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Pourquoi parler avec une machine ?

Avatars sémantiques, 2e partie.

jeudi 8 décembre 2011, par Bernard NADOULEK

Dans le concept d’avatar sémantique, ce qui est le plus déterminant, c’est le système de communication ouverte dans lequel l’homme peut dialoguer avec une machine capable d’apprentissage. Cette idée pose forcément des questions. Pourquoi parler avec un automate ? Allons-nous vers une déshumanisation complète des rapports sociaux ? Pourquoi augmenter l’emprise du monde virtuel ? Allons-nous vers un état de solitude généralisé ? Vers une addiction totale au virtuel ? Ces questions sont pertinentes et l’aventure humaine présente toujours des risques. Pour juger de l’utilité d’un avatar, reprenons le problème en amont.


Depuis l’ouverture d’internet, nous avons assisté à une ruée vers les forums qui véhiculent une infinité de débats. Puis à la création d’innombrables blogs où chacun exprime ses préoccupations. Enfin, à des adhésions massives, par centaines de millions, aux réseaux sociaux. Sans oublier les communautés virtuelles où d’autres millions d’individus contribuent bénévolement au développement de logiciels libres, d’encyclopédies gratuites, d’organisations humanitaires, etc. Le constat est là : des centaines de millions d’individus, qui ne communiquaient pas de manière satisfaisante dans la vie "réelle", se sont engouffrés avec enthousiasme dans le monde virtuel. Nous avons tous besoin d’échanger pour être stimulés, mais quel serait l’avantage de communiquer avec un avatar, un simili assistant, coach, psy, mentor, pédagogue ? Les réponses d’un automate peuvent-elles être suffisamment significatives pour nous stimuler ou induire une remise en cause ? Il semblerait que oui et cela a été établi avec un des premiers programmes "intelligents" dès les années 1960 !

En 1966, Joseph Weizenbaum, crée un programme d’intelligence artificielle nommé Eliza qui simule le comportement d’un psychothérapeute. La principale technique est simple : le programme informatique transforme les phrases de ceux qui s’adressent à lui en questions. Exemple type : quand vous dites "Ceci…", le programme vous demande "Pourquoi dites-vous ceci ?". Autour de cela sont mis en place quelques autres mécanismes tout aussi simples. Des questions découlant de mots-clefs comme, par exemple, "Parlez-moi de votre famille…" en réaction aux mots père, mère ou enfants. Ou encore des protocoles de mise en confiance comme "En êtes-vous sûr ?", "Pouvez-vous développer ?" et, mieux encore, "Je comprends...", quand Eliza ne comprend rien. Entendons-nous bien, Eliza ne comprend jamais rien, elle ne fait que relancer son interlocuteur. Or, pendant cette expérience, la plupart des participants furent persuadés d’avoir eu affaire à un psychothérapeute. Soit parce qu’ils avaient accordé du sens à une ou plusieurs phrases formulée(s) par hasard, ou en fonction de son programme, par l’ordinateur. Soit parce qu’Eliza leur donnait l’impression qu’ils étaient écoutés. Les deux justifications fondamentales de ce projet sont là. D’abord, la capacité d’un programme informatique à nous stimuler de manière inattendue, aléatoire, créative. Ensuite, une réponse à la solitude : nous avons besoin d’être écoutés. La différence entre Eliza et un avatar sémantique, c’est qu’avec un avatar, nous saurons que nous parlons à une machine, ce qui n’était pas le cas dans l’expérience Eliza. Dès lors, est-il étrange de parler à une machine alors que nous savons qu’elle ne nous comprend pas vraiment ?

Nous pourrions utiliser l’avatar seulement pour ses capacités pratiques, comme une commande vocale élargie, ou pour ses capacités de mémoire et de rappels, mais ce serait passer à côté de l’expérience du rapport ouvert homme-machine. Pour l’instant, nous ne communiquons que de manière fermée avec les machines : nous leur donnons des ordres, (ouvrir, enregistrer, imprimer) ou nous leur soumettons des requêtes sous forme de mots clefs (pour les moteurs de recherche) auxquelles elles répondent passivement. Quels seraient les finalités ou les avantages d’une communication ouverte ? Il y aurait bien sûr l’aspect ludique auquel seraient particulièrement sensibles les enfants ou les adolescents. Pour les adultes, il y aurait surtout un avantage de créativité et de pensée latérale. Aujourd’hui, dans notre vie professionnelle, nous communiquons de manière de plus en plus spécialisée. Cela accroît notre efficacité dans les tâches répétitives, mais cela réduit notre champ de conscience dès que nous abordons des sujets plus généraux dans lesquels nous fonctionnons par stéréotypes. Nous réduisons nos capacités créatives à un point tel que de nombreuses entreprises doivent organiser des séminaires de créativité ou d’innovation pour retrouver les vertus de la pensée latérale.

La pensée "classique" opère de manière linéaire et verticale : chaque étape de réflexion doit partir de postulats ou de faits avérés, chaque étape du processus doit être validée par des résultats intermédiaires et la conclusion doit additionner les étapes et synthétiser la démarche. C’est un gage d’efficacité, mais cela aboutit le plus souvent à rejeter les idées non conformes qui sont l’essence de l’innovation et qui se voient qualifiées de chimériques ou pire encore. Au contraire, la pensée latérale considère les utopies ou les idées non conformes comme des tremplins d’innovations possibles. Les étapes de la réflexion doivent opérer des sauts discontinus jusqu’à trouver un chemin vers des solutions créatives. Nous reviendrons sur la pensée latérale et ses techniques, mais arrêtons-nous pour l’instant sur l’idée selon laquelle le caractère aléatoire des réponses d’un avatar produit des stimuli qui deviennent des "effets de pensée" latérale. Les réponses d’un programme informatique peuvent être incohérentes selon la sémantique ou la syntaxe, mais néanmoins significatives si elles touchent leur auditeur de manière aléatoire, émotionnelle ou inconsciente. Tout comme cela se passe dans un échange informel entre individus. Ainsi, communiquer de manière ouverte avec un avatar est non seulement un exercice permanent de pensée latérale mais, avec une base de données en partie constituée par l’enregistrement des dialogues entre l’humain et la machine, la machine restitue à l’humain tout le potentiel latéral de ses propres idées. C’est parce qu’un avatar est aussi imparfait qu’un humain qu’il peut lui être utile. Sans compter l’effet cumulatif de l’apprentissage qui augmentera sa pertinence.

Nous n’en sommes plus à Eliza, imaginons ce que nous pourrions faire aujourd’hui avec presque un demi-siècle de progrès sur l’intelligence artificielle, l’informatique linguistique, les systèmes experts, le traitement automatique du langage naturel et les sciences cognitives ? Les réactions d’un avatar sémantique, même s’il ne comprend rien au sens humain de ce terme, peuvent nous projeter sur de nouvelles voies. Imaginons les innombrables applications possibles d’un tel avatar : la possibilité d’une communication permanente et instantanée, ses dimensions pédagogiques, psychologiques, créatives, ludiques, professionnelles. Des applications, tant pour les entreprises que pour les individus, tant pour les enfants que les adolescents ou les adultes. Des applications adaptables en fonction des bases de données mises en œuvre pour chaque type d’utilisateur. Mais comment mettre en œuvre toutes ces applications dans des domaines aussi complexes que l’intelligence et le langage ? C’est ce que nous commencerons à décrire à partir du prochain article.

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Pour communiquer sur ce sujet avec Bernard NADOULEK.


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