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Paradigmes civilisateurs

"Traité de civilisations comparées" (extraits comparatistes 1).

mardi 15 janvier 2013, par Bernard NADOULEK

Chaque civilisation est présentée ici à travers un paradigme qui traduit sa spécificité. Un paradigme est un système de représentation, contenant des valeurs, des règles et des modèles qui influent sur notre vision du monde. C’est un "ensemble des théories d’un corpus cohérent", ou encore un "ensemble des inflexions d’un terme donné comme modèle". Paradeiknunaï, de la même racine, signifie "comparer". Chaque civilisation représente un paradigme car ses particularités, ses valeurs spécifiques, conditionnent nos idées, nos croyances, nos religions, nos comportements. Dans ce Traité, ces paradigmes civilisateurs sont, dans l’ordre historique de leur apparition : la dialectique du visible et de l’invisible, dans la civilisation africaine ; la logique des castes, dans la civilisation indienne ; la dialectique de l’adaptation, dans la civilisation asiatique ; la rhétorique de la création, dans la civilisation latine ; la logique du combat, dans la civilisation anglo-saxonne ; la logique de la fusion, dans la civilisation musulmane ; la dialectique du déchirement, dans la civilisation slave. Chaque civilisation s’est d’abord structurée autour d’un paradigme, puis s’est prolongée en modèle civilisateur. La phase actuelle de mondialisation fait interagir ces paradigmes dans un espace multipolaire et multiculturel.


Civilisation africaine, dialectique du visible et de l’invisible. La plus vieille civilisation de l’histoire permet de reconstituer la genèse des cultures et de voir émerger les notions de famille, de société, de religion, d’économie, de politique, de stratégie. La civilisation africaine se caractérise par la coexistence de cinq formes de société dont les modes de vie se construisent successivement en fonction de leurs aires géo-climatiques. La société "de l’Arc" (chasseurs-cueilleurs nomades), puis celle "des Clairières" (agriculteurs semi-nomades de la forêt tropicale), "des Greniers" (agriculteurs sédentaires de la savane boisée), "de la Lance" (pasteurs nomades de la Région des Grands Lacs) et "des Cités" (dans l’ouest sub-saharien), vont créer progressivement une culture commune, fondée sur la coexistence et la coopération. Autres facteurs communs, l’animisme et la magie, nous montrent comment le monde visible (nature et sociétés) interagit avec le monde invisible (dieux, forces occultes, ancêtres morts). L’Afrique a été mise à mal par la traite des esclaves, le colonialisme, l’accentuation des antagonismes ethniques, la corruption de ses élites et le pillage de ses ressources. Ses ressources démographiques et naturelles lui permettront-elles de développer son propre modèle politique, économique et culturel ?

Civilisation indienne et logique des castes. L’histoire de l’Inde est marquée par une suite ininterrompue d’invasions et de brassages de populations : munda, dravidienne, aryenne, musulmane, anglaise. A travers cette histoire tumultueuse, le modèle d’organisation et de segmentation sociale des castes a permis à chaque ethnie, à chaque communauté religieuse, de conserver sa culture et sa cohésion, tout en coopérant économiquement et socialement dans un système d’interdépendance généralisé. La logique des castes se fonde sur l’histoire d’une civilisation qui a intégré tous les apports extérieurs pour construire une matrice culturelle sophistiquée dont le cloisonnement permet d’articuler des cultures très différentes. Le système des castes et l’hindouisme intègrent de nombreux modèles culturels, en leur permettant de coopérer sans réduire leur diversité. De même, l’hindouisme s’est construit en intégrant tous les courants religieux qui l’ont traversé et se présente maintenant comme un universalisme religieux. Aujourd’hui, avec la montée en puissance de l’Inde, nous assistons au redéploiement politique et économique du système des castes. Phénomène intéressant dans le contexte de la mondialisation, qui consiste justement à faire coexister différentes civilisations sans réduire leur diversité.

Civilisation asiatique et dialectique de l’adaptation. Depuis les origines de la culture chinoise, les doctrines taoïste, confucianiste et bouddhiste coexistent dans une forme de pensée syncrétique qui utilise toutes ces doctrines, selon les circonstances, pour assurer la pérennité de la société. La dialectique de l’adaptation permet d’utiliser des doctrines contradictoires, car la valeur pertinente n’est pas la vérité mais la sagesse, qui permet de mettre chaque vérité à sa place. Dans cette culture, l’individu est subordonné au groupe, ce ne sont pas ses droits qui priment mais ses devoirs. La contrainte du groupe est compensée par une forte cohésion sociale, par une interdépendance clanique faite de devoirs réciproques, et par un sens de l’étiquette qui régule les rapports sociaux. Dans le domaine économique, le syncrétisme a permis d’adapter les doctrines occidentales au cadre culturel traditionnel pour faire émerger un modèle original de développement dirigiste, commun aux différents pays d’Asie. L’Etat y joue un rôle central dans la mise au point de stratégies nationales à dimensions mondiales. Le développement des échanges en Asie, la réserve de croissance chinoise, la puissance diversifiée des conglomérats asiatiques et de leur management clanique, font de l’Asie la première puissance mondiale.

