nadoulek.net : mondialisation, civilisations, stratégie

Accueil > CIVILISATIONS > Bibliothèque d’articles > Chroniques des civilisations > Comparatisme > Religions et théologies

Religions et théologies

"Traité de civilisations comparées" (extraits comparatistes 4).

mardi 5 février 2013, par Bernard NADOULEK

Les religions, leurs valeurs et leurs théologies sont au cœur de nos civilisations et des identités culturelles, y compris lorsque nous ne sommes pas croyants. En effet, les religions ont été les premières doctrines à construire une vision globale de la condition humaine (pourquoi l’existence ? à quelle fin ? qui suis-je ? où vais-je ? comment ?) à des époques où la raison n’était pas capable de le faire. Les civilisations se sont construites sur les liens religieux qui structurent les sociétés, leurs règles et leurs lois. Nous devons distinguer les religions cosmiques (animisme, hindouisme, taoïsme, bouddhisme) et les religions monothéistes (judaïsme, christianisme, islamisme). Les religions "cosmiques" sont fondées sur des principes qui expliquent le fonctionnement de l’univers. Les cycles d’énergie qui animent les phases de croissance et de déclin de l’univers, pour l’animisme africain. La correspondance entre le Dharma, loi cosmique universelle, et le samsara, la roue de la causalité individuelle et de la réincarnation, pour l’hindouisme et le bouddhisme. Le tao, la voie universelle, et l’alternance des forces du yin (négatif) et du yang (positif), pour le taoïsme. Les religions monothéistes sont fondées sur un Créateur transcendant, un Etre omniscient et omnipotent. Deux univers aux antipodes.


Africains. L’animisme est la croyance en une force vitale qui anime tous les êtres et les choses, tant dans les mondes visibles et qu’invisibles. Le monde visible comprend les hommes et la nature. Chaque phénomène du monde visible a son explication dans le monde invisible où se mêlent les divinités, les esprits de la nature et les ancêtres morts. La force vitale, qui anime l’univers, fonctionne dans des cycles de croissance et de décroissance. Il y a croissance si l’homme respecte la nature, les interdits des dieux et les rites. La violation d’un interdit entraîne une rupture de l’ordre cosmique et des maux pour les humains. Rites, offrandes et sacrifices rétablissent l’ordre et apaisent les dieux. Pour gagner la bienveillance des dieux, la religion est une forme de négociation constante menée par les prêtres ou les magiciens. Leur initiation donne accès au sacré par l’ascèse, la possession, la transe. Le pouvoir des dieux n’est pas illimité, les hommes disposent de moyens pour agir : le pluralisme des forces occultes permet de multiplier les allégeances et de neutraliser les dieux en les opposant. Les ancêtres morts protègent leurs descendants et leur invocation augmente la force vitale du clan. Les religions musulmanes et chrétiennes sont entrées en Afrique, mais ont été infiltrées par l’animisme.

Indiens. L’hindouisme s’est construit en intégrant toutes les religions qui ont traversé l’Inde. Le védisme originel des Aryens est devenu brahmanisme en intégrant l’animisme des Mundas, le shivaïsme et le jaïnisme des Dravidiens. Puis il est devenu l’hindouisme, au début de notre ère, avec la contre-réforme qui lui a permis d’évincer le bouddhisme tout en intégrant ses idées. Le panthéon hindou foisonne d’innombrables dieux et constitue un fonds commun de concepts religieux. Le Dharma est la loi cosmique qui règle la marche du monde et la vie des hommes. La vie humaine est liée au cycle des réincarnations du Samsara, roue de la causalité. Dans sa vie, l’homme construit son propre destin (karma) à travers ses actes, qui deviennent des causes dont l’homme doit assumer les effets en se réincarnant dans de nouvelles existences plus ou moins favorisées (selon le caractère positif ou négatif de ses actes). A travers ses réincarnations, sa spiritualité progresse jusqu’à ce que la révélation de l’identité entre l’âme humaine et la loi cosmique le mène à la délivrance. Les voies de la délivrance varient : pour l’hindouiste, étude, pratique des rites et dévotion ; pour le jaïna, ascèse et détachement du monde ; pour le bouddhiste, méditation et détachement de l’ego qui est source de l’illusion et de la souffrance.

Asiatiques. En Chine, le syncrétisme religieux permet d’adhérer simultanément au taoïsme et au bouddhisme. Le taoïsme mêle le culte des ancêtres, la croyance à des esprits, et des pratiques magiques et alchimiques. Le panthéon taoïste est symétrique à la société des hommes : un Dieu souverain commande à des ministres célestes et à des dieux mineurs qui prennent en charge les phénomènes naturels ou humains. Cette symétrie entre le ciel et la terre permet aux prêtres et aux sorciers d’anticiper l’action des dieux. Le bouddhisme est fondé sur la doctrine de la réincarnation : nos actions présentes déterminent notre vie future ainsi que le cycle des renaissances qui nous entraîne des plus frustres aux plus hautes formes de spiritualité, jusqu’à la délivrance. Cette délivrance repose sur "quatre nobles vérités" : l’universalité de la souffrance ; l’ego, source de la souffrance ; la possibilité de se détacher de l’ego et de la souffrance ; le sentier de l’éveil pour y parvenir. Se détacher de l’ego, agité par l’ignorance, la convoitise et la haine, c’est prendre conscience de l’illusion de toute finalité. La notion de fin évolue avec le temps, tandis que des moyens maîtrisés permettent d’atteindre n’importe quelle fin. Il faut donc s’immerger dans les moyens. La méditation, la posture, la maîtrise physique et le silence de l’esprit permettent d’advenir au non-soi.

