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Perspectives tunisiennes

mercredi 26 janvier 2011, par Bernard NADOULEK

Aucune dictature n’est à l’abri. Voilà qu’armé de son seul courage, le peuple tunisien en fait une démonstration magistrale. Sa jeunesse, aussi mondialisée que celle de l’Occident, utilise pour lutter les nouvelles technologies. Mais, jusqu’aux prochaines élections, la victoire restera fragile...

Aucune démocratie n’est à l’abri des contradictions. Alors il est temps de dire clairement pourquoi l’Europe et les Etats-Unis coopèrent avec nombre de dictatures dans le monde et particulièrement au Maghreb. Dans un contexte de guerre économique, la realpolitik peut se concevoir, à condition que nous tentions d’en limiter les effets pervers.

Enfin, il nous faut si possible anticiper les suites de l’évènement. Y aura-t-il une propagation de cet esprit de révolte démocratique aussi bien dans l’Algérie ou l’Égypte voisines, qu’au plus loin, jusqu’en Birmanie ou en Chine ? Cela suscitera-t-il, au contraire, un durcissement des dictatures et de la répression ? Pour les pays musulmans, les avancées démocratiques ne risquent-elles pas de favoriser le retour des islamistes ? Autant de questions géopolitiques qui restent posées.


L’Islam, l’économie de marché et la démocratie

Les Tunisiens, en se battant pour leur liberté, ont balayé l’idée selon laquelle les peuples musulmans n’étaient pas prêts pour la démocratie. Nous savions déjà que l’Islam, pays producteurs de pétrole en tête, est compatible avec l’économie de marché. La Tunisie a également fait cette démonstration et pratiquement sans ressources naturelles. Son économie était certes rançonnée par la famille de Ben Ali, mais c’est tout de même une économie de marché, soutenue par de multiples accords passés avec l’Europe. Elle est, entre autres, le 4e fournisseur des Européens en produits textiles, un des seuls qui résistent à la Chine. Elle est également une destination touristique qui représente 340 000 emplois. Enfin, en 2007, le Forum économique mondial classe l’économie tunisienne première en Afrique pour sa compétitivité.

Aujourd’hui, la lutte du peuple tunisien montre au monde que l’Islam est compatible avec la démocratie. Et si la démocratie parvient à s’ancrer, ce qui n’est pas gagné, ce sera une démocratie ancrée sur les valeurs traditionnelles de la Tunisie. Les démocraties occidentales ont aussi des différences culturelles significatives : nous parlons des démocraties bipolaires anglaise, américaine, des sociales-démocraties du nord de l’Europe ou des démocraties pluralistes du sud de l’Europe. Depuis mes premières études de civilisations comparées, dans les années 80, j’écris que la prise en compte des identités culturelles n’est pas une régression vers le passé, mais au contraire une voie d’accès pérenne à des formes d’économie de marché et de démocratie adaptées aux valeurs des différentes aires culturelles. Ceci s’applique à la Tunisie.

La jeunesse, l’éducation et les nouvelles technologies

La deuxième leçon que nous donnent les Tunisiens, c’est le rôle de leur jeunesse dans la lutte. Nous savons que depuis l’indépendance de 1956, la Tunisie a porté tous ses efforts dans le domaine de l’éducation. L’enseignement secondaire, la formation professionnelle et l’enseignement universitaire, sont parmi les principales causes de son intégration à l’économie mondialisée. Une loi tunisienne de 2002 insiste sur l’importance des technologies de l’information et de la communication dans le système éducatif. Le résultat de cette éducation aux nouvelles technologies a été décisif dans la lutte de la jeunesse.

Ainsi, Tweeter était utilisé pour diffuser, en temps réel, des informations sur les manifestations, sur la répression et sur les attaques des groupes de pilleurs de l’ancien régime. Facebook, avec de 1.5 à 2 millions de Tunisiens inscrits, permettait de diffuser les photos et les vidéos des évènements. Sans compter YouTube et autres blogs qui décrivaient la révolution en marche. Wikileaks a également joué son rôle en publiant, en décembre 2010, des télégrammes du département d’Etat américain qui décrivaient en détail la corruption du régime de Ben Ali. Ces télégrammes ont été lus par des milliers d’Internautes tunisiens, ce qui a contribué à mettre le feu aux poudres.

