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Printemps arabe : autopsie d’un complot

mardi 5 juillet 2011, par Bernard NADOULEK

La Tunisie et l’Egypte poursuivent leurs réformes mais la démocratie est encore loin. En Libye, en Syrie, au Yémen, les massacres continuent. La lutte des peuples arabes persiste mais l’opinion et les médias occidentaux ne les relayent plus que mollement. C’est dans ce climat d’atermoiement que surgit opportunément une thèse soutenue par Eric Denécé, un professionnel de l’intelligence économique : les révolutions arabes seraient des coups d’Etat militaires masqués ! Une théorie du complot aux relents douteux…


Pour lire l’interview complète de Denécé.

Résumons son argumentation. Dans les pays arabes, il y aurait "une réelle aspiration à la liberté, mais pas nécessairement à plus de démocratie"… L’auteur réfute la "spontanéité" de ces révolutions qui auraient été préparées par des ONG américaines qui ont "instillé" le germe de la démocratie, tout comme elles l’auraient fait dans l’ex-URSS ou dans les pays d’Europe de l’Est !

La preuve : les précédentes contestations populaires dans les pays arabes étaient à chaque fois réprimées par l’armée et la police mais, pour la première fois l’armée s’est désolidarisée de la police, après que ses représentants se soient rendus à Washington pour obtenir le feu vert des Etats-Unis ! Les peuples arabes auraient donc été manipulés.

Autre preuve, l’absence de slogans islamistes ou anti-israéliens serait le signe d’une "révolution sérieusement encadrée" ! Tellement encadrée que les nouvelles équipes dirigeantes égyptienne et tunisienne sont toutes composées d’anciens collaborateurs des tyrans déchus. Il n’y a donc pas eu de véritables révolutions, seulement un renouvellement des classes dirigeantes et des coups d’Etat en douceur, où la contestation a été intelligemment exploitée…

Avec, bien sûr, l’ombre tutélaire de Washington qui "appuie les armées d’Afrique du Nord et du Moyen Orient pour qu’elles évoluent vers un rôle à la turque", c’est-à-dire qu’elles "soient garantes de la stabilité du pays contre l’islamisme, qu’elles contribuent à la stabilité régionale et qu’elles ne manifestent pas d’hostilité réelle à l’égard d’Israël et de l’Occident".

Conclusion : "une partie de la population va réaliser qu’elle a été flouée". D’où de possibles chocs en retour et une reprise des émeutes.

Revenons sur cette argumentation. Dès la première phrase, le ton est donné : "une réelle aspiration à la liberté, mais pas nécessairement à plus de démocratie". Passons sur la distinction étrange entre liberté et démocratie. Passons encore sur la contradiction de cette affirmation avec celle selon laquelle les ONG américaines auraient instillé la démocratie. Passons encore sur le fait qu’une bonne partie des ONG évoquées soient en partie financée par la CIA ou autres think tanks de soft power.

Ce qui est important, c’est le premier glissement selon lequel ni les Arabes, ni les Européens de l’Est, n’auraient pu demander la démocratie si les Américains ne l’avaient pas instillée…

Remarquons qu’une telle théorie n’a pas été évoquée lorsqu’il s’agissait des Européens de l’Est, mais qu’elle vient en secours très opportunément pour soutenir l’hypothèse d’un complot arabe. C’est bien connu, un bon Arabe est un Arabe soumis, de préférence à une dictature corrompue. Nous revenons donc sur la thèse nauséabonde selon laquelle les mondes arabe et islamique, ne seraient pas compatibles avec la démocratie. Les révoltes arabes avaient enfin fait voler cette vieille rengaine en éclats, pourquoi revient-elle sous la plume d’un consultant en intelligence économique ?

L’autre idée selon laquelle les armées tunisienne et égyptienne se sont désolidarisées de leur police, avec le feu vert de Washington, a bien été constatée par la presse internationale. La désinformation ne fonctionne bien que lorsqu’on mêle le vrai et le faux : ainsi, de cette première affirmation sur le rôle des armées, nous passons plus facilement à la seconde : celle du coup d’Etat préparé de longue date par l’armée, simultanément en Tunisie et en Egypte !!! Mais il y a un problème : comment relire l’actualité de la Libye, de la Syrie ou du Yémen, à partir de cette hypothèse du complot ?

Preuve décisive pour l’hypothèse du complot, l’absence de slogans islamistes ou anti-israéliens qui serait le signe d’une révolution encadrée. Vu les postulats précédents, il est normal que Denécé ne puisse concevoir que la démocratie soit un objectif suffisant pour des Arabes.

Autre preuve : le coup d’Etat militaire n’a permis qu’un simple renouvellement des équipes dirigeantes par d’anciens caciques moins compromis que d’autres. Encore un argument "vrai" et un glissement vers la désinformation. Observons d’abord que ces nouvelles équipes dirigeantes ne sont en place que pour préparer des élections et que celles-ci ne sont pas encore jouées. Observons surtout que d’autres interprétations sont possibles.

Du côté de la démocratie, il est vrai qu’une partie des bénéfices politiques de la révolte risquent d’être confisqués à la jeunesse pour la simple raison qu’elle n’a pas encore de véritable représentation politique. Mais l’état d’esprit de la population a changé, tout particulièrement celui de la jeunesse, et il n’est pas sûr qu’elle se laisse confisquer les bénéfices de sa révolte. D’autant que les outils numériques qui lui ont servi à s’exprimer mondialement sont toujours là et qu’il sera difficile de tenter de les museler à nouveau sans dévoiler le complot au grand jour.

Autre interprétation possible, celle d’un message subliminal envoyé par Denécé aux entreprises occidentales, ses clientes en intelligence économique. En grossissant le trait, nous pourrions penser que ses propos sont destinés à encourager les entreprises occidentales à ne pas se laisser impressionner par les nouvelles perspectives de démocratie arabe et à reprendre le business as usual. Il ne s’agit après tout que de complots militaires banals décidés en accord avec les Etats-Unis pour faire échec à l’intégrisme et à l’anti-occidentalisme. A quelques dictateurs près, tout est normal : les affaires peuvent reprendre, corruption comprise, il suffira d’être un peu plus discret.

Considérant que les Occidentaux sont démocratiquement dédouanés par leur intervention libyenne, ils peuvent pudiquement fermer les yeux sur les quelques dictateurs qui continuent de massacrer leur peuple. Pour le reste, entre les mariages princiers et les scandales d’alcôve, nous avons rempli nos quotas d’admiration et d’indignation !

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