Latins. Pour passer du Dieu Unique de l’Ancien Testament au dogme de la Sainte Trinité, l’Eglise va mener un siècle de luttes théologiques contre les hérésies. Après cette bataille, pendant laquelle l’Eglise crée un Etat centralisé, une hiérarchie sacerdotale et une méthode conciliaire pour valider les dogmes, on pourrait s’attendre à ce que le christianisme favorise l’unité doctrinale or, dans tous les domaines (guerre, politique, économie, etc.), l’Eglise accumule les doctrines les plus contradictoires. Tout se passe comme si l’universalité consistait à disposer de doctrines contradictoires pour pouvoir faire face en toutes circonstances. Diversité et ambiguïté sont les deux faces de cet universalisme doctrinal. Le paradoxe central du christianisme réside dans la parabole "des premiers et des derniers", qui inverse les valeurs des sociétés antiques où la réussite attestait la faveur des Dieux. De plus, le Christ privilégie sans cesse le repentir du pécheur par rapport à la foi obéissante du croyant. Pour être réellement universelle, une religion doit donc être capable d’intégrer le plus pauvre et le pire d’entre tous. Le pardon, accordé moyennant la grâce d’un repentir opportun, admet la transgression aux dépens de la règle. C’est toute l’ambiguïté latine. Malgré ses fautes, l’homme peut revenir à Dieu.

Anglo-Saxons. La Réforme protestante commence par un mouvement de révolte contre l’Eglise, dont les causes sont à la fois religieuses (décadence des mœurs ecclésiastiques), économiques (pression fiscale du clergé et accumulation de biens fonciers), politiques (affirmation des identités nationales) et culturelles (remise en cause du monopole intellectuel de l’Eglise). La Réforme marque une libéralisation de la théologie, de l’organisation religieuse et un rejet de tout ce qui ne vient pas du message biblique originel. Dieu Seul : contestation de l’autorité de l’Eglise (les Eglises protestantes sont fédérées mais non hiérarchisées) et du magister ecclésiastique (tous les chrétiens sont prêtres, les pasteurs sont des "experts" de la religion, sans autorité théologique instituée). Le Livre Seul : chaque homme doit chercher son salut dans sa propre interprétation des Ecritures (pas de dogmes institués ou de conciles pour en débattre). La Grâce Seule : Dieu, omniscient et omnipotent, a prédestiné tous les hommes depuis les origines ; leur grande majorité est vouée à la damnation à cause du péché originel mais Il a accordé Sa grâce à une minorité d’élus prédestinés à construire Son Royaume. C’est la doctrine de la prédestination (Luther, Calvin) pour laquelle la grâce se manifeste à travers la réussite que Dieu accorde à Ses élus (M. Weber).

Musulmans. L’Islam s’inscrit dans la continuité du message biblique. Après Adam, Noé, Abraham, Moïse et Jésus, Dieu a envoyé Mahomet comme dernier prophète. L’Islam annule tous les messages monothéistes précédents, qui ont été pervertis. Pour gagner le Paradis, les Musulmans doivent se conformer aux Cinq Piliers de la Foi : témoigner du Dieu Unique et de Mahomet, Son prophète ; prier cinq fois par jour ; jeûner pendant le mois du ramadan ; payer l’aumône pour les fonds de secours mutuels ; faire le pèlerinage à La Mecque. La simplicité de cet universalisme pratique a été une des raisons de son succès. L’Islam ne possède pas d’autorité habilitée à énoncer des dogmes. L’Imam dirige la prière, mais tout musulman connaissant les rites est habilité à le faire. Les ulémas, théologiens, juristes, sont habilités à interpréter les textes, mais n’exercent aucun magister spirituel. Le seul critère universel d’orthodoxie des dogmes est le consensus des croyants. Les mosquées sont des lieux ouverts qui servent à la prière, aux études, aux cours de justice et aux annonces politiques. L’Islam connaît une grande diversité de courants religieux : l’Islam sunnite, majoritaire, de la" voie du milieu" ; les courants chiites, qui privilégient le sens caché du Coran, et les Soufis, mystiques qui adorent Dieu dans la transe et l’abolition du sens.

Slaves. Le christianisme est imposé par Vladimir, Prince de Kiev, au Xe siècle. Il organise une conversion collective pour instaurer une religion d’Etat et un pouvoir autoritaire et sacralisé. Il est pénétré par l’influence du polythéisme slave et du chamanisme asiatique. Le christianisme orthodoxe est marqué par une vision de la Sainte Trinité vécue sur le mode du mystère. La tentative de compréhension des desseins mystérieux de la providence est pure vanité de l’esprit. L’intelligence doit se crucifier pour accéder à ce mystère par une compréhension du cœur. Le mode d’universalité orthodoxe est mimétique, c’est celui de la vie en Christ : abandonner ses biens, prendre le parti des humbles, dénoncer les injustices, être traité de fou car la vérité dérange, être persécuté, puis crucifié. Cette religiosité mystique est renforcée par la confrontation écrasante au despotisme qui ne laisse de place qu’à la liberté intérieure. L’orthodoxie donne une légitimation religieuse au pouvoir du Tsar, représentant de Dieu, qui contrôle le clergé. Le schisme des Vieux Croyants, en résistance à la modernisation théologique entreprise sous Pierre le Grand, marque la persistance du fonds religieux de superstitions magiques. Le communisme, malgré ses persécutions religieuses, avait repris les idéaux orthodoxes de justice sociale en les sécularisant.

Répondre à cet article


version iPhone | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | SPIP | Nous contacter | S'abonner