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Qu’est-ce qu’un chef ?

"Traité de civilisations comparées" (extraits comparatistes 12).

mardi 2 avril 2013, par Bernard NADOULEK

Des modèles les plus impersonnels de gouvernance jusqu’aux mystères les plus intimes du charisme, en passant par les nombreuses théories modernes sur le leadership, aucun effort n’aura été épargné pour tenter d’expliquer le mystère qui permet à certains individus de galvaniser les foules, de mobiliser les énergies et de fédérer les groupes humains. C’est oublier que, dans chaque civilisation, le chef emprunte ses traits à de nombreuses traditions. C’est oublier aussi que certaines de ces traditions sont destinées à combattre la montée intempestive de leaders susceptibles de tout bouleverser. C’est oublier encore que les cultures semblent se jouer de nous en présentant des modèles contradictoires. Il y a des caractéristiques générales, communes aux civilisations : le charisme comme don de Dieu, le caractère héréditaire du commandement, etc., mais il sera surtout ici question des aspects les plus particuliers de l’art de commander, selon les cultures. Pour disposer d’un antidote puissant à l’autosatisfaction, gardons à l’esprit ce mot d’Alain : "Le trait le plus visible dans l’homme juste est de ne point vouloir du tout gouverner les autres et de se gouverner seulement lui-même. Cela décide tout. Autant dire que les pires gouverneront." (1935). Ainsi, le chef serait le pire d’entre tous ?


Cet article fera l’objet d’une conférence, le 13 juin, au Congrès Learning, Talent & Développement, qui se tiendra au Pré Catelan, Paris XVIe.



Africains : magie et palabre. Pendant une transe, l’initié monte au ciel avec les dieux. Ceux-ci découpent son corps et y introduisent des pouvoirs magiques. Le chef a maintenant un double spirituel, qu’il peut projeter dans le temps et dans l’espace pour détruire ses ennemis. Il a un masque pour les tromper. Il a un totem animal, duquel il tient sa vue perçante, son ouïe subtile et ses crocs acérés. Son griot est là pour conter ses exploits guerriers hors du commun, sa généalogie illustre, sa puissance sexuelle. Tout cela est chanté dans les cérémonies. Mais au-delà de cette épopée, pour résoudre les problèmes au quotidien, l’exercice du pouvoir se joue dans la palabre. Dans la diversité des opinions humaines, le but est de rapprocher les points de vue sans que quiconque perde la face. Les moyens : la nourriture à profusion, pour ralentir les corps et émousser les esprits ; la patience, pour écouter sans frémir les inepties vulgaires ; une indulgence apparente, pour prendre en considération chaque demande. C’est au prix de cette palabre, qui permet à chacun de garder sa dignité, que le chef peut prendre une décision, même arbitraire. Dans le lent mouvement des mots qui coulent, le problème est d’attendre, assis, sans impatience. Aussi, les principales qualités du chef sont de fonctionner à l’inverse du récit de son épopée.

Indiens : castes, gourou et sanskritisation. Avec le système des castes, les Indiens ont inventé une remarquable barrière hiérarchique contre le charisme personnel. Depuis les intouchables, hors castes, il faut progresser : des serviteurs aux producteurs et des guerriers aux prêtres, sans compter les milliers de sous-castes intermédiaires. Comment progresser : d’une vie à l’autre, par la réincarnation, pas moyen d’aller plus vite. Et pendant chaque vie, il faut : accomplir les rites, ne prendre de nourriture que préparée par des gens de sa caste ou d’une caste supérieure, éviter le contact avec les castes inférieures, se purifier, respecter les règles d’endogamie. Seuls les princes guerriers ont une marge de manœuvre, et seulement dans la guerre, le reste étant bridé par la tradition. Quant à la caste supérieure des brahmanes, elle est vouée à l’étude et au contrôle des rites. Tout en haut de la hiérarchie, juste avant d’atteindre le nirvana (extinction) le gourou ne se libère que lorsqu’il se détache de l’action humaine. S’il déroge, il retombe dans l’illusion, comme Gandhi qui meurt assassiné. La seule manière admise de progresser un peu plus vite est d’imiter les mœurs des castes supérieures (sanskritisation). A l’étranger, l’élite indienne imite les classes supérieures du pays d’accueil. C’est l’oxymore du charisme hiérarchisé.

Asiatiques : gouverner derrière le paravent. Les anciennes doctrines de la civilisation asiatique définissent le gouvernement par la non-action. Pour le Taoïsme : la non-action, c’est s’adapter selon les courants dominants du monde, du Yin et du Yang ; la non-pensée, c’est se distancier des illusions de l’ego pour refléter la réalité, sans idées préconçues ; le non-soi, c’est laisser faire l’intuition créatrice qui découle de chaque situation. Au-delà de la confusion qui agite les êtres et sépare les choses, le sage retrouve le sentiment de l’unité cosmique. Pour le bouddhisme, l’égo est la source des illusions et de la souffrance. Pour faire face à l’impermanence du monde, il ne s’agit pas de décider, mais de renforcer la cohésion entre les hommes par le consensus et l’harmonie. Pour le Confucianisme, on doit gouverner avec les vertus (compétences) et les rites (procédures). Ainsi, lorsque l’Empereur gouverne, il se tient derrière un paravent, pendant le conseil des ministres. Son rôle n’est pas de prendre des décisions, ni même de participer à la discussion, sa présence sert à faire pression sur les ministres, pour qu’ils parviennent à la meilleure décision possible. L’empereur est là pour garantir la cohésion. S’il s’exprimait, il y aurait risque de désaccord. Pour être indiscutable, le pouvoir doit reste muet !

