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Où en suis-je avec les arts martiaux ?

dimanche 23 septembre 2007, par Bernard NADOULEK

A propos des arts martiaux, j’ai été heureux de retrouver grâce à mon site, quelques dizaines d’anciens élèves qui avaient suivi mes cours de karaté shotokan, de full contact (boxe américaine), de ken jutsu (sabre), de ko budo (armes) ou de taï chi (gymnastique chinoise), pendant les années 70 et 80. Beaucoup de ces anciens élèves me demandent mon avis sur l’évolution des arts martiaux et veulent savoir comment mon entraînement a progressé pendant ces dernières années. L’évolution des arts martiaux est un sujet dont je traiterai un jour dans un article spécifique, mais je peux rapidement résumer ici ma propre évolution.


Les arts martiaux ont structuré ma vie : d’abord pendant presque 20 ans d’entraînement et d’enseignement professionnel au plus haut niveau, puis, ensuite et jusqu’à aujourd’hui, avec des entraînement moins intensifs et plus irréguliers.

Conformément à la tradition asiatique, dès que j’eus acquis un bon niveau dans ma discipline initiale, le karaté shotokan, pendant les années 70, je suis allé me frotter à d’autres disciplines : boxe anglaise, judo, aïkido, full contact, armes, wu shu, taï chi, etc. L’idée est que pour valider l’efficacité d’un style de combat, il faut se confronter sans cesse à des disciplines différentes.

Deuxième idée, il faut aussi évoluer avec l’âge. Selon un dicton martial japonais : à vingt ans on gagne avec ses muscles, à quarante ans avec sa tête et, à soixante ans, avec son cœur. Je n’en suis plus aux muscles depuis longtemps et je n’en suis pas encore au cœur, mais j’ai bien compris comment gagner avec sa tête : j’ai un assez bon coup de boule hérité de mon enfance dans le 93. Plus sérieusement, ma plus grande satisfaction est que l’autodiscipline mûrie avec l’étude et l’enseignement des arts martiaux m’a directement conduit aux deux principales disciplines que je pratique aujourd’hui à haut niveau : l’écriture et les conférences, que je considère comme des katas, comme des combats contre moi-même.

Sur le plan physique, je n’enseigne plus. Pour maintenir ma forme, je suis allé m’installer en bordure du bois de Vincennes qui est devenu mon dojo. Je ne pratique plus le karaté qui présente des risques articulaires sérieux après 40 ans. Quelques exceptions pour des séances de sparring partner avec Ulysse, mon fils, à qui j’apprends à frapper et à maîtriser ses impacts avec des entraînements au pao. Il y a, surtout, deux disciplines que je pratique alternativement : le ken jutsu et le taï chi. Dans ces deux disciplines, à la fin des années 70, j’avais créé et enseigné des styles personnels, comme tout pratiquant évolué finit immanquablement par le faire pour synthétiser tous les aspects martiaux de son expérience personnelle. Ce sont ces styles que j’ai continué de pratiquer jusqu’à aujourd’hui.

En ken jutsu, je pratique surtout des katas de iaï (littéralement : unité de l’être) qui sont des séquences de combat dans le vide contre un ou plusieurs adversaires. Mon style comporte trois différences structurelles avec les styles traditionnels nippons : d’abord, un échauffement au ralenti sur chacun des katas (en décontraction avec l’esprit du taï chi et la méthode de respiration complète du yoga) ; ensuite, avec des phases de contractions isométriques (toujours lentement et avec des respirations complètes, mais en puissance et en contraction pour tonifier toute la musculature) et, enfin, avec des katas latéralisés, c’est-à-dire que l’on exécute aussi bien de la main droite que de la main gauche, contrairement au kendo ou au iaï qui se pratiquent en général de la seule main droite. Je suis fidèle à l’esprit du ken jutsu, qui précédait le travail de formalisation réalisé tardivement avec le kendo moderne.

