabie envahissent les communautés urbaines du Moyen-Orient où elles vont donner naissance aux aires de peuplement akkadienne et assyrienne. Puis les Araméens, les Phéniciens et les Hébreux envahissent la côte méditerranéenne. A partir du VIIIe siècle, les invasions arabes portent la culture sémitique à l’Ouest, jusqu’en Espagne du Sud qui devient le califat de Cordoue, au Sud-Ouest jusqu’au Golfe de Guinée, au Sud-Est jusqu’à l’Océan Indien et l’Indonésie, enfin au Nord-Est, dans toute la zone de peuplement des steppes turco-mongoles, jusqu’en Chine. Pour les invasions des nomades sémites, un des meilleurs textes est l’introduction de l’ouvrage Les sept piliers de la sagesse, de T.E. Lawrence (1936), description reprise par Benoist-Méchin dans Ibn Séoud ou la naissance d’un royaume (1990).

Pendant le néolithique, la différenciation entre nomades et sédentaires se fonde sur l’opposition des modes de vie entre les peuples restés nomades, qui continuent de pratiquer la chasse et y ajoutent l’élevage, et d’autre part, les peuples sédentaires qui pratiquent l’agriculture et déploient leurs industries. Deux modèles qui se développent de manière séparée sans être encore entrés dans un conflit global. Dans cette différenciation, l’évolution vers les sociétés sédentaires représente-elle un progrès ? Les sociétés nomades restent-elles bloquées à un stade primitif, incapables d’évoluer, de croître et de créer des institutions politiques ? La guerre est-elle la cause ou le résultat d’un décalage de développement ? Il y a au moins deux thèses en présence, pas nécessairement contradictoires, sur la question de l’évolution des nomades et de la guerre. La thèse de Pierre Clastres, qui nous décrit des petites sociétés nomades, quasi libertaires, pour qui la guerre est un obstacle dressé contre l’avènement de l’État. La seconde thèse est celle que nous pouvons déduire des travaux de René Grousset : des hordes de cavaliers nomades très hiérarchisées qui, par nécessité, inventeront la guerre totale et créeront des empires militarisés.

L’hypothèse libertaire de la société contre l’Etat

Dans La société contre l’État (1974), Pierre Clastres nous explique comment les sociétés primitives font obstacle à l’émergence de l’Etat et à la militarisation des sociétés avec une analyse fondée sur l’exemple des Indiens d’Amérique du nord. Selon Clastres, certaines sociétés primitives manifestent une volonté délibérée de limiter leur taille, de ne pas accepter une productivité économique dont elles n’ont pas besoin et de bloquer l’émergence d’un pouvoir politique coercitif. Les sociétés nomades connaissent les phénomènes de pouvoir, mais les chefs y ont un rôle subordonné à leur capacité de préserver l’équilibre du groupe, et l’organisation politique est conçue pour empêcher l’apparition d’un pouvoir centralisé. Selon R. Lowie, cité par Clastres, trois caractéristiques du chef sont communes aux Indiens des deux Amériques : d’abord, il est l’instance modératrice du groupe, il est celui qui restaure l’harmonie en cas de conflit, c’est un « faiseur de paix » ; ensuite, pour accomplir cet office de médiation, le chef doit être un bon orateur ; enfin, il doit être généreux de ses biens, qu’il doit sans cesse distribuer selon les demandes incessantes des membres de son groupe. Tout se passe comme si le chef devait "rembourser" en permanence les avantages que lui procure sa situation privilégiée.

Si le pouvoir centralisé n’apparaît pas chez les nomades, c’est donc parce que son émergence reste bloquée par des mécanismes spécifiques, constitutifs de la société. Ainsi, il ne s’agit pas d’un décalage de développement entre les sédentaires et les nomades. Ces derniers sont parfaitement capables de progrès et le montrent avec leur maîtrise de l’élevage. Plutôt qu’un décalage de développement, il s’agit de deux projets de société qui ont divergé au néolithique. L’un, celui des agriculteurs sédentaires, entre dans une voie qui conduit à l’institution du pouvoir politique, à ses instruments de coercition, à la division entre dominants et dominés, à des relations économiques d’exploitation et à une division de la société en classes. L’autre, celui des nomades chasseurs, préserve une organisation sociale à taille humaine en limitant le nombre des membres du groupe social de base, en limitant le temps consacré au travail, ainsi qu’en bloquant délibérément l’institution d’un pouvoir politique centralisé. Cette divergence aboutit à la différenciation entre deux modèles de civilisation, nomade et sédentaire, dont les structures économiques et politiques s’opposent.