Une des conclusions à tirer est que la jeunesse tunisienne est une classe aussi mondialisée que la jeunesse occidentale grâce à l’éducation, à la télévision satellite et aux nouvelles technologies. Pour reprendre le concept d’un de mes précédents articles, les jeunes Tunisiens se sont conduits en cyber guerriers.

Ainsi, qu’il s’agisse du combat du peuple pour sa liberté ou du rôle de sa jeunesse éduquée, la Tunisie est entrée dans une phase d’évolution des mentalités qui la rend compatible avec les mentalités des démocraties libérales de l’Occident.

Pourquoi l’Occident soutient-il les dictatures ?

L’Occident, c’est-à-dire, les Etats-Unis, l’Europe et tout particulièrement la France, ont soutenu nombre de régimes dictatoriaux dans le monde et particulièrement dans le monde musulman. En cette période de guerre économique, il nous faut admettre sans angélisme les nécessités de la realpolitk qui, selon Kissinger, justifie les politiques étrangères fondées sur l’intérêt national et sur l’évaluation des rapports de force internationaux. Mais nous ne devons pas nous aveugler sur la contradiction que cette realpolitik représente pour des démocraties fondées sur les droits de l’homme.

Pour les soutiens occidentaux aux pays musulmans, trois causes dominent actuellement. La première est le pétrole. La deuxième est que les dictatures semblent un bon rempart, hier contre le communisme, aujourd’hui contre l’intégrisme. La troisième est une justification idéologique des deux précédentes : la supposée incapacité des pays musulmans à accéder à la démocratie. Malgré la lutte et la démonstration du peuple tunisien, ces trois raisons semblent encore pertinentes pour les Occidentaux.

Regardons d’abord cette supposée immaturité politique des pays musulmans. Depuis les années 1990 et la chute du communisme, l’Islam est devenu la principale cible des médias occidentaux. L’Europe, qui a une population musulmane immigrée importante, est particulièrement sensible au débat sur l’Islam. Sous la double poussée du terrorisme islamique et des partis xénophobes européens, le débat médiatique a tendance à confondre le monde musulman et l’intégrisme islamique. Depuis vingt ans, nous avons entendu des centaines de débats télévisés d’une grande condescendance sur le thème : l’Islam est-il compatible avec la démocratie ? Ces débats régressent le plus souvent de la question de l’Islam à celle de l’intégrisme, le premier étant souvent assimilé au second. La thèse du « choc des civilisations » entre l’Orient et l’Occident triomphe dans les médias qui ont pris l’Islam pour cible. Un Islam diabolisé et réduit aux groupes intégristes ou terroristes. D’où le soutien sans faille aux dictatures corrompues d’Algérie, de Lybie, d’Irak, d’Arabie et autres émirats... Après avoir servi de remparts contre le communisme jusqu’aux années 80, les dictatures apparaissent comme les ultimes recours contre l’intégrisme à partir des années 90. C’est ainsi qu’en 1992, les pays occidentaux unanimes vont avaliser le coup d’Etat de l’armée en Algérie, coup d’Etat contre les islamistes du FIS qui avaient cependant légalement remporté les élections législatives de fin 1991. Dans ce long soutien à des dictatures autoproclamées, corrompues et inamovibles, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est ignoré au détriment des intérêts occidentaux.

Pendant ces mêmes années 90, j’écrivais que les peuples musulmans devaient opérer une mutation vers la modernité en quelques décennies, mutation qui avait pris presque trois siècles aux pays européens. J’écrivais également que l’histoire s’accélérait et que grâce à la télévision satellite, les musulmans iraient beaucoup plus vite puisqu’il vivaient maintenant au spectacle du monde. L’évolution des mentalités dans les pays musulmans est aujourd’hui un fait.

