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Panurge, finance et société

lundi 10 octobre 2011, par Bernard NADOULEK

Comment expliquer que les marchés financiers, à la pointe des modèles mathématiques et des nouvelles technologies, se conduisent en période de crise, comme des troupeaux de moutons ? La question est importante, car l’esprit de Panurge infiltre progressivement l’économie, la société et la culture. Il faut que nous soyons "tendance", c’est-à-dire conformes, que nous achetions les mêmes produits en même temps, que nous nous précipitions aux mêmes spectacles et, qu’en guise d’idées, nous répétions, médias en tête, les mêmes lieux communs. Dans l’histoire, ce phénomène de mimétisme grégaire porte un nom : la décadence.


Panurge, dont l’étymologie grecque est "celui qui sait tout faire", est un personnage de Rabelais : compagnon de Pantagruel, escroc, menteur et malfaisant. Durant un voyage en mer, pour se venger d’un marchand de moutons, il lui achète un animal qu’il jette à l’eau. Les bêlements du naufragé vont entraîner tous les autres moutons à sauter dans la mer, et le marchand suivra, qui voulait les sauver. Tous se noyèrent. Comment la morale de cette histoire sur le mimétisme grégaire s’applique-t-elle à la finance, à l’économie, à la société et à la culture ?

L’industrie mondiale de la finance apparaît aujourd’hui comme le bastion le plus avancé de la rationalité mathématique et technologique. Pour fonctionner sur un marché planétaire ouvert 24h sur 24, elle dispose d’outils technologiques très performants : plateformes de trading, qui permettent l’analyse des tendances et le passage des ordres de bourses en temps réel ; "programs trading", pour automatiser l’activité boursière et même "flash trading", pour exécuter des opérations en fractions de seconde qui vont rentabiliser le moindre frémissement des marchés. En plus de ces outils, le trader s’appuie sur de nombreuses théories. "L’analyse fondamentale" permet d’évaluer les actifs financiers des entreprises pour jouer sur les marchés d’actions, ou les finances des Etats pour jouer sur celui des devises. "L’analyse technique" permet d’anticiper sur le fonctionnement même des marchés, grâce à l’étude des tendances, grâce aux prévisions de retournements, grâce à des centaines d’indicateurs, de théories, de méthodes "d’analyse graphique", etc. Les aficionados ont même créé des modèles d’analyse psychologique qui tendent à rendre compte du comportement émotionnel des traders. Mais, comme nous le voyons à chaque crise, ce fatras de théories bricolées à l’emporte-pièce s’effondre en une fraction de seconde pour laisser place à la rumeur, à l’irrationnel. Pourquoi ?

D’abord, les théories se contredisent ici et là, les experts ne sont jamais d’accord, les taureaux (haussiers) et les ours (baissiers) s’opposent. Ensuite, personne ne peut intégrer globalement toutes ces théories pour en tirer une synthèse directrice. Chaque trader est spécialisé sur un marché géographique, sur une catégorie d’actions, d’obligations, de devises, de matières premières, de futures, de CDS, etc. La grande majorité des acteurs financiers est même ultra spécialisée sur une partie d’un des sous-ensembles précédents, il en va de leur efficacité. Enfin, à grand renfort de modèles mathématiques, l’ingénierie crée sans cesse de nouveaux produits financiers titrisés, auxquels même les banquiers ne comprennent rien. Le système conceptuel du trading est devenu tellement complexe qu’il ne permet plus de prédire quoi que ce soit dans une situation de crise. Or, comme l’enseigne la thermodynamique, plus un système est complexe, plus il est fragile. Aussi, pendant une crise, quand cet immense ensemble sophistiqué s’écroule, il ne reste que les rumeurs...

Quand ces rumeurs prédisent l’effondrement, les moutons ont deux solutions : soit fuir le marché en revendant leurs actions ou obligations, ce qui accentue la baisse, soit jouer la baisse du marché ce qui accélère sa chute. Observons au passage le paradoxe du mouton : en fuyant le marché ou en le jouant à la baisse, chacun tente d’agir selon son intérêt pour échapper à la faillite générale. En langage boursier c’est ce qu’on appelle une anticipation rationnelle. Seulement, comme tous les moutons font ce raisonnement en même temps, le marché s’effondre et tous perdent ensemble. L’anticipation rationnelle est devenue un cercle vicieux dont Panurge est le symbole.

Les ravages du mimétisme ne s’arrêtent pas là. Si l’humanité n’a cessé de progresser, c’est parce qu’elle a été capable de faire preuve d’initiative, de sens critique, de créativité, dans tous les domaines. Si l’instinct grégaire était dominant, nous habiterions encore dans les arbres. Mais aujourd’hui, l’esprit grégaire porté par la finance s’infiltre dans la vie économique, sociale et même culturelle. Nos sociétés sont autrement complexes que les marchés financiers et, pour garder prise sur les leviers du pouvoir, il faut à toute force simplifier les processus de prise de décision. Ce phénomène de simplification est encore plus nécessaire dans les périodes de crise où la complexité de nos sociétés s’accroît, démultipliée par les peurs et par la complexité des interactions mondiales. Plutôt que tenter d’anticiper sur cet écheveau incompréhensible, il est plus facile de simplifier les choses, de nous considérer comme un troupeau en tentant de nous orienter. Fabriquer un nouveau produit ne consiste plus à inventer mais à copier en se ménageant un avantage concurrentiel. Communiquer ne consiste plus à explorer le monde par la pensée, mais à reprendre les commentaires des médias sur la dernière affaire ou à parler de l’émission de la veille. Convaincre un producteur pour un spectacle ne consiste plus à se fonder sur l’originalité d’un contenu mais, au contraire, à le rassurer en lui montrant que le sujet est sur un marché porteur. Dans de nombreux domaines, nous avons remplacé la création et la recherche par le marketing, quand ce n’est par le packaging. L’idée sous-jacente étant de nous faire consommer les mêmes choses pour nous faire resserrer les rangs. Si l’esprit grégaire devient dominant, nous marcherons tous en troupeau, conformes et décérébrés, vers la décadence.

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