Civilisation latine et rhétorique de la création. Avec ses héritages judéo-chrétien et gréco-latin, ajoutés à son propre développement culturel, la civilisation latine contient les théories les plus diverses et les plus contradictoires dans tous les domaines. Ne reposant sur aucune doctrine globale, la rationalité de la culture latine est fondée sur l’individu et limitée par lui. L’individu s’affirme progressivement comme citoyen d’un Etat de droit, d’où la rhétorique monopolistique, interventionniste et distributive de l’Etat, garant du statut de chacun. Avec la Genèse et le Péché Originel, la civilisation latine se fonde sur les valeurs de création et de libre arbitre, qui instituent un rapport ambigu, fait de révérence et de transgression de l’autorité, sans cesse critiquée, mais vers laquelle on se retourne toujours. La Renaissance voit l’émergence d’un modèle latin de capitalisme marchand et financier, fondé sur des valeurs humanistes, esthétiques et aristocratiques. Ce modèle de capital-risque, qui s’élance à la découverte du Nouveau Monde au XVe siècle, retrouve toute sa pertinence dans le cadre de la mondialisation du XXIe siècle, où les facultés de création et d’innovation sont plus nécessaires que jamais. La vista distributive des Latins ouvre aussi la voie à une coopération plurielle des civilisations sur l’axe Nord/Sud.

Civilisation anglo-saxonne et logique du combat. Les valeurs de combat et de liberté apparaissent dès les sociétés antiques des Germains et des Scandinaves, à travers un mythe du combat cosmique qui illustre la vocation guerrière de sociétés gouvernées par l’Assemblée des Hommes Libres. Ces valeurs vont se prolonger dans les principales strates de la civilisation anglo-saxonne : dans la religion protestante, dans la philosophie de la guerre de Clausewitz, dans la doctrine libérale, dans la théorie évolutionniste du progrès et dans l’idéologie de l’American Way of Life. D’où l’émergence d’une logique dans laquelle ces valeurs de combat et de liberté sont redéployées à chaque évolution du savoir et se combinent dans une vision conquérante du progrès. L’Angleterre, puis les Etats-Unis, sont devenus les fleurons les plus radicaux de cette civilisation, où l’idée maîtresse de libre concurrence est ancrée, des comportements quotidiens jusqu’au rôle de l’Etat, garant des règles de l’affrontement socio-économique généralisé. La conception des libertés civiles est pratique et subordonnée à l’impératif de la concurrence, qui laisse peu de place à la justice sociale. Mais la pugnacité de la culture anglo-saxonne a fait de l’Angleterre la puissance économique dominante du XIXe siècle, et des Etats-Unis celle du XXe siècle.

Civilisation musulmane et logique de la fusion. Islam signifie "soumission à la volonté de Dieu". L’Islam est la seule civilisation qui se définit que par sa religion. Dès le VIIIe siècle, les musulmans créent un empire multinational qui réunit des cultures et des peuples très différents à travers ses zones d’influence orientale, africaine, turque, persane, hindoue, asiatique. La logique de la fusion, c’est la réunion de ces peuples par la conquête, puis la fusion de leurs différences ethniques et culturelles dans l’Oumma, "la communauté des croyants", et dans ses idéaux de justice sociale. Du fait de la primauté du religieux, les pays musulmans connaissent un retard de développement politique et économique. Le Printemps arabe de 2011 a montré que, même si les jeunes musulmans réclament des réformes démocratiques, les élections ont amené les partis islamistes au pouvoir. Cependant, l’exemple de la Turquie prouve que l’Islam peut entrer dans la modernité. Pendant des siècles, l’Islam a été une puissance mondiale éprise de culture, d’idéaux communautaires de tolérance et de justice sociale. Aujourd’hui, l’Islam asiatique est un réservoir de croissance et de ressources en plein développement. La renaissance d’un Islam éclairé peut-elle favoriser la fusion pacifique du monde musulman dans la mondialisation ?

Civilisation slave et dialectique du déchirement. Depuis ses origines, la Russie est déchirée entre les influences de l’Asie et de l’Europe. L’Asie, d’où sont venus les barbares et leurs destructions ; l’Asie, vers laquelle se sont dirigées les conquêtes de la Russie. Mais la Russie pense son avenir les yeux tournés vers une Europe qu’elle a toujours voulu rattraper et dépasser. La dialectique du déchirement, ce sont les valeurs slaves de collectivisme et de justice sociale du christianisme orthodoxe ; ce sont aussi l’autocratie, le servage, la police secrète et la bureaucratie. Aspects contradictoires mais liés de manière indissoluble. Avec la révolution communiste, l’idéal de justice sociale se sécularise dans la collectivisation, l’éducation de masse, l’accès gratuit aux soins et à la culture ; mais se perpétuent aussi le totalitarisme et la répression, l’échec de l’économie planifiée et la démotivation. Aujourd’hui cette dialectique, c’est le rejet du système totalitaire de l’ex-URSS mais, après l’impact ambigu des réformes libérales et la dérive maffieuse, c’est aussi le retour des démons du nationalisme et du communisme. La Russie est entrée dans le monde de l’économie mondialisée. Grâce à l’étendue de son territoire et de ses ressources, elle joue toujours un rôle clef dans le redéploiement de l’équilibre mondial.

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