Malgré l’exemple du peuple tunisien, il y a peu de chances que le débat sur l’Islam change de sitôt en Europe. Car l’argument selon lequel l’Islam est incompatible avec la démocratie, continue de servir de justification à de nombreuses factions. D’abord, aux partis xénophobes européens, ce qui est un comble pour des partis antidémocratiques. Ensuite, à certaines grandes entreprises qui, grâce à leur collaboration avec des régimes corrompus, se sont construit des marchés captifs. Enfin, aux pétroliers qui s’en justifient par la realpolitik. Et toutes ces factions de dauber sur la Charriât qui préconise de couper la main aux voleurs, préférant pour eux-mêmes garder les deux, l’une pour laver l’autre !

Dominos démocratiques et autoritarismes

Que se passerait-il en cas de propagation de cet esprit de révolte dans les autres pays du Maghreb et même, plus globalement, dans tous les pays où des gouvernements autoritaires tiennent encore leur population en otage ? L’onde de choc a été ressentie jusqu’en Chine où la télévision officielle est restée quasi muette sur l’évènement. On imagine bien la frayeur des autocrates du PCC, déjà confrontés à d’innombrables contestations locales. Plus près, le parfum du jasmin a traversé la frontière tunisienne où les peuples algérien et égyptien se battent pour l’alternance démocratique. L’effet domino pourrait également s’étendre en direction de l’Afrique ou de l’Asie et c’est en raison même de cet effet domino qu’il faut nous attendre à une réaction en force des régimes autoritaires, et pour le monde musulman, à une résurgence de l’intégrisme.

Nous avons vu qu’en Tunisie, Ben Ali, sa famille, la famille de sa femme, les caciques de son parti, le RCD, les profiteurs du système et la police, ont rapidement tenté une contre-offensive en créant des groupes de provocateurs qui ont attisé la violence. Même si cette tentative a échoué, il risque d’y en avoir d’autres et la partie ne sera pas gagnée avant que les élections confirment un gouvernement démocratique qui n’inclura pas d’anciens ministres du RCD. La difficulté sera encore plus grande pour les prochains peuples prétendants à la démocratie, dont les Etats autoritaires viennent d’être dûment avertis. D’autant que dans les pays musulmans, les partisans de l’autoritarisme bénéficieront des mêmes justifications que naguère : les affaires, les ressources et l’intégrisme.

Même les Etats-Unis, qui ont pris une part active au renversement de Ben Ali en faisant pression sur l’armée pour qu’elle refuse de tirer sur les civils, ont des motivations troubles. D’un côté, ils saluent la révolution de jasmin pour redorer leur blason dans le monde musulman, mais de l’autre, ils espèrent que le nouveau gouvernement fera barrage aux islamistes et, surtout, qu’il facilitera le passage d’un nouvel oléoduc américain. Ainsi les soutiens occidentaux sont toujours empreints de ce mélange trouble d’affaires et de lutte contre l’intégrisme qui laisse craindre que leur principale préoccupation ne soit pas la démocratie tunisienne.

Business et ressources

Voyons maintenant la collusion entre la politique et le business. Les dictateurs sont aussi bons clients que bons fournisseurs, Ben Ali l’a montré. Bien sûr, il faut un peu de corruption mais cela n’a pas que des inconvénients : cela permet de maintenir des chasses gardées, des accords non concurrentiels garantis par les bakchichs. L’émergence de la démocratie signifierait un retour à la concurrence internationale et la fin des marchés captifs, ce que beaucoup d’entreprises occidentales auraient du mal à accepter. Dans des temps de guerre économique, les grands groupes font un lobbying forcené auprès des Etats occidentaux pour blanchir les dictatures au nom de la realpolitik. Et les Etats occidentaux sont d’autant plus attentifs à ce type d’argumentation, que ces dictatures sont de bonnes clientes de leurs industries d’armement. Bien sûr, nous redevenons politiquement corrects quand les tyrans sont mis hors jeu, mais la vertu n’est pas un bon investissement et les vieilles habitudes ont la vie dure, même au détriment des droits de l’homme.