Clastres complète sa théorie en 1997 avec un petit ouvrage, Archéologie de la violence ; il y étudie le rôle de la guerre dans les sociétés primitives. Les sociétés primitives seraient par essence guerrière car chacune se définit par opposition à ses voisines. Chacune d’elles cherchant à préserver son être, sa cohésion, en refusant un développement économique et démographique cumulatif, la division de la société en classes. En refusant également le commandement, la centralisation et la hiérarchisation du pouvoir politique. Dans cette optique, la guerre serait une force centrifuge destinée à maintenir la séparation des sociétés primitives, à maintenir leur indépendance politique, "si les ennemis n’existaient pas, il faudrait les inventer". En dernière analyse, Clastres revient à sa thèse principale : la guerre, dans sa logique centrifuge de dispersion, est le plus sûr moyen de bloquer l’apparition de l’Etat centralisé, de la société hiérarchisée. Le refus de l’Etat, c’est le refus de la loi extériorisée, instrumentalisée, c’est le refus de la soumission. Le moyen de ce refus, c’est la guerre, non tant contre l’ennemi, que contre l’Etat.

Cette hypothèse libertaire est-elle crédible compte tenu de ce que sont devenus les rapports entre l’Etat et la guerre, de l’antiquité à nos jours ? Nous pouvons la considérer comme plausible pour l’Amérique du Nord avant la colonisation : un territoire isolé des grands courants de la mondialisation. Territoire dont l’étendue, la richesse des ressources et le faible peuplement, permettent de limiter les affrontements. Comme nous allons le voir, il en va très différemment de la seconde hypothèse, qui s’inscrit au cœur des rencontres entre les civilisations d’Asie, d’Orient et d’Europe, où convergent militarisation, hiérarchisation de la société et des pouvoirs de plus en plus centralisés.

L’hypothèse militaire de la guerre totale

Pourquoi et comment les nomades inventent-ils la guerre ? Dans les steppes eurasiatiques et le basculement extrême des conditions climatiques, les nomades indo-européens puis turco-mongols sont confrontés à des conditions d’existence très sévères et deviennent naturellement des guerriers. Leurs deux activités majeures, la chasse et l’élevage des troupeaux sont des préparations directes à la guerre. La chasse permet de s’exercer quotidiennement à la monte de chevaux, aux tactiques de traque et au tir à l’arc sur les cervidés en plein galop. La garde des troupeaux, la défense contre les prédateurs ou contre les razzias des peuples voisins complètent cette éducation. C’est à partir de ces deux activités d’élevage et de chasse que les Mongols, les hommes de l’arc et du cheval, construisent les fondement de leur supériorité militaire. Le contrôle des troupeaux et des pâturages fait entrer les nomades dans le processus d’organisation et de hiérarchisation. Les mœurs plus frustes et plus brutales des nomades vont durcir les méthodes de combat. Durcissement qui se transmettra progressivement aux civilisations sédentaires conquises par les nomades.

Les causes des invasions tiennent aux cycles géo-climatiques. Dans les steppes, la succession de bonnes saisons entraîne invariablement une croissance démographique des troupeaux et des hommes. Mais cette croissance est toujours stoppée : soit par les mauvaises saisons, soit parce qu’elle a atteint la limite de l’espace et des ressources disponibles. D’un côté, pour l’élevage, les pâturages ont un rendement constant qui ne peut suffire à une trop grande croissance des troupeaux. D’un autre côté, pour la chasse, les réserves d’espèces animales s’épuisent, parallèlement à la croissance démographique humaine. Ainsi, pendant les périodes difficiles, poussés par une nécessité impérieuse, les clans nomades commencent généralement par se battre entre eux pour les ressources disponibles, jusqu’à ce qu’un chef parviennent à les unir pour les lancer à l’assaut des civilisations sédentaires et de leurs stocks agricoles.