Avant le XVIe siècle et le début de la période Tokugawa (1600-1868), le ken jutsu est une discipline pragmatique et empirique : d’une part, toute technique efficace sur le champ de bataille est considérée comme bonne, le registre d’entraînement est donc illimité et, d’autre part, les samouraïs combattent avec un sabre dans chaque main : le katana, le sabre long, tenu dans la main droite, pour le combat à distance et le wakisashi, le sabre court, tenu de la main gauche, pour le combat au corps à corps. C’est l’esprit du style Niten (deux ciels) de l’école de Myamoto Musashi, mon senseï nippon de référence, en sabre et en stratégie avec son Gorin no sho, Ecrits sur les Cinq Roues. Après l’unification du Japon sous la férule des Tokugawa, pendant une paix de 268 ans, l’art du sabre va être formalisé à travers le kendo : principalement pratiqué dans des dojos (où le sol est uniformément plat, ce qui change tout) et non plus sur des champs de bataille (où la mêlée collective est autrement plus dangereuse que le duel contre un seul adversaire). De plus le kendo se pratique avec des sabres flexibles de bambou, les shinaïs, avec des armures souples et avec une limitation des techniques d’attaque, le tout permettant des affrontements de compétition. J’aime le kendo, son élégance et sa rapidité, je le faisais même pratiquer à mes élèves pour les combats, mais, d’un point de vue technique plus large, je reste fidèle à l’esprit pragmatique du ken jutsu.

En taï chi, j’ai introduit les mêmes types de différences structurelles avec les styles traditionnels chinois : d’abord, en adoptant des techniques plus appropriées aux morphologies et au contexte géo-climatique occidental, ensuite, avec des phases de contraction isométriques et, enfin, avec une latéralisation des techniques.
D’un point de vue technique, les styles chinois posent deux problèmes aux Occidentaux : ils sont conçus pour de petits gabarits et, d’autre part, pour des musculatures très souples, notamment en Chine du sud sous l’influence d’un climat humide de mousson. J’ai donc remplacé les techniques circulaires très fluides du taï chi par d’autres, d’inspiration japonaise (issues du karaté shotokan), qui permettent à la morphologie occidentale de s’exprimer plus complètement grâce à des mouvements plus allongés. Ensuite, je pratique des phases de tension isométrique, tous muscles contractés qui permettent à la fois de stimuler la musculature et, d’autre part, paradoxalement, d’expérimenter une décontraction plus complète. En effet, lorsqu’on ne vit pas sous un climat de mousson, mais sous un climat tempéré ou froid, sauf quelques exceptions, on a tendance à développer des musculatures toniques par le simple effet de la résistance au froid. Or, avec une musculation tonique, il est très difficile de parvenir à un niveau de décontraction satisfaisant. C’est pourquoi les exercices de contraction isométrique complète permettent, par le contraste des sensations, de prendre conscience de son niveau de décontraction et de l’améliorer. Enfin, comme pour le ken jutsu, je latéralise tous les exercices pour pouvoir faire à gauche tout ce que je fais à droite et aussi pour entretenir le corps de manière harmonieuse.

A travers ces deux disciplines, c’est aussi le but de mes entraînements qui a changé. La recherche d’efficacité est passée à l’arrière-plan et, ce que je recherche surtout, est de stimuler les qualités indispensables à la vie quotidienne.
La recherche d’efficacité ne disparaît pas complètement et elle se renforce même de manière paradoxale : en effet, avec l’âge et le recul de la condition physique, il est impossible de soutenir un combat prolongé. Résultat : plus on vieillit, plus il faut être violent et décisif dans l’action, si possible en ajoutant la ruse à la technique. Mais cela n’est valable que pour des situations exceptionnelles, voire désespérées. La vrai maîtrise consiste à ne pas avoir à se battre : c’est tout l’intérêt de la tactique et de la stratégie.

Trois compétences sont indispensables dans la vie quotidienne : la posture, la respiration et la concentration. Trois caractéristiques décisives du passage à l’acte dans de nombreuses disciplines physiques, intellectuelles et artistiques.

Ceci mérite de plus amples explications et il se trouve que j’ai décrit minutieusement ces concepts (posture, respiration, concentration) et des méthodes très simples pour les améliorer dans un chapitre de mon prochain ouvrage, « Le bestiaire déchaîné ». Bien que cet ouvrage porte principalement sur la réflexion stratégique, la conclusion traite des conditions du passage à l’acte et le texte sera bientôt disponible sur le site. A bientôt donc.

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