Ensuite, les ressources. Et puisque nous parlons des pays musulmans, prenons l’exemple du pétrole, qui revient flirter avec les 100 $ le baril. Depuis le pic des 147 $ de 2008, la baisse du pétrole avait bénéficié de circonstances favorables : pas de reprise économique des pays occidentaux, des stocks reconstitués grâce à l’OPEP qui avait réouvert les vannes pour ne pas augmenter les difficultés de ses clients. Mais la tendance est en train de se retourner : augmentation de la demande mondiale tirée par la Chine et l’Inde, retour aux limitations de la production des pays producteurs, notamment en raison de la faiblesse du dollar. Les grands spéculateurs se frottent les mains : Goldman Sachs, JP Morgan et même Bank of America, annoncent la nouvelle hausse du pétrole en bavant de convoitise, et par là même, la précipite. Qu’est-ce tout cela a à voir avec une éventuelle montée de la démocratie dans les pays musulmans ? C’est simple : il est beaucoup plus facile pour les Occidentaux de s’entendre sur la production de pétrole et sur son prix avec des dictateurs qui placent leurs avoirs en Occident, qu’avec de nouvelles démocraties qui voudront monter les prix pour réinvestir dans leur développement.

Démocratie et islamisme

Nous le savons bien, la démocratie est malgré elle un bon vecteur de l’islamisme, voire de l’intégrisme. Tous les partis extrémistes savent comment utiliser le mécanisme électoral pour tenter d’abattre la démocratie. C’est une des principales raisons du soutien des Etats occidentaux aux dictateurs orientaux. En Tunisie, Ben Ali était plus que méritant de ce point de vue : il avait commencé à emprisonner les islamistes du parti Ennahda depuis 1987, en tant que ministre de Bourguiba, et la répression s’était amplifiée après son accession au pouvoir. Une de ses lettres de noblesse, pour les Occidentaux, était d’avoir évité à la Tunisie la guerre civile que l’Algérie a connu avec le FIS et son bras armé, le GIA. Ben Ali a éliminé la menace islamiste au prix de dizaines de milliers d’emprisonnements, le plus souvent arbitraires, et la répression s’est transformée en atteinte systématique aux libertés publiques.

Avec la chute de Ben Ali, ne doutez pas que les partisans d’Ennahda vont relever la tête, se réorganiser autour de leur dirigeant, Rached Ghannouchi, et tenter de revenir dans le jeu politique tunisien. Alors, que vont faire les Occidentaux qui ont perdu avec Ben Ali leur champion de la lutte anti-islamiste ?

Ne serait-il pas temps de changer de politique par rapport aux islamistes ? De passer de la répression, qui renforce l’extrémisme, au dialogue, à la négociation ? Pour combattre l’intégrisme, ne faut-il pas laisser les islamiste s’associer démocratiquement au pouvoir des Etats musulmans, ce qui les amènerait immanquablement à plus de pragmatisme ?

L’exemple le plus proche pour les Européens est celui de la Turquie. Il se trouve qu’en Tunisie, le parti Ennahda se dit proche de l’APK, le parti islamiste turc au pouvoir. Le chef de l’APK, Recep Tayyip Erdogan, ancien maire d’Istanbul, est premier ministre de la Turquie depuis 2002. Et, malgré les lamentations de la presse occidentale à l’époque, il ne me semble pas que la Turquie soit devenue l’antre de l’intégrisme. Il est vrai que l’histoire politique et religieuse de « l’Etat profond » de la Turquie est sinueuse et complexe, mais elle illustre le parcours d’une société qui se cherche entre tradition et modernité. La Tunisie, démocratique ou pas, ne pourra faire l’économie d’un tel questionnement.

Le droit des peuples

Bien des obstacles se dressent donc encore sur le chemin d’une démocratie tunisienne. Bien des questions restent en suspens sur l’éventuelle démocratisation du monde musulman. Plus encore sur la fin des tyrannies.

Mais ce que la révolution du jasmin nous a montré, c’est que le vent de la démocratie, porté par tout un peuple, peut balayer une dictature sans coup férir.

L’espoir, c’est que cette leçon portera également en Occident, pour atténuer les effets politiques pervers centrés sur des intérêts économiques à courte vue, qui nous poussent trop souvent à faire fi du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

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