Latins : héros contradictoires. La confusion s’installe dès l’Antiquité grecque, avec la théorie des trois régimes : la monarchie (le pouvoir d’un seul), l’oligarchie (le pouvoir des puissants : guerriers, prêtres, marchands), la démocratie (le gouvernement de tous). Ainsi, le héros peut aussi bien être un tyran, un représentant des puissants ou bien celui du peuple. Au prestige des puissants, qui permet d’être élu, s’oppose la fonction anonyme du citoyen, désigné par le tirage au sort. Les contradictions se multiplient à la Renaissance. D’un côté les humanistes, qui tentent de convaincre par la culture, plutôt que de vaincre par les armes. De l’autre Machiavel, qui décrit le Prince sous l’empire de la raison d’Etat. Comment prendre le pouvoir ? Le garder, y compris par la répression ? Comment se défendre des puissances extérieures ? Comment gouverner par la fortune (ce qui change) et la virtu (ce qui reste) ? D’autant que l’aristocrate et le capitaine d’industrie partagent ce même charisme de l’imaginaire : l’aventure, la découverte du Nouveau Monde, nouvelles routes, nouveaux produits, nouveaux espoirs. Et aujourd’hui, comment concilier le mythe du champion sportif audacieux et le paternalisme œdipien du coach ? Seul point commun, selon Protagoras : "l’homme, mesure de toutes choses", les généralisations ne valent rien !

Anglo-Saxons : conflits et procédures. Voici une civilisation où la notion de chef, de leader, de winner, devrait être claire. Depuis le combat des Dieux et des Géants de la mythologie, jusqu’aux élus et aux damnés de la théologie protestante ; depuis la révolte contre les tyrans encouragée par Locke, jusqu’à la guerre de tous contre tous chez Hobbes ; depuis la concurrence et sa main invisible chez Adam Smith, jusqu’à la lutte des classes de Marx ; depuis la lutte pour la survie et la sélection naturelle chez Darwin, jusqu’aux winners et aux loosers de l’American way of life : toutes les doctrines décrivent une vision du monde fondée sur le combat ou la concurrence. Toutes font la louange du chef charismatique, du leader apôtre du futur. Avec un paradoxe tout de même : un système fondé sur la victoire produit moins de vainqueurs que de vaincus ! Mais, surtout, à l’opposé de cette ode aux guerriers, les libertés civiles et les procédures sont faites pour que les conflits ne deviennent pas autodestructeurs. D’où les interminables manuels de procédures internes des entreprises, qui suivent l’exemple des recueils de jurisprudence ou des fastidieuses énumérations constitutionnelles, et qui fondent le caractère bureaucratique de la gouvernance. Encore un oxymore, celui du charisme bureaucratique.

Musulmans : Dieu et Son Calife. La légitimité du chef comme don de Dieu est présente dans toutes les cultures, mais elle n’est nulle part aussi étendue que chez le Calife, Commandeur des croyants, dont l’autorité transcende les frontières et les origines ethniques des peuples soumis à l’Islam, de l’Ouest de l’Afrique à l’Est de l’Asie. Il y a des nuances entre les extrêmes : d’un côté, des Califes sunnites dont la "voie du milieu" est corsetée par une tradition rigoriste ; de l’autre des Ayatollahs chiites, à l’autorité fondée sur l’interprétation ésotérique du Coran délivrée par l’Imam caché. Mais toutes ces différences s’effacent devant la transcendance religieuse d’un charisme insufflé par Dieu, jusqu’au moindre émir d’un groupe intégriste. Malgré l’aide de Dieu, l’art du chef est pragmatique : l’éloquence, très prisée, et la force d’âme, sont soutenues par la ruse, la trahison, les assassinats innombrables, dès les premiers Califes. La ruse est assimilée à la sagesse de Dieu. "Dieu est le meilleur de ceux qui se servent de ruse pour parvenir à leur but", hadith développée dans Le livre des ruses et Le livre des malins. Dans cet affrontement immémorial, depuis les razzias des Bédouins jusqu’à la Guerre Sainte, et de la guerre de mouvement jusqu’au terrorisme, le Chef est porté par Dieu, Auquel il se soumet… jusqu’aux dépens des hommes.

Slaves : le Tsar et Koutouzov. D’Ivan le Terrible à Poutine, en passant par Pierre le Grand, la figure dominante est celle du Tsar, de l’autocrate, avec sa bureaucratie, sa police secrète, la relégation en Sibérie, etc. Tradition reprise par le communisme. Le Tsar est aussi le chef de l’Eglise Orthodoxe, de la Troisième Rome, lumière de la volonté céleste. Mais, sous l’ombre de l’autocratie, d’autres figures se dessinent. D’abord, une tradition héroïque de non résistance à l’autorité : les Princes Boris et Gleb assassinés par leur frère Staviopolk le Maudit, les Fols en Christ, qui prennent le parti des pauvres, défient les puissants et finissent exilés, ou brûlés, comme l’archiprêtre Avvakoum. Ensuite, les révoltés : Pougatchev, décabristes, populistes, nihilistes, socialistes, anarchistes, communistes. Enfin, le général Koutouzov, le vieux stratège, héros du scepticisme russe, symbole du moujik, qui, selon Tolstoï, "… ne sait rien et ne veut rien savoir, car il ne croit pas qu’on puisse savoir quoi que ce soit". Koutouzov, qui méprise la connaissance, mais qui veille sur le moral des troupes, qui semble sans initiative, qui utilise la patience sans se lancer à l’assaut, qui se sert du temps et de l’hiver russe, et qui finit par obliger l’ennemi à manger ses chevaux, avant de le précipiter dans la Bérézina. Le chef sait attendre !

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