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Politique africaine

Traditions et réalités contemporaines.

mardi 7 janvier 2014, par Bernard NADOULEK

La faiblesse des Etats, la corruption des élites, la pauvreté et les conflits de tous ordres, sont les principales caractéristiques actuelles du politique en Afrique. Ces conflits, pour la plupart menés autour des ressources naturelles convoitées par les puissances, génèrent les pires atrocités, jusqu’au nettoyage ethnique. Sans compter les enfants soldats, la drogue et le terrorisme… Il est difficile d’imaginer que la tradition africaine a produit des systèmes politiques parmi les plus coopératifs de l’histoire. La culture africaine antique remet en perspective les principes de lutte pour la survie ou de sélection naturelle, censés surgir du fond des âges. La tradition africaine suggère que si l’humanité s’est développée, ce n’est certes pas parce que l’homme sait combattre, tous les grands prédateurs savent le faire mieux que lui, mais parce qu’il a un cerveau et qu’il a appris à coopérer efficacement avec ses semblables et à démultiplier ainsi ses capacités d’apprentissage. C’est la coopération, et non la compétition, qui est porteuse de culture. Les idées évolutionnistes et libérales, qui voient l’affrontement généralisé comme une loi de l’évolution de l’espèce qui conduit au progrès, sont des non-sens au regard de cette philosophie africaine antique de la coopération.


Société de l’Arc et politique de coopération. Dans la vie politique de la plus vieille société de l’histoire, la coopération ne repose sur aucune instance répressive. Lorsqu’un individu ne respecte pas les règles de la vie commune, la réaction du groupe est seulement de se moquer de lui ou de le mettre en quarantaine, ce qui constitue une pression diffuse sur le fauteur de troubles. L’exclusion est la forme ultime de punition. C’est une mesure grave, car l’exclu ne peut survivre seul mais, d’une part, elle n’implique aucune violence venant du groupe et, d’autre part, il suffit que le fautif s’excuse ou répare, pour que la menace d’exclusion cesse. Lorsqu’un des membres du groupe va trop loin dans la répression du fautif, le groupe se retourne immédiatement contre lui. Les réactions sont très mesurées, il ne s’agit à aucun moment de faire rendre gorge : la réaction aux événements qui troublent la vie du groupe a pour but de restaurer l’unité du groupe et non de "rendre la justice" au risque d’approfondir les divisions. La méthode du groupe consiste à se garder des extrêmes et à n’utiliser que des sanctions diffuses dont le but est de réduire les tensions et de réconcilier les adversaires. Il s’agit de favoriser le retour à la coopération initiale et à l’unité du groupe, impérative pour la survie.

De la société sans chefs à la politique de l’unanimité. Dans la Société de l’Arc : les chasseurs-cueilleurs n’ont pas de chef. Bien que certains membres du groupe aient un pouvoir de décision lié à l’expérience sur le choix du site de camp ou du territoire de chasse, le groupe fonctionne sans pouvoir institué. Idée étonnante pour les Occidentaux, qui associent ordre et autorité : la société la plus vieille de l’histoire fonctionne sans autorité coercitive ! La petite taille de la Société de l’Arc facilite les choses pour se passer de chef mais, même lorsque les sociétés africaines vont évoluer vers des structures plus hiérarchiques, le rôle du chef sera contrebalancé par une conception de l’autorité reposant sur des décisions prises selon des règles d’égalité et d’unanimité. Dans la Société des Clairières, avec son assemblée des patriarches, ou dans la Société des Greniers, avec son conseil de chefferie, la palabre doit permettre de rapprocher les points de vue, de concilier les antagonismes et de restaurer l’unanimité. Dans les sociétés de la Lance et des Cités, qui vont évoluer vers la monarchie et des structures sociales plus inégalitaires, la coopération reste de règle et la stabilité sociale est assurée par un devoir d’assistance des castes supérieures envers les castes inférieures.

Colonisation et accentuation des antagonismes. Avec la traite négrière les Musulmans, puis les Européens, vont accentuer les antagonismes ethniques en s’alliant avec certaines tribus pour capturer des esclaves et assurer leur emprise sur les territoires conquis. Ces alliances vont bouleverser les traditions car les tribus qui collaborent avec les blancs sont souvent celles qui étaient les moins favorisées. Les hiérarchies traditionnelles sont donc déstabilisées et les ethnies situées en bas de l’échelle se voient propulser sur le devant de la scène politique grâce à leur collaboration avec l’envahisseur. Les colonisateurs vont accentuer les antagonismes ethniques en divisant pour régner, et porter les rivalités à leur comble en créant des frontières nationales arbitraires qui vont réunir des ethnies rivales sur le même territoire. Avant la colonisation, les rivalités ethniques étaient tempérées par les allégeances et les arbitrages traditionnels, ainsi que par les traditions politiques de conciliation et d’unanimité. La colonisation va déstabiliser les pouvoirs traditionnels avec l’implantation d’Etats et la création de régimes fonciers privés et l’accélération de l’urbanisation, qui distendent les solidarités traditionnelles. Les conflits ethniques qui ensanglantent l’Afrique contemporaine sont en partie le fruit de cet héritage.

