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Paradoxes stratégiques

mardi 27 mai 2008, par Bernard NADOULEK

La principale caractéristique de la pensée stratégique est son caractère paradoxal. L’essence même de la stratégie est paradoxale . On peut illustrer ce caractère paradoxal à travers les notions d’évidence et de retournement de l’évidence.


Une bonne stratégie, ou une bonne tactique, relève de l’évidence et non d’un raisonnement subtil ou tortueux. Les grandes idées sont toujours évidentes car la stratégie doit traduire les idées en actes et, compte tenu de tous les facteurs aléatoires du passage à l’acte, seules les idées évidentes peuvent être appliquées de manière efficace. Le génie procède souvent de l’articulation cohérente d’idées simples et évidentes. Mais l’évidence est souvent difficile à discerner en situation de crise, d’une part parce que l’esprit, assailli par le stress, a du mal à distinguer les choses avec clarté mais, surtout, parce que l’évidence de la tactique ou de la stratégie est souvent à l’inverse de l’évidence du sens commun. Pourquoi ? Parce que la première caractéristique d’une situation de conflit est d’inverser les principes des situations et des comportements coopératifs quotidiens.

Les situations de conflit provoquent un bouleversement des règles du jeu social, des rapports entre les hommes et de leurs comportements coopératifs quotidiens. Dans la vie de tous les jours, nous agissons à partir d’une logique linéaire de causalité morale et coopérative pour donner un maximum d’efficacité et de prévisibilité aux rapports sociaux. Imaginons les difficultés du moindre acte quotidien dans une société où tout le monde serait malhonnête ou susceptible de mentir. Une telle société serait invivable, les conflits s’y généraliseraient et les moindres actes de la vie quotidienne auraient des conséquences imprévisibles. Indépendamment de nos valeurs, si nous adoptons une attitude morale dans notre vie quotidienne, même dans des situations où nous ne risquons pas de représailles, c’est que les comportements coopératifs rendent le quotidien prévisible. Une situation de conflit inverse ce postulat coopératif : les protagonistes ne veulent plus coopérer, chacun veut contraindre l’adversaire à sa volonté et est prêt pour cela à agir à l’inverse des règles morales. Cette inversion des règles quotidiennes que provoque la situation de conflit implique une inversion du raisonnement stratégique. Le stratège doit donc penser et agir à contre-courant de ce que dictent l’évidence et le sens commun.

La logique du quotidien est coopérative, linéaire et morale ; la logique d’une crise est conflictuelle, paradoxale et amorale. Prenons deux exemples très simples. Si vous menacez un adversaire pour le dissuader, sans avoir l’intention de l’attaquer, votre attitude devra traduire la détermination, l’agressivité ou la colère, pour renforcer la dissuasion. En revanche, si vous avez l’intention d’attaquer, votre attitude avant l’action devra, au contraire, être celle de l’indécision ou de la crainte, pour que votre adversaire soit surpris par l’attaque. Retournement paradoxal de l’évidence : il faut être ferme et même agressif quand on ne veut pas attaquer, et sembler indécis ou craintif lorsqu’on se prépare à frapper. Deuxième exemple, si, armé, vous faites face à un agresseur désarmé sans avoir l’intention de le blesser, il faut sortir votre arme dès le début de l’agression pour le dissuader d’emblée. Si vous avez l’intention de vous servir de votre arme, il faut au contraire, pour créer la surprise, la dissimuler jusqu’à ce que l’adversaire soit le plus près possible. Retournement paradoxal de l’évidence : si on veut utiliser une arme, il ne faut pas la sortir d’emblée, mais si on ne veut pas s’en servir, il faut la sortir tout de suite. Pour prendre conscience de l’évidence en tactique ou en stratégie, il faut donc retourner les évidences du sens commun : si tu veux la paix, prépare la guerre, la meilleure défense c’est l’attaque, etc. La stratégie est une pensée de la rupture, une mise en acte de l’inattendu.

Le mécanisme de retournement paradoxal de l’évidence est non seulement l’essence mais aussi la condition de toute stratégie car, s’il fallait toujours accepter l’évidence, dans un combat, le plus fort des protagonistes l’emporterait toujours sur le plus faible. La plupart des combats n’auraient jamais lieu, sauf en situation de parité des forces, car quel protagoniste en position de faiblesse, même relative, accepterait de livrer un combat si sa défaite était programmée d’avance ? Or, la fonction même de la stratégie est de permettre, même au plus faible, de l’emporter par l’intelligence sur la force. La stratégie est donc en elle-même un paradoxe : née de la violence, elle la nie dans son achèvement : la grande stratégie consiste à gagner la paix.

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