Les loups surgissent alors de la steppe avec tout l’avantage de leur culture guerrière, de leur organisation militaire, de leur mobilité par rapport aux armées de fantassins sédentaires et la supériorité de motivation de ceux qui n’ont rien à perdre. Pendant des milliers d’années, les invasions s’achèvent immanquablement par la victoire des nomades sur les sédentaires. Les archers à cheval jaillissent par surprise, lâchent leurs volées de flèches meurtrières, disparaissent avant que l’adversaire puisse réagir, puis ils réapparaissent, harcelant l’ennemi, l’épuisant sans même que celui-ci ne parvienne à se battre. La maîtrise technique du cheval et de l’arc, la maîtrise tactique du harcèlement et la maîtrise stratégique de la mobilité, sont complétées par la cruauté implacable des nomades auxquels les duretés de l’existence ont enseigné la fragilité de la vie. C’est la guerre totale et ses pyramides de têtes coupées. Une supériorité militaire qui vaudra aux nomades la suprématie absolue pendant des siècles. Une fois qu’ils ont pris le pouvoir sur des sociétés sédentaires beaucoup plus riches et sophistiquées, les nomades remplacent la noblesse locale et se laissent facilement séduire par les fastes et le confort d’une vie sédentaire. Ce faisant, ils ne tardent pas à perdre une bonne part de leurs qualités guerrières et se trouvent bientôt à leur tour à la merci de nouvelles invasions nomades surgissant des steppes. Cette explication vaut aussi bien pour les nomades indo-européens puis turco-mongols au Nord, que pour les sémites puis les musulmans au Sud.

La croisée des chemins

Autre phénomène récurrent : les invasions jettent aussi des passerelles entre les aires de civilisation orientale, européenne, asiatique, indienne, entre des mondes qui se développaient séparément. Après les conquêtes, les itinéraires d’invasion sont empruntés par les marchands, et le développement économique s’en trouve stimulé. Les nomades établissent des circuits d’échange entre les civilisations. Le commerce au long cours s’ébauche, les échanges de produits ou d’idées commencent, des influences se croisent. Ainsi, les conquêtes des Musulmans, puis celles des Mongols, feront de la fameuse Route de la Soie la principale artère terrestre du commerce mondial et contribueront à l’accélération des échanges commerciaux entre l’Orient, l’Europe et l’Asie. Les Mongols créeront le plus grand empire de l’histoire en instaurant une pax mongolika qui, bien que régulièrement interrompue par les conquêtes, atteindra un niveau de civilisation élevée. L’instauration de la Yasa, la "grande loi" mongole, avec ses règles de droit civil, pénal et commercial, permet d’assurer la sécurité des populations, la propriété de leurs biens, la libre circulation des marchands et la régularité des transactions. La mise en place d’un service de poste et de relais permettra d’assurer les communications entre l’Asie, l’Europe et l’Orient. Ce processus est bien décrit par Chantal Lermercier-Quelquejay dans un petit ouvrage intitulé La paix mongole (1970). Les nomade sont bien parvenus à construire des Etats pérennes.

Ce conflit géostratégique mondial entre nomades et sédentaires s’achève à l’avantage des sédentaires au début du XVIe siècle, avec l’implosion de l’Empire mongol. Cette implosion est due à trois causes principales. La première est la décadence produite par les rivalités internes des différentes hordes qui se sont séparées et affaiblies. La deuxième est le développement de l’artillerie moderne qui bat en brèche la supériorité militaire des cavaliers nomades. La supériorité technologique des sédentaires l’emportant définitivement sur les qualités guerrières des nomades. La troisième, curieusement, est la tolérance religieuse des Mongols. Toutes les grandes religions de l’époque sont présentes dans l’Empire mongol où Tengri, « le ciel très haut », la principale divinité du chamanisme mongol peut, selon les chamans, contenir tous les autres dieux. Pendant que l’Europe passe de l’Inquisition aux Guerres de Religion, tout en poursuivant le combat contre l’Islam, la capitale mongole de Karakorum est le seul lieu au monde où, sans affrontements religieux, les temples bouddhistes voisinent avec les mosquées et les églises chrétiennes nestoriennes. Cette tolérance sonnera la perte des Mongols dont les antagonismes seront exacerbés par les conversions de certaines tribus à des religions beaucoup moins tolérantes que leur chamanisme originel. L’issue de ce conflit géostratégique entre nomades et sédentaires sera la montée des impérialismes religieux qui caractérisent les empires sédentaires.

La guerre entre nomades et sédentaires, commencée par des escarmouches au néolithique 8 000 avant notre ère, se poursuivra jusqu’au XVIe siècle, soit pendant presque 10 000 ans. C’est l’invention de la guerre qui est à l’origine de la militarisation des sociétés, de la formation de pouvoirs centralisés et de la soumission généralisée à l’autorité des Etats.

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