Les indépendances, le parti unique et le conflit Est/Ouest. Les indépendances seront marquées par l’émergence de pouvoirs autoritaires, par les putschs militaires et par des régimes politiques à parti unique. Le parti unique est l’expression de deux nécessités contradictoires. D’une part, l’Afrique restaure de manière autoritaire sa tradition d’unanimité pour masquer les conflits ethniques. D’autre part, le parti unique se justifie comme le seul moyen d’éviter le morcellement géographique des nouvelles nations. Mais les rivalités ethniques et tribales fissurent cette unité factice. Dans le même temps, l’affrontement Est/Ouest est importé en Afrique et certains pays se convertissent au capitalisme, d’autres au socialisme révolutionnaire ou encore à un socialisme plus modéré, qui cherche à concilier traditions africaines et justice sociale. Les alliances et les rivalités Est/Ouest justifient les dictatures et masquent les antagonismes ethniques qui couvent. Antagonismes qui se compliquent encore avec la tribalisation des administrations, des forces de police et de l’armée, au détriment des ethnies dominées. D’où la naissance de guérillas qui, sous des habillages révolutionnaires, se développent dans les régions rurales au sein des ethnies les plus pauvres. La façade des partis uniques s’écroulera avec la fin de la Guerre Froide.

De l’évolution démocratique au durcissement autoritaire. Le début des années 90 laissait espérer une évolution démocratique ébauchée à travers la contestation des étudiants, à travers une société civile de plus en plus présente et de nombreuses transitions démocratiques. Avant 1990, seuls l’Ile Maurice et le Sénégal étaient des démocraties mais ils sont peu à peu rejoints par le Bénin, le Cap Vert, Sao Tomé, la Zambie, l’Afrique du Sud, qui a déjoué les prévisions catastrophistes sur l’issue de l’apartheid. Ces pays seront suivis par le Burkina-Faso, la Côte d’Ivoire, le Congo, le Mali, le Niger. Mais l’embellie sera de courte durée, les rivalités ethniques durcies par la colonisation et gelées par l’affrontement des blocs se réveillent, attisées par les luttes d’influence néocoloniales et la corruption d’une bonne partie des élites politiques africaines. Résultats : les affrontements culminent dans de nouvelles guerres de purification ethnique, dans des affrontements religieux et un nouveau durcissement autoritaire des régimes politiques confrontés aux guérillas et aux putschs militaires. Ce recul de la démocratie se manifeste aussi avec des taux d’abstention élevés qui posent le problème de la légitimité des modèles politiques africains. Cependant, là encore, les choses évoluent et l’année 2010 voit s’ébaucher de nouveaux progrès.

Progrès de gouvernance ? Selon la Banque Mondiale, "L’examen des indicateurs de gouvernance sur les dix dernières années montre clairement que le pessimisme sur l’avenir de l’Afrique et son incapacité à changer et se réformer est faux, car les progrès ont été extrêmement importants pour nombre de pays au cours de cette période". Pour en juger, la Banque Mondiale prend en compte les indicateurs suivants : liberté d’expression et des médias, stabilité politique et absence de violence, efficacité des pouvoirs publics, qualité de la réglementation, présence d’un Etat de droit et lutte contre la corruption. La Banque Mondiale souligne les progrès : du Nigeria, du Libéria, du Kenya et du Ghana ("écoute" de ses citoyens et transparence) ; du Rwanda (efficacité des pouvoirs publics, état de droit et lutte contre la corruption) ; du Mozambique et du Sénégal (stabilité politique et contrôle de la violence) ; de la République Démocratique du Congo (tous ces indicateurs, plus la qualité de la réglementation) ; la Tanzanie et le Cap Vert (maîtrise de la corruption). Selon Freedom House, neuf pays d’Afrique sub-saharienne sont maintenant "complètement libres" (Bénin, Botswana, Cap Vert, Ghana, Mali, Mauritanie, Namibie, Sao Tomé et Afrique du sud) contre seulement 3 à la fin des années 80.

Un modèle politique africain ? L’Afrique évolue-t-elle vers la démocratie libérale ou vers un système de dirigisme asiatique qui combinerait la liberté économique et l’autoritarisme politique ? Y a-t-il une troisième voie pour intégrer son héritage et aller vers un modèle de démocratie pluriethnique ? Pour penser l’avenir de l’Afrique, selon le Sénégalais Mamadou Dia, il faut sortir d’une conception "mécaniste et linéaire de l’histoire", qui tend à considérer que toutes les sociétés doivent emprunter les mêmes voies pour leur développement. L’évolution de l’Afrique ne passe donc pas forcément par l’apprentissage des méthodes occidentales. La société africaine peut-elle s’épanouir en actualisant ses valeurs ? Sur le plan économique, la recherche du prestige communautaire et du renforcement des liens du groupe par la générosité, le don et le contre-don, se démarque de la recherche du profit et de la concurrence entre individus en Occident. Sur le plan politique, les solidarités traditionnelles et les valeurs communautaires s’opposent à la segmentation des classes sociales et à l’affirmation des droits individuels en Occident. Les systèmes politiques et les sociétés civiles pourraient-elles revenir à leurs traditions de coopération pour créer leurs propres modèles de pouvoir politique ?

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